QUESTIONS À... BRUNO COLMANT

« Il faut réhabiliter la monnaie comme bien public »

Créé le

07.05.2026

Dans son nouveau livre, La Monnaie dans la fureur du monde, l’économiste belge Bruno Colmant explore les racines historiques et philosophiques de la monnaie, ses évolutions et ses enjeux actuels.
Mettant en lumière un système à bout de souffle et déconnecté du vivant, il appelle à une repolitisation de la monnaie, afin de réconcilier l’économie, la nature et le temps.

Votre ouvrage témoigne d’un important travail de réflexion sur la nature de la monnaie. Quels sont les points clés de votre analyse ?

La monnaie n’a jamais été un instrument d’échange neutre. Elle est une convention humaine et une manière par laquelle les sociétés organisent le temps. En permettant de différer, calculer, projeter, elle rend la vie sociale possible et transforme le temps futur en convention collective. Elle est ce qui rend le futur exigible dans le présent par le biais des taux d’intérêt et, à ce titre elle est simultanément une institution de contrainte et une infrastructure de confiance. Le problème est que l’équilibre sur lequel elle repose a bougé, car la confiance s’est érodée. Notre monnaie se veut immortelle dans un monde qui ne l’est pas. On consomme maintenant, on paie plus tard. Par la magie de l’intérêt composé et de la dette perpétuelle, la monnaie s’est arrogé le droit de ne jamais pourrir et de croître indéfiniment sans égard pour les limites physiques et la finitude de notre biosphère. Mais les ressources s’épuisent.

Comment appréhendez-vous le dérèglement du système ?

Nous l’avons dit, la monnaie n’est pas neutre. Elle relève de choix politiques qui évoluent selon les époques. Le rôle qui lui a été assigné ces quarante dernières années est au cœur du néolibéralisme qui a privilégié la fluidité du capital et la discipline de marché, a exacerbé les inégalités, déconnecté l’économie des impératifs environnementaux et transformé les banques centrales en infrastructures de marché, otages d’une fuite en avant continue. En plus, aujourd’hui, la monnaie est bousculée par des forces contradictoires puissantes. D’un côté, une vague d’innovations technologiques pousse à sa privatisation et à sa décentralisation en promettant une ère de liberté individuelle et d’efficacité de marché. De l’autre, les États, confrontés à des crises récurrentes et des défis sociétaux majeurs (transition climatique, choc démographique...), cherchent à réaffirmer leur souveraineté, avec, en Europe, le développement de l’euro numérique. Cette tension entre les sphères privée et publique, avec des acteurs numériques capables de concurrencer les États, est au cœur de la problématique.

$!« Il faut réhabiliter la monnaie comme bien public »

Quels sont les scénarios d’évolution à moyen terme ?

Face à l’explosion de la dette mondiale, on se dirige à mon sens vers une renationalisation de la monnaie. Si l’on veut construire un avenir durable, il faut réhabiliter la monnaie comme bien public et œuvrer à sa repolitisation. L’État doit reprendre un rôle stratégique dans la gestion monétaire. On doit sortir du mythe de l’indépendance des banques centrales et de l’efficacité du marché monétaire. On ne peut plus laisser croître la monnaie sans destination sociale ni horizon écologique. Il est urgent de réintroduire une part de mortalité et d’humilité dans nos instruments monétaires.

Comment reprendre la main ? Vous évoquez une « monnaie programmable »...

Pour la première fois, grâce au numérique, la monnaie peut être conditionnée dans ses usages. La contrainte monétaire, longtemps exercée a posteriori par le droit ou la fiscalité, peut désormais s’inscrire dans l’architecture même de l’outil et ainsi orienter les comportements vers des objectifs spécifiques (écologiques, sociaux...). On peut imaginer une monnaie dont le pouvoir d’achat serait contingent à son utilisation. Sa valeur serait moindre pour un achat d’alcool que pour celui d’un service écologique. Évidemment, cette évolution soulève des questions éthiques liées aux libertés individuelles. En témoigne l’exemple de la Chine, avec son yuan numérique conçu comme un outil de contrôle social. Mais on peut imaginer un développement prudent et sage de monnaies numériques programmables, avec des garde-fous démocratiques robustes. Pour garantir leur acceptation, la transparence et la participation citoyenne seront essentielles.

Clarisse Normand

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917