Questions à... Antonin Bergeaud

« Retrouver des gains de productivité est une priorité »

Créé le

17.03.2026

-

Mis à jour le

19.03.2026

Distingué en 2025 par le prix du Meilleur jeune économiste décerné par Le Cercle
des Économistes et Le Monde, professeur à HEC, Antonin Bergeaud publie, début avril,
La Prospérité retrouvée – Les leviers de la croissance au XXIe siècle. Il plaide pour la construction d’un modèle conciliant efficacité économique et justice sociale.

Le conflit au Moyen Orient ne vient-il pas mettre à mal, par ses répercussions économiques, l’optimisme dont vous faites preuve au sujet des capacités de la France à renouer avec la prospérité ?

Non. Certes, ce conflit ainsi que les différentes crises géopolitiques et économiques à l’échelle mondiale mettent en avant notre vulnérabilité. Le décrochage enregistré depuis le milieu des années 80 par la France, comme par ses voisins européens, est réel, mais pas irrémédiable. Des solutions existent, sachant qu’aucune ne peut se concevoir dans un isolement national. La taille critique est aujourd’hui continentale. Pour renouer avec la prospérité, c’est-à-dire retrouver de la croissance sans renoncer à nos valeurs de solidarité et de durabilité, il nous faut construire une Europe unifiée, capable d’inventer son propre modèle. La France ne retrouvera sa prospérité qu’en entraînant l’Europe vers une politique de puissance assumée.

$!« Retrouver des gains de productivité est une priorité »

« La prospérité retrouvée – Les leviers de la croissance au XXIe siècle », Antonin Bergeaud, Odile Jacob, 240 pages, 23,90 €.

Quelle est, concrètement, votre analyse de la situation ?

Renouer avec la croissance est devenu d’autant plus urgent que notre modèle social a un coût. Celui-ci ne peut perdurer qu’en étant adossé à une machine productive puissante et innovante. Or cette machine s’est grippée. La réduction continue du temps de travail au fil des dernières décennies a freiné la croissance du PIB. Les transferts budgétaires vers les régions les moins développées, si légitimes soient-ils, n’ont pas forcément été les plus efficaces sur le plan économique. Quant aux nombreuses régulations visant à protéger les valeurs européennes, qu’elles soient environnementales, sociales ou de sécurité, elles limitent parfois la progression de nos entreprises.

Il faut accepter ces vérités qui dérangent et opérer certains arbitrages. Ainsi, si l’on veut une politique industrielle européenne vraiment efficace et porteuse de croissance forte, il faudra accepter des géographies de l’innovation inégales, avec une concentration des richesses et des emplois là où les écosystèmes sont performants, quitte à organiser en parallèle des mécanismes de compensation pour les territoires laissés à l’écart.

Quels sont les leviers de croissance évoqués dans le sous-titre de votre livre ?

La productivité constitue le moteur essentiel de la croissance économique. Sa stagnation explique en grande partie le décrochage de l’Europe par rapport aux États-Unis et à la Chine. Retrouver des gains de productivité est donc une priorité. Pour cela, il ne s’agit de faire trimer les salariés mais de favoriser les progrès techniques et l’innovation, aujourd’hui freinée par la fuite des talents et des capitaux.

Face à une Europe pénalisée par sa fragmentation, je plaide pour le développement d’une nouvelle forme de gouvernance de l’innovation, inspirée des succès de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) américaine. L’idée serait de structurer un ensemble d’instruments capables de soutenir l’innovation de manière ciblée et rapide. Le système pourrait reposer sur des commandes publiques comme levier d’innovation, un fonds d’investissement technologique paneuropéen, et surtout une agence de l’innovation pilotée par des scientifiques et des entrepreneurs, sans interférences politiques, dotée de mandats clairs et de budgets sanctuarisés.

Quel rôle les banques peuvent-elles jouer ?

La France est un pays riche de son épargne, mais pauvre de son investissement productif. Nous disposons de centaines de milliards d’euros investis sur des produits sans risque et à faible rendement, alors que nos start-up et nos industries manquent cruellement de capital pour grandir. Il est temps de réconcilier les Français avec le risque économique.

Nous devons construire à l’échelle européenne les mécanismes incitatifs, fiscaux et réglementaires qui permettront de canaliser l’épargne dormante vers le financement de l’innovation technologique et de la réindustrialisation verte. On peut imaginer des produits d’épargne à paliers, qui iraient progressivement financer l’innovation européenne.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº915