Prêts à passer de la défense
du territoire à la collaboration en réseau ?

Créé le

28.11.2025

-

Mis à jour le

02.12.2025

eIDAS2 n’est pas une simple mise
à jour réglementaire. Mais un changement profond des règles du jeu. Si vous étiez bon à RISK, il est grand temps de changer
de stratégie.

Imaginez un espace numérique européen où chaque citoyen dispose d’une identité certifiée pour se connecter, échanger des documents et signer en toute sécurité. C’est la promesse d’eIDAS2 et du Portefeuille Européen d’Identité Numérique (EUDI Wallet) : une identité unique, reconnue dans tous les États membres.

Pour les banques, ce nouvel espace représente une chance inédite de transformation systémique et de création de richesse à l’échelle européenne. Elles peuvent jouer un rôle actif dans la construction d’un univers de confiance numérique, respectueux des valeurs européennes et positionné comme une alternative crédible aux géants étrangers de la tech. Elles pourront aussi proposer de nouveaux services numériques de pointe et fidéliser leurs clients sur un terrain commun à toute l’Europe, grâce à une expérience simplifiée et sans lourdeurs administratives.

La révolution eIDAS 2

Adoptée en 2014, la première version d’eIDAS a posé le cadre juridique des services de confiance comme la signature électronique, le cachet ou l’horodatage. La révision eIDAS2, attendue fin 2026 pour le domaine régalien et fin 2027 pour les cas d’usage du secteur privé, va plus loin. Elle introduit l’EUDI Wallet, un portefeuille d’identité numérique permettant de prouver son identité, de partager des documents officiels et de signer électroniquement dans toute l’Union.

eIDAS2 repose sur trois évolutions majeures. La première tient à l’interopérabilité totale du système, qui garantit à chaque citoyen et à chaque entreprise un accès unifié et une valeur légale identique de leur identité ou de leurs documents dans l’ensemble des États membres.La seconde réside dans la création de l’EUDI Wallet, véritable portefeuille européen d’identité numérique : une interface officielle permettant de stocker, partager et utiliser ses identités et attestations qualifiées en toute sécurité. Enfin, eIDAS2 élargit le périmètre des services de confiance : gestion des attributs, vérification d’identité sans exposition de documents, signature électronique certifiée, scellés électroniques ou encore certificats d’authentification. Ensemble, ces avancées technologiques font d’eIDAS2 le vecteur d’une transformation systémique : celle du passage d’un environnement cloisonné à un univers collaboratif où les échanges deviennent à la fois fluides et sûrs.

La nouveauté : un espace interopérable

Mais, dans les faits, quels sont les impacts d’eIDAS2 et les perspectives ouvertes par la réglementation ? Pour mieux les appréhender, projetons-nous dans l’univers du jeu. Avez-vous déjà joué à RISK ? Ce jeu de stratégie invite à défendre jalousement son territoire. Chaque partie s’inscrit dans un temps long : réunir les pièces du jeu, comprendre leur rôle, les placer au bon endroit et au bon moment demande une coordination parfois fastidieuse. L’expérience rappellerait presque les parcours de collecte de documents relatifs à l’onboarding client, à l’actualisation du KYC (Know Your Client) ou à l’octroi de crédit ! Ces processus sont à la fois pénibles pour les clients et longs et coûteux pour les banques.

eIDAS2 change la donne : fini le plateau rigide, place à un espace en réseau sécurisé et interopérable. Dans cette nouvelle arène, un écosystème composé de trois rôles se met en place. Les détenteurs, qu’ils soient particuliers ou entreprises, deviennent maîtres de leurs données : ils décident quelles informations transmettre, à quel moment et à quel interlocuteur. Leur identité n’est plus un simple identifiant, mais un actif qu’ils contrôlent pleinement.Les fournisseurs, qu’il s’agisse des États, des banques, des assureurs ou d’autres acteurs de confiance, assurent quant à eux la production et la certification de ces données. En émettant des documents et des attributs numériques garantis, ils jouent un rôle essentiel dans la fiabilité de l’ensemble du système. Enfin, les demandeurs – administrations, entreprises ou institutions – s’appuient sur cette infrastructure de confiance pour vérifier une identité, un attribut ou un document, sans jamais compromettre la sécurité des données échangées. Un citoyen italien résidant en France pourra ainsi partager, via son EUDI wallet italien, un avis d’imposition délivré par l’État français à une banque allemande sans friction et avec une reconnaissance légale. Si l’atteinte de ces ambitions prendra du temps, les banques peuvent dès à présent trouver des poches de valeur intéressantes et se construire sur la durée de nouveaux terrains de jeu.

Un enjeu de simplification

Le premier terrain à explorer est celui de la simplification. Grâce à l’EUDI Wallet, la collecte d’informations clients – justificatifs, revenus, preuves d’adresse – pourrait se faire en un clic, avec le consentement de l’utilisateur. L’établissement bancaire, en tant que « demandeur », accéderait à l’ensemble des informations nécessaires à l’ouverture d’un compte en un seul clic. L’onboarding et la mise à jour du KYC deviendraient alors semi-automatisés et pourraient se renouveler à intervalles réguliers sans lourdeur pour la banque. Cela offrirait ainsi une opportunité majeure aux établissements bancaires, qui pourraient anticiper une réduction des coûts de conformité et une accélération de l’entrée en relation. De la même manière, l’expérience client, y compris transfrontalière, pourrait être améliorée, aussi bien pour les particuliers que pour les entreprises. Cet argument prend tout son sens dans les activités où la vérification documentaire et la fluidité des échanges sont essentielles, notamment en Trade Finance, en affacturage ou encore sur des offres de leasing.

Le second terrain est celui de la création de services à valeur ajoutée. Les signatures électroniques qualifiées, les certificats d’identité et les attributs de revenu ouvrent la voie à des parcours de crédit ou d’assurance 100 % numériques, basés sur des données fiables et instantanées. Les banques pourraient personnaliser davantage leurs offres et répondre à de nouveaux besoins européens : étudiants, expatriés, entreprises opérant à l’échelle de l’Union européenne. Face aux Big Tech, elles pourraient redevenir les architectes d’un espace financier européen unifié et souverain.

Les banques crédibles en matière d’identité

Autre opportunité à explorer : le changement de rôle. Les banques auraient la possibilité d’opérer comme fournisseurs d’identité. Acteurs historiques de confiance, elles ont la légitimité nécessaire pour devenir des fournisseurs d’attributs certifiés, d’identités, de documents, ou encore procéder à des vérifications sécurisées. Ce nouveau rôle est une invitation à prendre une place plus importante au sein d’une chaîne de valeur émergente.

Enfin, le dernier terrain, et certainement le plus important : celui de la confiance souveraine. Google ou Apple intègrent directement l’identité numérique dans leurs puces de téléphone. Meta développe son propre système d’identité vérifiée. L’Europe doit se positionner en alternative. Elle doit mettre suffisamment d’efforts et de moyens pour éviter que les Big Tech étrangères ne deviennent sa seule option en matière d’identité numérique et de services de confiance associés. Au-delà de faciliter les échanges, eIDAS2 offre l’opportunité de créer un cadre commun permettant de protéger les données des citoyens, en les rendant acteurs de la maîtrise de celles-ci, tout en garantissant leur conservation sur le territoire.

RISK n’est plus à la mode

Après des décennies à jouer à RISK sur un plateau fragmenté, l’Europe entre dans l’ère des mondes connectés : un espace numérique fluide où citoyens, entreprises et institutions évoluent avec une identité unique, sécurisée et reconnue. eIDAS2 offre une fenêtre temporelle unique pour exploiter ces nouveaux terrains, créer de la valeur, accélérer les échanges et, in fine, asseoir la souveraineté numérique européenne. Demandeurs, fournisseurs ou architectes de confiance, les banques ont désormais les cartes en main pour bâtir des services innovants, souverains et interopérables.

eIDAS2 ne doit pas être perçue comme une simple mise à jour réglementaire, mais comme un levier permettant aux banques d’établir de nouvelles stratégies de conquête. Elles jouent un rôle déterminant. En adoptant rapidement les nouveaux standards et en les transformant en valeur pour elles, elles donneront un formidable élan d’innovation et prouveront ainsi qu’en matière de numérique on peut faire coexister transparence, haut degré de sécurité et terreau fertile d’innovation. Avec eIDAS2, l’Europe ne se contente pas de changer les règles : elle change de jeu.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº910