Faire, bien faire ou ne pas faire...

Chaîne de valeur dans la banque de détail : ces enjeux autour
de la production

Créé le

29.09.2025

-

Mis à jour le

24.10.2025

Second volet de nos réflexions sur les « enjeux autour de
la fragmentation de la chaîne de valeur dans la banque de détail ». Côté production, la banque serait bien inspirée de copier l’industrie... Sur le fond, les modèles sont en phase
de profondes mutations.

Historiquement, les banques de détail françaises ont toujours opéré un modèle intégré. Mais ce modèle a été profondément remis en cause pour de multiples raisons. La partie la plus visible de l’iceberg ne situe évidemment côté distribution. Certains acteurs externalisent une partie de la production, les comportements des clients évoluent, le rôle des conseillers est challengé... Autant de sujets traités le mois dernier dans le premier volet de nos réflexions. L’heure est donc venue de regarder la production, autre volet de la chaîne, même si les deux sont souvent imbriqués !

Soyons directs : la production bancaire doit s’inspirer des meilleures pratiques industrielles pour gagner en efficacité et en résilience. À l’image d’une usine de production de biens, elle doit tendre vers l’excellence opérationnelle et la réduction des coûts de production. Cela passe bien sûr par l’automatisation des taches récurrentes, la standardisation des processus, la gestion rigoureuse des incidents, un pilotage de la productivité basé sur des indicateurs clefs concrets. Sans oublier une réduction du time-to-market, c’est-à-dire du temps entre la conception d’un produit et sa disponibilité pour le client.

L’optimisation de l’efficacité
des usines de production

Sur ces différents points, la situation du secteur reste contrastée en France dans les faits. On observe ainsi beaucoup des délais de mise en production trop longs, des coûts de développement mal maîtrisés, une volumétrie d’incidents élevée, des projets en silo et un time-to-market souvent incompatible avec les attentes du marché. Pour inverser la tendance, une transformation profonde s’impose.

Elle doit commencer par la maintenance du parc d’applicatifs. Il est primordial d’identifier les applications générant le plus d’incidents, d’analyser leurs causes récurrentes, avant d’enrichir le diagnostic avec des logs pertinents et d’instaurer des points de contrôle adaptés. Une approche progressive mais structurée doit permettre d’étendre ce modèle à l’ensemble du parc applicatif pour améliorer durablement la qualité, réduire la dette technique et libérer les équipes IT de la maintenance.

Parallèlement, il est crucial de casser les tunnels de production traditionnels : ils doivent laisser place à des logiques plus agiles, avec une incrémentation des évolutions. Travailler en cycles courts, ajuster les priorités en fonction des retours utilisateurs et raisonner en termes de produit minimum viable deviennent des impératifs. La gouvernance de la production elle-même évolue : elle ne repose plus uniquement sur des feuilles de route pluriannuelles. Désormais les arbitrages opérationnels sont permanents.

Apprendre à délivrer vite

Cette nouvelle façon de produire conditionne directement la capacité à distribuer autrement. La banque ne peut pas devenir un distributeur contextuel et multicanal si sa production reste séquentielle, silotée et lente. Le défi est bien de réconcilier la fabrique et la mise en marché : créer vite, ajuster vite et délivrer vite, mais sans renoncer à la robustesse. Partout, la qualité de service doit être au centre des réflexions. D’ailleurs, le recours à des centres de services, inspirés de l’industrie, s’observe de plus en plus sur le marché. Structurés autour de processus et d’outils standardisés, ils permettent d’harmoniser la production et le « run » des usines de production.

Revoir la manière de production est un principe de base. Il doit être complété par d’autres actions pour créer plus de valeur encore. Produire, c’est concevoir, industrialiser et faire évoluer des produits bancaires : crédits, moyens de paiement, solutions d’épargne, d’assurance ou d’investissement. C’est aussi construire et maintenir des plateformes techniques telles que le core banking system, les usines de paiement, la gestion des flux, etc. Les fonctions de production et d’opérations dans la banque de détail ont toujours été perçues comme des centres de coût. En support du conseiller et du réseau de distribution, elles n’avaient pas de valeur commerciale directe. Aujourd’hui, ce paradigme est en pleine mutation : la chaîne de valeur bancaire se redessine autour d’une logique où chaque maillon, y compris la production, est un gisement potentiel de produit net bancaire.

Savoir faire d’un poste
de coût un centre de profit

La banque de détail peut choisir d’être pleinement productrice et de monétiser ses assets en les proposant en marque blanche à des acteurs tiers. L’appareil productif se met alors au service direct de la génération de valeur en engendrant des bénéfices. Cela se traduit déjà sur le marché par une dynamique d’« API-sation » croissante : des produits conçus dans une banque A peuvent être intégrés nativement dans l’expérience client d’un distributeur B. Cela ouvre une nouvelle opportunité de produit net bancaire : la banque productrice monétise l’accès à ses assets, tout en s’affranchissant des contraintes de relation client directe. Dans sa forme la plus aboutie, cela se traduit par une banque invisible, intégrant ses produits dans des applications tierces et se déployant là où se trouve le client.

Cette évolution majeure réside dans la possibilité de valoriser ses assets via des canaux tiers, grâce à l’open banking. Les banques peuvent ainsi exposer leurs produits sous forme d’APIs, permettant une intégration native dans les parcours d’achat de partenaires : distributeurs, retailers, plateformes d’e-commerce... Ce modèle permet à une banque de produire des crédits, des produits d’épargne ou des moyens de paiement et de les distribuer au travers de multiples points de contact hors de son périmètre traditionnel. C’est une logique de produit net bancaire désintermédié mais potentiellement très rentable ! À condition de garantir l’excellence opérationnelle et la sécurité de bout en bout.

Savoir les activités mutualisables avec d’autres

Dans un contexte de pression économique, la mutualisation est également une réponse stratégique. Elle permet de répartir les coûts fixes, d’atteindre une masse critique et de professionnaliser certains métiers. Plusieurs exemples concrets s’observent déjà sur le marché et illustrent cette dynamique. Le groupe BPCE lance notamment son projet de plateforme technologique commune aux Banques Populaires et aux Caisses d’Epargne pour tirer parti d’économies d’échelle et optimiser le service offert à ses 35 millions de clients. Cette initiative incarne une tendance structurelle : la coexistence de plusieurs logiques productives. Certaines banques conservent une production internalisée sur des services jugés stratégiques pour préserver leur autonomie – notamment sur les offres cœur ou différenciantes.

D’autres optent pour des filialisations spécialisées ou des co-entreprises, afin de combiner mutualisation des investissements et spécialisation métier. C’est le cas de la joint-venture à 50 % entre BNP Paribas et BPCE. Elle regroupe leurs expertises en matière de processing de paiements afin de traiter 17 milliards de transactions annuelles en Europe, avec plus de 300 collaborateurs. Enfin, certains domaines sont totalement mutualisés entre concurrents, sur des fonctions considérées comme peu différenciantes mais critiques en termes de coûts ou de conformité. Cash services, qui mutualise l’offre de services automates de BNP Paribas, Crédit Mutuel, CIC et Société Générale, est un exemple parfait. D’ici fin 2026, plus de 7 000 automates seront ainsi partagés. Cet exemple montre que la logique de mutualisation va au-delà du simple maillon productif. Elle se retrouve à la maille de la distribution.

Mort aux silos !

Dans certains marchés s’observe même la mutualisation du réseau d’agences. C’est le cas au Royaume-Uni, qui a expérimenté le modèle des agences partagées avec un guichet unique pour plusieurs banques. Chaque enseigne dispose d’un jour dédié dans la semaine pour recevoir les clients de l’ensemble des établissements. Deux projets pilotes de « hub bancaire » à Rochford en Angleterre, et Cambuslang en Écosse, ont été lancés dès 2020. Le hub de Rochford a permis de mutualiser les clients de HSBC, Natwest, Lloyds, Barclays et Santander. Celui de Cambuslang a pris en charge les clients de Bank of Scotland, RBS, Virgin Money, TSB et Santander. En septembre 2024, le gouvernement a partagé son ambition de déployer 350 hubs d’ici 2029. L’enjeu de cette mutualisation est de maintenir une présence physique tout en divisant les charges fixes.

La transformation de la banque de détail autour du modèle producteur-distributeur traduit un changement profond de paradigme : la chaîne de valeur bancaire ne peut plus être pensée comme un périmètre fermé, internalisé, piloté en silo. Au contraire, elle devient un terrain de jeu élargi, modulaire, interopérable. Un espace de coopération, de mutualisation, d’ouverture. Dans ce nouvel environnement, la production bancaire, de services comme de produits, ne peut plus être considérée comme un simple centre de coût. Elle doit être pensée comme un levier stratégique de création de valeur : exposée, industrialisée, parfois même vendue à des tiers. De même, la distribution n’est plus l’apanage des réseaux physiques ou digitaux propres. Elle devient omnicanale, parfois déléguée, souvent enrichie par des partenariats ou des intégrations contextuelles au sein d’écosystèmes tiers.

Un leitmotiv : se réinventer

Mais cette ambition d’être à la fois un producteur efficient et un distributeur pertinent ne peut se concrétiser sans un socle robuste : la donnée. Structurer ses données, les rendre accessibles, fiables, traçables, est devenu un impératif pour automatiser, personnaliser, fluidifier. C’est le prérequis à toute stratégie d’« API-sation », de distribution ouverte, de pilotage industriel. Que ce soit pour mutualiser leur appareil de production ou standardiser les échanges d’information : la coopération devient alors la norme. Dès 2004, les principales banques françaises s’étaient réunies pour créer la STET – systèmes technologiques d’échanges et de traitement – et normaliser la compensation interbancaire. Elles s’allient également dans le cadre de projets stratégiques européens, comme Wero avec la création d’EPI (European Payments Initiative). Aujourd’hui les banques ne peuvent plus évoluer seules. Elles doivent apprendre à orchestrer, à piloter et à s’inscrire dans une logique de place, et favoriser la coopération de tous les acteurs de l’écosystème financier. À l’image du souhait exprimé par la Commission européenne via le cadre des schémas de partage de données pour l’ouverture des données financières.

Le modèle producteur-distributeur en 2025 n’est pas un modèle binaire : il est un espace de combinaison. Il invite chaque banque à s’interroger sur ses atouts, ses fragilités, ses ambitions. À identifier les segments de la chaîne de valeur où elle peut être leader et ceux qu’elle doit confier à des partenaires. C’est précisément dans cette lucidité stratégique que réside l’une des clés de la pérennité du modèle de banque de détail dans les années à venir.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº908