Banque de détail : les enjeux différents des acteurs coopératifs et nationaux

Créé le

18.02.2025

Malgré le léger redressement observé en 2024, les banques de réseau pâtissent de la prédominance des taux fixes et d’un manque d’efficacité opérationnelle. Le modèle hexagonal doit être rationalisé, mais il n’a sans doute pas dit son dernier mot.

Les grandes banques françaises viennent de terminer l’exercice de la publication de leurs résultats 2024. Une fois encore, la performance de leurs activités de banque de détail en France s’est retrouvée sous les projecteurs. Après deux années difficiles, elle s’est ainsi imposée aux yeux des analystes bancaires comme le parent pauvre des banques de détail européennes. En effet, la majorité de ses homologues européennes ont grandement bénéficié de la hausse des taux directeurs, portant la rentabilité vers des niveaux inespérés lors de la période de taux bas qui a prévalu entre 2015 et 2022. Au contraire, les banques de détail françaises ont vu leurs revenus reculer en 2023 de près de 10 % sur un an.

Les bénéfices 2024 et notamment le dernier trimestre confirment le léger redressement de la performance des banques de réseaux. L’image cependant est contrastée. Certes, les revenus ou résultats de certaines banques comme Société Générale (+10 %) et le Groupe BPCE (+4 %) progressent fortement sur ce métier en 2024, le bénéfice d’un environnement de taux plus favorable devenant graduellement plus visible. Malgré cela, la performance (revenus) reste plus faible qu’en 2022, de l’ordre de 8 %, et est bien en deçà de la plupart des entités européennes, dont celles d’Europe du Sud par exemple.

Une structure de bilan rigide dans un environnement volatil

Cette baisse des résultats est en partie conjoncturelle. La hausse brutale des taux directeurs d’intérêt en Europe a entraîné celle des coûts de refinancement des banques, notamment en ce qui concerne l’épargne réglementée, provoquant, en l’absence de re-tarification significative à la hausse de l’actif, une chute des revenus d’intérêts de la banque de détail. Pour certains groupes coopératifs, cela a pu représenter une baisse de près de 30 %.

Les résultats 2023 et 2024 révèlent en réalité une faiblesse structurelle. La rigidité des bilans des banques françaises pénalise leur capacité à s’adapter à des environnements de taux évoluant rapidement et rend plus complexe leurs stratégies de couverture du risque de taux.

En France, la quasi-totalité des prêts à l’habitat, une part importante des portefeuilles de prêts, surtout chez les groupes coopératifs, sont à taux fixes, avec une maturité longue, de 20 ans à 25 ans à l’octroi. Cela dénote fortement avec les banques d’Europe du Sud : les crédits immobiliers y sont principalement à taux variables. Ces dernières ont donc bénéficié fortement de la hausse des taux, de même que d’une plus faible hausse de la rémunération des dépôts.

Les clients ont aussi la capacité de renégocier leurs prêts immobiliers auprès de leur banque ou d’un établissement concurrent afin de profiter de meilleures conditions de financement : en pratique, les prêts immobiliers restent à taux fixes quand les taux d’intérêt augmentent, mais ils deviennent variables s’ils diminuent. Ainsi, durant la période de taux négatifs, le volume de renégociations a touché des sommets, impactant négativement les revenus des banques. C’est pourquoi les banques de détail en France traversent mieux les environnements de taux stables, en particulier quand les volumes sont élevés.

Un rebond des revenus devrait cependant intervenir en 2025, de l’ordre de 5 % à 10 %. Grâce à la pentification graduelle de la courbe des taux en Europe, la marge nette d’intérêt des banques en France est en cours d’amélioration. Dans le même temps, la nouvelle production à des taux plus élevés que le taux moyen du stock à fin 2022, que nous évaluons aux alentours de 1 %, permet de soutenir la hausse progressive des revenus.

De moindres objectifs
de rentabilité

En outre, la faiblesse des marges sur les prêts immobiliers par rapport aux autres pays où le risque de crédit est similaire, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, est marquante. Elle résulte en premier lieu de l’attitude commerciale des banques. Le crédit immobilier est vu comme un levier d’acquisition de clients. À charge ensuite à la banque de rentabiliser la relation via l’équipement des clients en produits d’assurance ou d’épargne, par exemple. Si ce processus génère de la valeur ajoutée sur le long terme et fidélise la base de clientèle quand il est bien exécuté, il nécessite une forte capacité de réalisation de ventes croisées, avec une réussite variable d’une banque à l’autre.

Le marché français du prêt immobilier est dominé par les banques coopératives. Elles représentent près de 75 % du marché des prêts immobiliers. Non cotées, ces banques ont des objectifs de rentabilité moindres et cherchent principalement à défendre leurs parts de marché, ce qui tire les marges vers le bas.

BNP Paribas et Société Générale se retrouvent alors dans une position concurrentielle complexe sur ce métier en France. Leurs objectifs de rentabilité sont différents. Cela les contraint à ne pas trop rogner sur leurs marges. Cependant, ne pas être compétitif sur ce produit signifie souvent perdre des parts de marchés au niveau national. L’équilibre s’avère difficile à trouver entre maintenir des marges et une part de marché suffisante face à la concurrence des mutualistes. Ces deux banques cherchent donc à se positionner sur les clients individuels les plus aisés, généralement urbains, ou sur les clients entreprises (professionnels et PME), souvent plus rentables.

Une base de coûts rigide

L’efficacité opérationnelle des banques de détail tricolores constitue une autre faiblesse structurelle, et pas seulement en raison de salaires plus élevés qu’en Europe du Sud. Par nécessité, mais également par choix, la France est l’un des pays d’Europe où le nombre d’agences bancaires a le moins baissé. Entre 2010 et 2020, cette baisse est de l’ordre de 45 % dans l’Union européenne contre seulement 10 % en France. Cela s’explique en partie par la répartition de la population française sur le territoire ainsi que par la taille du pays mais également par l’ADN régional et l’empreinte locale des banques coopératives. Ces dernières souhaitent conserver un ancrage territorial fort et sont réticentes à réduire drastiquement leurs réseaux physiques. En outre, le client français maintient une appétence pour la visite en agence. Une fermeture d’agence hors zone urbaine résulte souvent en une attrition de la base de clients.

Besoin de digitalisation

Dans le même temps, le besoin d’investissement dans la digitalisation des processus ne faiblit pas et la part de marché des banques digitales augmente faisant peser une pression croissante. L’un des défis majeurs pour les banques de détail en France est donc de continuer à investir dans le digital tout en rationnalisant progressivement le réseau d’agences afin d’accompagner activement les changements des modes de consommation des clients. Sur ces sujets, les banques françaises paraissent moins avancées que des systèmes bancaires plus digitalisés comme ceux des pays nordiques ou des Pays-Bas.

La nécessité de rationnaliser cette présence territoriale est donc bien présente. Les récents épisodes de vaches maigres devraient d’ailleurs agir comme une piqûre de rappel sur la nécessité d’optimiser les coûts. La fusion des réseaux Société Générale et Crédit du Nord ou le projet majeur de création d’une plateforme technologique commune aux Banques Populaires et aux Caisses d’Épargne sont des exemples marquants.

Pour contrer la faiblesse structurelle de la rentabilité de la banque de détail, les établissements français ont depuis longtemps développé des stratégies gagnantes de diversification des revenus des réseaux via l’assurance, les produits d’épargne ou les services financiers aux entreprises, comme l’affacturage, mais également au niveau du groupe via le développement des métiers de banques de financement et d’investissement. Cette stratégie n’est pas propre aux banques françaises, mais elles font par exemple figure de pionnières du modèle de bancassurance en Europe. La forte diversification des activités leur a permis de tenir le cap des deux dernières années difficiles. Cette diversification, couplée au redémarrage de la banque de détail, permet d’espérer des jours meilleurs.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº902