Le recours aux « freelances »
s’accélère dans la banque-assurance

Créé le

15.06.2023

-

Mis à jour le

22.06.2023

Longtemps en retard, la progression du recours au « freelancing » observée en 2022 dans le secteur financier surpasse les dynamiques du marché global de l’indépendance en 2023. La pénurie de talents dans les technologies de pointe l’explique. Les acteurs de la banque-assurance ne mobilisent pourtant pas encore tous les moyens pour les attirer.

Le deputy Chief Security Officer d’un acteur bancaire majeur français a rencontré, il y a quelques mois, les plus grandes difficultés à recruter un directeur capable de piloter un projet de résilience opérationnelle sur plusieurs pays. Les partenaires historiques de cette banque n’ayant pas été capables de proposer de solutions satisfaisantes en termes de niveau d’expérience, de prérequis techniques et d’enveloppe budgétaire, le client a décidé de changer de stratégie et a eu recours aux services d’un freelance qu’il a trouvé sur notre plateforme, Malt. Un cas désormais devenu courant.

Effets post-Covid, émergence du télétravail, envie d’indépendance... le nombre de travailleurs en contrats à durée indéterminée (CDI) ne cesse de décroître depuis quelques années, faisant passer le taux de salarisation en emploi de 92 % en 2015 à 88 % en 2021. Par effet miroir, le nombre de travailleurs indépendants n’a cessé de croître. On en compte aujourd’hui 1,9 million en France parmi lesquels 600 000 « consultants indépendants qualifiés », qui forment le gros des bataillons de freelances : une progression de 90 % en dix ans.

Le secteur de la banque-assurance est resté plus longtemps que les autres à l’écart de ce bouleversement radical. Mais une étude réalisée en mai 2023 à partir des données disponibles chez Malt, première plateforme de freelances en Europe, témoigne d’un important rattrapage à l’œuvre.

Prestation intellectuelle

Pourquoi ce secteur, pourtant très consommateur de prestations intellectuelles, a-t-il basculé tardivement vers le recours au freelancing ? En cause, des freins propres au monde de la banque-assurance plus difficiles à lever qu’ailleurs, principalement liés à des facteurs internes : une sensibilité au risque plus élevée de par la nature de l’activité, des craintes liées à une rupture de confidentialité alors que les données personnelles et financières à manier y sont particulièrement sensibles et enfin une complexité des opérations et des systèmes d’information qui allonge la phase de montée en compétences.

Un autre facteur, externe, est l’intensité de la concurrence dans le secteur : les services financiers représentant à peu près 30 % des achats de prestation intellectuelle en France, la concurrence y est rude et nombreuse. Ainsi, les acteurs traditionnels de la prestation intellectuelle (ESN & SSII) sont poussés à fixer leurs prix au plus juste afin de rester compétitifs, réduisant légèrement l’écart financier entre freelancing et consultant salarié.

Le déblocage est probablement venu du fait que les métiers de la finance ont plus que les autres un besoin très élevé de recourir à des compétences technologiques de pointe. Or celles-ci sont devenues de plus en plus difficiles à trouver sur le marché de l’emploi ces dernières années, que ce soit pour les banques ou les assureurs, mais également pour les ESN & SSII. Cette pénurie de talents disponibles a conduit naturellement à se tourner vers les freelances et ce pour une raison simple : les métiers en tension sont souvent ceux pour lesquels leur proportion est la plus élevée.

Des profils ciblés

Désormais, les banques et les assureurs se distinguent par un recours accru à des profils tech (46 % des missions réalisées sur l’année) au détriment du marketing et de la communication (seulement 4 % des missions accomplies en 2022, soit deux fois moins que les autres secteurs d’activité).

Dans le détail, en 2022, le secteur s’est massivement tourné vers le freelancing pour trois métiers tech particulièrement en tension :

– les consultants cybersécurité (+400 % de demandes de mission en 2022 vs 2021, contre +146 % tous secteurs confondus). Les missions types sont l’accompagnement de RSSI dans le déploiement et l’exécution de leurs programmes cybersécurité avec un profil double compétences : Direction Programme & Expertise IAM ;

– les consultants cloud (+ 300 % de demandes, contre +88 % tous secteurs confondus) : mobilisation de profils certifiés pour compléter des positions d’experts sur les programmes Move to Cloud de la place (profil FinOp, ingénieur Cloud, architecte Virtualisation) ;

– les architectes IT (+ 250 % de demandes, contre +79 % tous secteurs confondus) : qu’ils soient architectes Solution, architectes Data ou urbanistes SI, ces profils sont de plus en plus sollicités pour comprendre les besoins métiers, optimiser le système d’architecture existant ou encore contribuer au déploiement de nouvelles applications/solutions.

Autre caractéristique majeure : les entreprises de la banque assurance se démarquent par une recherche quasi exclusive de profils experts sur ces métiers technologiques, c’est-à-dire disposant d’une expérience supérieure à sept ans.

Enfin, et il s’agit là aussi probablement de l’effet d’une arrivée plus tardive sur le marché du freelancing : malgré une forte recherche de profils tech, les entreprises de la banque-assurance tendent à moins bien rémunérer aujourd’hui les freelances que les autres secteurs. Le taux journalier moyen est en effet inférieur de 10 % pour les consultants cybersécurité et de 4 % pour les ingénieurs cloud, lorsque les missions sont proposées par les banques et les assureurs. Ce chiffre doit constituer un point d’attention majeur : attention à ne pas laisser s’installer la perception de manque d’attractivité des missions, ce qui pourrait susciter une pénurie de réponses et donc aggraver la situation. Tout porte à croire en effet que le secteur banque-assurance va être confronté à une pression croissante pour trouver et mobiliser des talents adaptés à ses hautes exigences.

Changer de logiciel

Au-delà de ces questions de rémunération, c’est donc toute l’attractivité globale de la banque assurance qui doit être revue pour attirer les talents en freelance, ce qui impose de rompre avec l’image traditionnellement envoyée par le secteur.

Tout d’abord, il faut se montrer flexible sur les conditions de télétravail. Autrement dit, se tenir prêt à mettre en place des politiques plus souples et surtout qui correspondent réellement aux impératifs liés à la mission (l’obligation d’être présent physiquement un certain nombre de jours « par défaut » constitue par exemple un frein aux yeux des freelances).

Ensuite, il est nécessaire de mobiliser des indépendants au-delà de la région parisienne. Sur les 300 000 indépendants inscrits sur Malt en France, près de la moitié est basée en région. Un usage qui est encore très peu développé, mais qui peut pourtant être source d’économies, les freelances basés en région proposant généralement des TJM sensiblement inférieurs à ceux basés en Île-de-France. Il faut ensuite être capable de mixer les niveaux de séniorité pour moins dépendre des profils purement experts. Ces derniers, même s’ils sont rassurants sur le papier pour un donneur d’ordre, peuvent parfois être surqualifiés par rapport au besoin exprimé, et devraient être sélectionnés en priorité sur les tâches à plus haute valeur ajoutée. Cela peut, ici encore, constituer une source d’économies non négligeable.

Enfin, l’expérience candidat doit être optimisée de bout en bout, avec un partage de cahier des charges clair et exhaustif sur le contexte et les attentes de l’entreprise. Il s’agira en outre, pour favoriser le taux de transformation des missions proposées, d’être réactif dans le processus de sélection et de favoriser les échanges directs entre le freelance et les équipes opérationnelles. En effet, par rapport aux consultants d’ESN et SSII, les freelances ont le choix de leur mission et sont souvent très sollicités : le prix n’est ainsi pas le premier et seul critère de décision pour les freelances, mais également l’intérêt de la mission, la qualité des échanges qu’ils ont pu avoir avec le donneur d’ordre et les conditions de travail proposées.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº882