Dans la banque, la bataille des compétences a commencé

Créé le

15.07.2026

-

Mis à jour le

29.07.2026

Au-delà des suppressions de postes attendues, l’IA bouleverse en profondeur l’organisation et les métiers du secteur bancaire.

La sortie de Bill Winters, directeur général de Standard Chartered, avant qu’il ne se rétracte et présente ses excuses, a fait l’effet d’une bombe. Très présente en Asie, la banque a annoncé en mai son intention de supprimer plus de 15 % de ses effectifs dans les fonctions de support (back-office) au cours des cinq prochaines années. Bill Winters avait alors précisé que ces réductions concerneraient notamment les ressources humaines, ainsi que les équipes en charge des risques et de la conformité dans l’ensemble du réseau mondial du groupe, y compris dans ses principaux centres opérationnels de Bengaluru, Tianjin et Varsovie. Une déclaration a particulièrement suscité la polémique : « Il ne s’agit pas d’un simple plan de réduction des coûts. Dans certains cas, nous remplaçons du capital humain affecté à des tâches à faible valeur ajoutée par des investissements technologiques et financiers. »

D’autres dirigeants tiennent désormais un discours similaire. Lors d’une journée consacrée aux investisseurs de HSBC, fin mai, son directeur général, Georges Elhedery, a estimé que les salariés devaient accompagner la transformation portée par l’intelligence artificielle (IA) plutôt que de s’y opposer. « Nous savons tous que l’IA générative supprimera certains emplois, tout en en créant de nouveaux. Ma priorité est d’embarquer nos 200 000 collaborateurs dans cette transformation. Le nombre de ceux qui seront encore là à son terme n’est pas la question. Le véritable enjeu est de s’assurer qu’ils disposent des compétences, de la formation et des outils nécessaires pour être prêts pour l’avenir », a-t-il déclaré.

Des effectifs à la baisse mais de combien ?

Ces prises de position rejoignent les conclusions d’une littérature désormais abondante sur le sujet. Dans une étude (AI : More Friend than Foe), Morgan Stanley anticipe une réduction d’au moins 10 % des effectifs des banques européennes d’ici à cinq ans. Selon la banque américaine, près des deux tiers des salariés occupent aujourd’hui des fonctions centrales. Les gains de productivité liés à l’IA pourraient conduire à une réduction des effectifs supérieure à 10 %, entraînant une baisse de plus de 4 % des coûts et une amélioration de 2,5 points du ratio coûts/revenus. La banque de Ted Pick souligne toutefois que cette évolution pourrait être absorbée en grande partie par les départs naturels et les retraites, limitant ainsi le recours à des restructurations massives. Cette dynamique serait particulièrement favorable en Italie, où entre 30 % et 45 % des salariés du secteur bancaire ont plus de 50 ans, contre 26 % en France.

Le cabinet d’études espagnol Funcas a également évalué les conséquences de l’automatisation dans le secteur bancaire national. Son analyse rappelle qu’à la suite de la crise financière, les effectifs des banques espagnoles sont passés d’environ 271 000 salariés en 2008 à 163 000 en 2024, soit une baisse de près de 40 %. À partir d’un modèle fondé sur l’indice AIOE (AI Occupational Exposure) et sur les dernières estimations des gains de productivité liés à l’IA, Funcas prévoit, dans son scénario central, une perte comprise entre 12 000 et 23 000 emplois d’ici à 2035. Selon la vitesse d’adoption de ces technologies, les projections s’échelonnent toutefois entre 4 000 et plus de 25 000 suppressions de postes. Pour le cabinet, le principal défi ne réside pas tant dans l’ampleur des pertes d’emplois, jugées absorbables dans un secteur qui a déjà supprimé plus de 100 000 postes au cours de la décennie précédente, que dans la rapidité avec laquelle les salariés devront acquérir de nouvelles compétences et dans la capacité des établissements à accompagner cette transition.

« Les banques vont devoir redistribuer leurs compétences beaucoup plus rapidement qu’elles ne l’ont fait lors des précédentes transformations, tout en attirant de nouveaux talents et en accompagnant leurs collaborateurs dans cette évolution », explique Stéphane Dehaies, expert bancaire international. Selon lui, « cette transformation culturelle ne pourra réussir qu’avec une gouvernance claire et un accompagnement à tous les niveaux de l’organisation ».

Selon Morgan Stanley, les pertes nettes d’emplois attribuables à l’IA se sont élevées à environ 5 % dans l’industrie technologique au cours des douze derniers mois. Selon l’étude, les banques affichent la plus faible diminution nette de leurs effectifs (3 %), ce qui suggère qu’elles disposent encore d’une certaine latitude pour poursuivre leurs réductions de personnel.

Face à cette perspective, les salariés s’interrogent. Une étude réalisée en France par le SNB/CFE-CGC auprès de 1 191 répondants met en évidence un intérêt marqué pour l’IA, mais aussi de fortes inquiétudes quant à ses conséquences sur les métiers, les compétences et l’emploi. Ainsi, 57,9 % des répondants estiment que l’IA menace leur poste ou leurs missions.

« L’intelligence artificielle ne remplace pas un métier dans son ensemble : elle automatise avant tout certaines tâches, notamment dans la relation client. En revanche, dans des domaines complexes comme la gestion du crédit, la lutte contre la fraude ou l’analyse juridique, l’expertise humaine reste indispensable », explique Frédéric Guyonnet, président du SNB/CFE-CGC. « L’IA est très utile pour les questions simples, mais elle peut aussi faire perdre du temps lorsqu’il s’agit de retrouver des textes ou des jurisprudences complexes. Son efficacité dépend donc des situations et de la qualité des informations disponibles. »

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Nouvelles compétences et nouveaux métiers

Le « grand soir » de l’IA dans la banque n’a sans doute pas encore eu lieu et les prochaines années devraient constituer une étape décisive. « 2026, et plus encore 2027, devraient marquer le passage de l’IA vers des résultats beaucoup plus tangibles grâce à l’agentivité, avec des systèmes capables d’agir », explique Julien Maldonato, associé chez Deloitte. « Les premiers déploiements resteront prudents et éviteront les processus les plus critiques. Mais les expérimentations menées aujourd’hui par la plupart des grandes banques mondiales portent déjà sur des segments entiers de processus, ouvrant la voie à une adoption progressive. »

Pour autant, la transformation ne se résume pas aux suppressions de postes. L’IA redessine également les compétences attendues et fait émerger de nouveaux métiers. À l’exception des métiers reposant sur un haut niveau de jugement face à l’incertitude des marchés, une grande partie des opérations bancaires peut être automatisée. « Les activités les plus standardisées (tenue de compte, moyens de paiement ou épargne de détail) connaîtront une automatisation plus rapide que la gestion patrimoniale, le financement des entreprises ou les métiers nécessitant un haut niveau d’expertise et de jugement », poursuit Julien Maldonato. Cette recomposition des effectifs s’accompagne déjà de l’émergence de nouvelles fonctions. Mi-juin, Bloomberg révélait que les grandes banques mondiales se livraient une véritable course pour recruter des responsables de l’IA (Chief AI Officers), une fonction quasi inexistante il y a un an et dont la rémunération peut atteindre près de 3,5 millions de dollars par an.

Chargés de définir la stratégie IA des établissements, de piloter leur gouvernance et d’organiser l’adoption de ces technologies, ces nouveaux dirigeants pourraient toutefois n’être qu’une étape transitoire. Plusieurs responsables bancaires estiment en effet que cette fonction pourrait devenir moins indispensable à mesure que l’ensemble des métiers s’appropriera l’IA.

« Les banques devront renforcer leurs équipes avec des responsables de la gouvernance de l’IA, des experts de la donnée, des spécialistes de la qualité des modèles, des responsables des risques liés à l’IA ainsi que des professionnels chargés de superviser les algorithmes », anticipe Stéphane Dehaies. « Les Data Scientists resteront des profils clés, mais ils seront progressivement rejoints par des experts capables de faire le lien entre les technologies d’IA, les métiers de la banque et les exigences réglementaires. »

Métiers : une recomposition en marche

Au-delà de la création de ces nouvelles fonctions, l’IA transformera les métiers du crédit, des paiements, du trading et de la relation client afin d’améliorer la sécurité, d’accélérer la prise de décision et d’offrir une meilleure expérience aux clients. Dans le même temps, la gouvernance et l’éthique de l’IA deviendront des enjeux centraux. « Les banques devront garantir une utilisation responsable des données, assurer la transparence des modèles et protéger leurs clients afin d’instaurer une confiance durable », poursuit Stéphane Dehaies. Signe que la recomposition des métiers bancaires est bien en marche.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº919