De mauvais augure pour le marché du travail, le retour en trombe des défaillances d’entreprises en France ne présage rien de bon en matière de créances douteuses. En décembre, Andrés Rubio, Chief Executive Officer d’Intrum, indiquait à Revue Banque ne pas être rassuré par la hausse, mi-2023, des banqueroutes en Europe à un niveau record depuis 2015, alertant que « la situation des NPL pourrait se détériorer ces prochaines années en cas de hausse du chômage ». Les publications trimestrielles de la fin avril, en attendant une photographie du semestre publiée au cœur de l’été, donnent des tendances pour les banques françaises.
Que se passerait-il pour les établissements de crédit si le taux de chômage en France, stable à 7,5 % fin 2023, se dégradait ? « Si elle constate ou anticipe une aggravation du chômage, une banque va déprécier son portefeuille de créances en réhaussant son niveau de provisions à hauteur des pertes attendues, explique Renaud Pin, consultant secteur bancaire. Cela induit une hausse du coût du risque au compte de résultat. » Depuis la mise en œuvre de la norme IFRS 9, le calcul des provisions suit une méthode prospective de calcul des pertes attendues à date, intégrant l’évolution attendue des paramètres de probabilité de défaut et de perte en cas de défaut. Les établissements cherchent ainsi à anticiper, sans surréagir. Le consultant secteur bancaire rappelle que le chômage fait partie, aux côtés de la croissance, des taux d’intérêts ou de l’inflation, des indicateurs privilégiés par les banques pour la définition de cette approche « forward-looking », sur base de corrélations historiques.
« Les créances douteuses ne sont pas nécessairement fonction du taux de chômage. S’agissant des prêts immobiliers, les accidents de la vie comme les divorces et les décès jouent un rôle prépondérant. L’existence d’amortisseurs sociaux, comme l’indemnisation du chômage, explique aussi le fait que créances douteuses et chômage ne sont pas toujours corrélés », note Nicolas Hardy, analyste Institutions financières chez Scope Ratings. De plus, ajoutons à cela que les pondérations utilisées pour les calculs des fonds propres sont basses, reflétant de faibles taux de défaut. Les prêts immobiliers demeurent une classe d’actifs peu risquée, à la différence des prêts à la consommation.
Des amortisseurs sociaux
très denses
« Le filet de protection sociale, avec l’assurance chômage et les nombreuses aides, solvabilise largement les Français. Il est tellement protecteur qu’il faudrait un scénario de crise grave et multidimensionnelle pour que la détérioration du marché du travail empêche une proportion significative de ménages de rembourser leur crédit immobilier, rassure Olivier Redoulès, directeur des études de Rexecode. Pendant la pandémie de Covid-19, l’État Providence a joué un rôle crucial dans le soutien aux ménages et aux entreprises, renforçant ainsi l’effet protecteur des filets de sécurité sociale. »
Tandis que le taux de chômage a atteint un pic de 10,2 % à la mi-2015, Olivier Redoulès le voit à près de 8 % d’ici 2025, dans un scénario central sans chocs immobilier, fiscal ou de taux qui forceraient les propriétaires à vendre massivement et subir des baisses de prix. D’autant plus que l’inflation des salaires a diminué le ratio d’endettement des ménages.
Une gestion plus proactive
Depuis dix ans, les banques ont gagné en expérience en matière de NPL. « En parallèle de la baisse du chômage et de l’amélioration de la conjoncture, le taux de NPL en France, est passé de 4,2 %, fin 2014, à 1,9 %, fin 2023 (source EBA, ndlr), un niveau stable depuis 2 ans. Cette baisse reflète aussi une meilleure gestion des risques et de leurs stocks de NPL, appréciable en cas de dégradation de la conjoncture », souligne Renaud Pin.
D’après Nicolas Hardy, les banques anticipent le risque d’augmentation des créances douteuses en constituant des provisions pour risque non avéré. « La croissance du PIB devrait ralentir en 2024, mais à ce jour les grandes banques françaises n’ont pas drastiquement révisé leurs politiques de provisionnement, ou leurs attentes en termes de coût du risque », indique l’analyste. Les programmes de rachat d’actions, approuvés par les régulateurs, reflètent aussi une confiance dans l’avenir.