Face aux défis

Un moment européen

Créé le

22.05.2025

-

Mis à jour le

28.05.2025

C’est le moment d’agir, et de bien agir, face aux défis aussi bien économiques que stratégiques. L’Europe
a des atouts. Elle doit les exploiter, ce qui passe immanquablement par des changements de posture et de stratégie. Revue de détail des solutions à mettre en œuvre.

Les transformations profondes de son environnement international imposent à l’Europe des choix largement inédits depuis la fin de la Guerre froide. L’an dernier, le rapport Draghi avait déjà alerté sur le « défi existentiel » auquel l’Europe était confrontée. Aujourd’hui, la mise en question de l’ordre international et du multilatéralisme rend encore plus urgente la réponse européenne à ce défi. Il y a notamment une attente accrue d’Europe de la part des entreprises et des investisseurs internationaux à la recherche de stabilité et de diversification. L’Europe dispose de forts atouts insuffisamment exploités pour y répondre. Ce faisant, l’époque troublée actuelle pourrait devenir un « moment européen ».

Le défi d’une croissance trop faible

Pour l’Europe, « le futur n’est plus ce qu’il a été », comme le disait Paul Valéry. Elle fait désormais face à deux défis incontournables. Ils ne sont pas neufs, mais revêtent une acuité nouvelle du fait des bouleversements internationaux en cours. Le premier défi est économique. Il revêt diverses dimensions, largement documentées notamment par les rapports Letta et Draghi.

D’une part, l’écart de croissance s’est creusé entre l’Europe et les États-Unis : la hausse cumulée du produit intérieur brut (PIB) par habitant atteint 46 % aux États-Unis entre 1999 et 2024, contre 30 % en zone euro. Cette sous-performance européenne résulte de la détérioration relative de la productivité horaire du travail. L’écart en matière de nombre d’heures travaillées par habitant s’est, lui, réduit. En outre, cette divergence en matière de productivité provient essentiellement des secteurs les plus intensifs en technologies numériques (Bunel et al., 2025). De fait, la zone euro accuse un retard croissant sur les États-Unis en matière d’innovation et d’investissement dans les technologies de rupture, les entreprises européennes investissant deux fois moins en recherche et développement, en part du PIB, que leurs homologues américaines.

Un contexte plus volatil

D’autre part, l’Europe fait face à un nouvel environnement international qui amplifie potentiellement ses vulnérabilités. La zone euro est en outre très dépendante en matière énergétique. Elle a longtemps bénéficié de prix de l’énergie modérés, mais le contexte a changé. Nous sommes donc exposés directement aux effets de la fragmentation en cours du commerce mondial et aux risques géopolitiques. Des risques qui se traduisent et se traduiront par une volatilité accrue des prix des matières premières, du taux de change et, plus généralement, par des chocs de prix relatifs plus amples et potentiellement plus disruptifs.

Enfin, l’Union européenne (UE) a des besoins financiers considérables pour relever ses défis de long terme. Selon le rapport Draghi, il faudrait mobiliser entre 750 et 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires annuels jusqu’en 2030. Soit environ 4,5 % de son PIB ! Ce total couvre notamment les domaines de la transition environnementale (450 milliards d’euros), de la transition numérique (150 milliards) et de l’innovation (100‑150 milliards). À ceci s’ajoute la transition démographique qui va freiner la croissance potentielle.

Le défi de la remise en cause du système

Le second défi est stratégique et inédit depuis 1945. L’environnement géopolitique est désormais durablement moins favorable à l’Europe, qu’il s’agisse de la menace directe de la Russie pour sa sécurité, de la fin du dividende de la paix ou de la remise en cause du système multilatéral fondé sur les règles qu’elle a contribué à construire et faire vivre. Cette rupture lui impose d’augmenter sensiblement ses dépenses militaires, avec des marges de manœuvre budgétaires contraintes par un poids déjà excessif d’endettement public.

Plus généralement, cela percute directement son modèle de développement fondé sur l’ouverture internationale. Autre obligation : mieux intégrer les enjeux de sécurité économique dans la conduite de ses politiques commerciales, industrielles, de concurrence ou encore d’accueil des investissements directs étrangers.

Pour relever ces défis, l’Europe doit « faire face au fait que demain est aujourd’hui », comme le disait Martin Luther King, et exploiter pleinement les atouts sérieux dont elle dispose. Les rapports Letta et Draghi, en 2024, et la « boussole pour la compétitivité » de la Commission européenne de février 2025 dressent une feuille de route très pertinente pour engager les réformes structurelles nécessaires, sans coût budgétaire.

Intégrer « plus » et « mieux » le marché unique

L’Europe dispose d’un marché unique aussi important que celui des États-Unis en parité de pouvoir d’achat. Néanmoins, il est moins attractif car trop fragmenté. Il faut donc l’intégrer plus et mieux. Selon une étude du Fonds monétaire international de 2023, réduire de 10 % les obstacles internes engendrerait d’importants gains, pouvant aller jusqu’à 7 % du PIB.

Intégrer « plus » nécessite de passer certains secteurs à l’échelle européenne, pour gagner en compétitivité : le rapport Letta identifie les services, les télécommunications et le secteur de l’énergie. Intégrer plus appelle également à européaniser davantage nos politiques. C’est le cas pour la politique de concurrence : elle doit être conduite de manière plus stratégique et cibler des secteurs plutôt que des entreprises. C’est le cas aussi des politiques industrielles, aujourd’hui trop peu efficaces parce qu’elles souffrent d’un manque de coordination européenne.

Intégrer « mieux » le marché unique signifie le faire en simplifiant la réglementation qui l’encadre. Entre 2019 et 2024, 3 500 lois et 2 000 résolutions ont été adoptées aux États-Unis ; 13 000 dans l’Union européenne. L’agenda de simplification initié par la Commission et déployé au travers des directives Omnibus est indispensable. La charge réglementaire pèse en effet de façon disproportionnée sur les petites et moyennes entreprises (PME) : alors que 80 % du programme de travail de la Commission les touchent d’une manière ou d’une autre, l’impact sur leurs activités n’est évalué que dans la moitié des cas.

En matière bancaire, simplifier signifie moins de normes, mieux mises en œuvre. Elles seront donc plus efficaces, notamment en matière de titrisation. Mais cela ne signifie pas déréguler : les risques liés au nouveau contexte international imposent de maintenir une réglementation robuste et une supervision exigeante, mais moins complexes.

Dynamiser le gisement d’épargne

L’Europe dispose d’une épargne abondante. Son excédent par rapport à l’investissement s’élève à 430 milliards d’euros en 2024. Pour dynamiser cette épargne, il faut enfin promouvoir une véritable Union pour l’épargne et l’investissement (UEI).

Plusieurs actions sont nécessaires pour la dynamiser plus. En priorité, le financement en fonds propres des sociétés non financières doit être développé. L’écart avec les États-Unis est très important : 215 % du PIB aux États-Unis contre 88 % en zone euro. L’épargne financière européenne doit être davantage orientée vers des placements en actions, directement ou indirectement. Par ailleurs, les marchés de capitaux européens demeurent insuffisamment profonds, car trop cloisonnés. Ceci reflète notamment l’extraordinaire degré de fragmentation des infrastructures de marché : 295 plateformes de négociation, 14 contreparties centrales, 32 dépositaires centraux de titres ! La convergence des cadres juridiques permettrait de supprimer un obstacle à une plus grande intégration dans ce domaine.

Pour dynamiser mieux l’épargne européenne, des changements sont nécessaires en matière de supervision. L’intégration des marchés de capitaux passe par le renforcement du rôle de l’ESMA, l’autorité européenne, en coordination avec les autorités nationales, pour des acteurs transfrontières d’importance systémique, comme les plateformes européennes de crypto-actifs ou les infrastructures de marché. Des changements sont également nécessaires sur la manière de développer l’UEI. Depuis 2015 et le premier plan d’action dans ce domaine, plus de 55 règlements ont été proposés, plus 50 initiatives non-législatives prises. Pour autant, les avancées ont été insuffisantes. L’urgence de la situation actuelle constitue une opportunité de dépasser les résistances nationales et plaide pour adopter une approche plus ambitieuse en proposant un paquet de réformes cohérent, sans prétendre à l’exhaustivité, et l’assortir d’un calendrier resserré dans l’esprit de la méthode Delors qui a débouché sur le marché unique.

Décupler le potentiel d’innovation

L’Europe doit aussi sortir du « piège de la technologie intermédiaire ». Les investissements privés vont trop vers les secteurs existants, pas assez vers les secteurs innovants ; les dépenses de recherche et de développement y sont absorbées à 50 % par les secteurs de technologie intermédiaire, là où 85 % le sont par ceux de haute technologie aux États-Unis.

Pour décupler le potentiel d’innovation, l’Europe a là aussi besoin de simplifications. 60 % des PME européennes mentionnent les questions réglementaires comme un obstacle à leurs investissements. Les coûts de restructuration sont supérieurs en Europe par rapport aux États-Unis : ils contribuent à freiner la prise de risque et le développement du marché du capital-risque européen. Déclinée dans le projet de directive Omnibus de février 2025, la « boussole pour la compétitivité de l’UE » vise à réduire de 25 % des obligations de reporting pour les entreprises et de 35 % pour les PME. Plus ambitieux, la création d’un « 28e régime » d’adhésion volontaire pour les entreprises innovantes permettrait d’harmoniser plusieurs domaines comme le droit des affaires.

Décupler le potentiel d’innovation suppose également d’améliorer son financement. S’agissant du capital‑risque, l’UE accuse un réel retard. Les fonds levés entre 2013 et 2023 représentaient moins de 0,1 % du PIB dans l’UE, contre près de 0,4 % du PIB aux États-Unis. Les investisseurs institutionnels pourraient être fédérés en s’inspirant de l’initiative française Tibi ou allemande WIN, portée à l’échelle européenne. Des fonds paneuropéens pourraient être développés avec une nouvelle version de l’Initiative champions technologiques européens (ICTE) ouverte aux investisseurs privés. Enfin, il faut capitaliser au maximum sur la Banque Européenne d’Investissement (BEI) pour regrouper les risques et catalyser les financements privés.

Au-delà de la mobilisation rapide des trois puissants atouts dont elle dispose, la période actuelle peut être non seulement un moment d’accélération de la construction européenne, mais un moment fondateur si l’Europe embrasse deux ambitions capables de l’adapter pleinement aux mutations géopolitiques et technologiques actuelles.

L’enjeu d’une courbe des taux supranationale

Dans le nouvel environnement marqué par des chocs d’offre plus fréquents et des risques géopolitiques plus élevés, le débat sur le futur budget européen est indissociable de la question du financement des biens publics européens. En matière de financement des biens publics européens, les outils actuels de gouvernance sont à adapter. D’une part, le budget de l’UE tel que structuré jusqu’à présent n’est pas en mesure de faire face aux montants nécessaires. La plupart des programmes dédiés à ces sujets ne dépassent pas 25 milliards d’euros pour la période 2021-2027, sur un cadre financier pluriannuel (CFP) doté de 2018 milliards d’euros. D’autre part, l’innovation majeure constituée par le programme NextGenerationEU (NGEU) n’a permis que marginalement le financement de biens publics européens (European Fiscal Board, 2024) et reste temporaire.

En principe, plusieurs modèles de gouvernance sont envisageables : un modèle centralisé, à partir des programmes du budget de l’UE finançant des biens publics transnationaux, à l’instar d’Horizon Europe en matière de recherche et d’innovation ; un modèle décentralisé, comme NextGenerationEU (NGEU) ; et un modèle intergouvernemental, comme ce qui se fait pour les projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC).

Dans l’immédiat, étant donné leur urgence, les besoins en matière de défense peuvent justifier, à l’instar de ce qui s’est fait pendant le COVID, un emprunt européen. Toutefois, la condition devrait être une intégration européenne forte de l’offre industrielle et des opérations militaires. En outre, cette approche ne doit pas être un moyen pour les pays très endettés, dont la France, de transférer leur problème budgétaire à l’échelle européenne.

Au-delà de l’urgence, les circonstances imposent également de reprendre les travaux sur la constitution d’un actif sûr européen. Les propositions en la matière, déjà anciennes, varient par leur complexité et leur niveau d’ambition. Un enjeu est néanmoins clair : il faut construire une courbe de taux supranationale unifiée, disposant de la liquidité et de la profondeur suffisante.

Renforcer la souveraineté des paiements

Dans le contexte géopolitique actuel, la numérisation de l’économie et donc des paiements est un enjeu de souveraineté, à au moins deux titres. Tout d’abord, le développement potentiel d’actifs de paiement privés, par des acteurs extra-européens, est une menace pour la souveraineté monétaire. Le 23 janvier dernier, l’administration Trump a publié un décret présidentiel visant à promouvoir le développement de crypto-actifs privés adossés au dollar. Ces actifs, en particulier les stablecoins, posent un risque de « privatisation » et de « déseuropéanisation » de la monnaie.

Ensuite, la numérisation des paiements accroît notre dépendance à certains grands acteurs non européens. L’essor du paiement sans contact et le développement du paiement mobile entraînent une baisse significative de l’utilisation des espèces en zone euro, de 79 % des transactions au point de vente en 2016 à 52 % en 2024. Les réseaux Visa et Mastercard, qui traitent 66 % des transactions par carte réalisées dans la zone euro, sont en situation de monopole ou de duopole dans de nombreux pays européens. Par ailleurs, les Big Techs américaines dominent le paiement mobile avec leurs portefeuilles numériques.

Or, l’accès aux espèces et leur usage régulier jouent un rôle clé pour assurer la confiance dans notre monnaie et la stabilité de notre système monétaire. La possibilité offerte à tout instant à chaque acteur économique de convertir ses avoirs en « monnaie centrale » est le fondement de la confiance dans la monnaie.

Le double rôle de l’euro numérique

L’euro numérique constitue une réponse souveraine et efficace à ces enjeux, sur un plan interne. En matière de paiement de détail, il serait un « billet numérique + », gratuit pour les particuliers et accepté partout en zone euro, tout comme les billets papier. L’autonomie stratégique de l’Europe dans les paiements exige un travail profond d’intégration et d’harmonisation, avec un nécessaire catalyseur public.

En matière interbancaire, la stratégie européenne de paiement de gros pourrait prendre la forme d’une transition par étapes vers une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) interbancaire qui s’échangerait sur un registre unifié européen (European shared ledger). Il s’agirait d’accompagner la tendance à la tokenisation de la finance, tout en offrant un ancrage en monnaie centrale et ainsi réconcilier innovation et stabilité.

Sur un plan international, les tensions géopolitiques tendent à fragmenter le système monétaire international. Soutenir et développer le rôle international de l’euro est un levier important pour renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe, faciliter le financement de son économie et entreprendre les investissements dont elle a besoin. Outre la réalisation de l’UEI évoquée plus haut, l’Europe peut activer plusieurs leviers. D’une part, elle offre un cadre institutionnel et juridique stable, prévisible et fiable. D’autre part, avec le système de paiement instantané de l’Eurosystème (TIPS), elle dispose d’un outil qu’elle peut interconnecter avec ceux de plusieurs économies émergentes et contribuer ainsi à faciliter l’usage international de l’euro.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº905bis