Marchés financiers

Pourquoi il faut penser Europe, plutôt que de copier les États-Unis...

Créé le

23.10.2024

-

Mis à jour le

12.11.2024

L’herbe est-elle toujours plus verte ailleurs ? Trop souvent, le réflexe stratégique est de regarder ce qui se passe
outre-Atlantique pour le répliquer. Une approche inefficace car l’Europe n’est pas les États-Unis. Mieux vaut réfléchir
à nos spécificités et bâtir notre propre modèle.
Oui, l’Europe peut avoir un écosystème financier prospère pour répondre aux besoins de son économie...

Le développement des marchés financiers est depuis longtemps essentiel pour la croissance économique, l’innovation et la compétitivité. Pendant des décennies, l’Europe s’est inspirée des États-Unis pour faire progresser sa propre infrastructure financière. L’initiative de l’Union des marchés de capitaux (UMC), qui vise à approfondir et à intégrer les marchés de capitaux de l’Union européenne, reflète cette aspiration.

S’il est compréhensible de s’inspirer de l’expérience américaine, l’Europe ne doit pas s’engager dans une comparaison directe avec le modèle américain. Ni tenter de le reproduire ! Les caractéristiques institutionnelles, structurelles et culturelles propres à l’Union européenne nécessitent une approche personnalisée du développement des marchés de capitaux. Plutôt que de copier, le vieux continent devrait plutôt se concentrer sur le développement de marchés de capitaux qui reflètent ses propres valeurs, ses priorités et la diversité de son paysage financier. En traçant sa propre voie et en s’appuyant sur ses points forts, l’Europe peut garantir un écosystème financier prospère répondant aux besoins de son économie et de ses citoyens. Voici comment et pourquoi.

Structure des marchés financiers

Besoin d’associer banque et marchés financiers

L’Europe n’est les États-Unis ! Une distinction fondamentale réside dans la structure de leurs systèmes financiers. Les États-Unis sont principalement basés sur le marché, avec une forte dépendance aux marchés des capitaux pour financer les entreprises, tandis que l’Europe est traditionnellement basée sur les banques. Ici, les entreprises dépendent davantage des prêts des institutions financières que des marchés d’actions ou d’obligations. Même si l’Union européenne a fait des progrès en matière de développement des marchés de capitaux, les banques jouent toujours un rôle dominant dans le financement des entreprises, en particulier dans les économies des petits pays.

Cette divergence s’explique par des facteurs historiques, institutionnels et réglementaires. Par exemple, dans de nombreux pays européens, les banques entretiennent des relations étroites et de longue date avec les entreprises. Elles jouent aussi un rôle de conseil au-delà du simple financement. Les États-Unis, en revanche, ont mis en place un système davantage axé sur les transactions, dans lequel les entreprises font appel aux marchés des capitaux pour se financer, ce qui permet à un plus grand nombre d’investisseurs d’y participer.

Pour tenter de remodeler le système financier européen afin qu’il reflète le système américain fondé sur le marché, il faudrait démanteler ces relations profondément enracinées. Ce n’est ni faisable ni nécessairement souhaitable ! Plutôt que de se comparer aux États-Unis, l’Europe devrait donc se concentrer sur la manière de renforcer le rôle complémentaire de son secteur bancaire et de ses marchés de capitaux. Cela peut impliquer d’encourager des formes alternatives de financement, telles que le capital-risque ou le capital-investissement, tout en préservant les forces de ses institutions bancaires.

Chercher à harmoniser, plus qu’à unifier

L’Europe n’est les États-Unis ! Les États-Unis fonctionnent comme une grande économie unique dotée d’un cadre juridique, fiscal et réglementaire unifié. Cette homogénéité facilite la croissance des marchés de capitaux nationaux, où les entreprises peuvent lever des fonds de manière transparente au-delà des frontières de chaque état. L’Europe, elle, est constituée d’une union de 27 États membres, chacun disposant de ses propres systèmes juridiques, fiscaux et réglementaires. Bien que l’Union européenne ait déployé des efforts considérables en faveur de l’intégration financière, une importante fragmentation réglementaire persiste. Le droit de l’insolvabilité, la fiscalité et la protection des investisseurs en sont de criants exemples...

À cause de cette mosaïque d’environnements réglementaires, il est difficile pour les entreprises et les investisseurs d’opérer au-delà des frontières avec la même facilité qu’outre-Atlantique. Sans oublier que l’hétérogénéité des économies européennes, avec des centres financiers avancés comme Francfort et Paris, mais également des marchés plus petits et moins développés en Europe de l’Est, signifie qu’une approche unique du développement des marchés de capitaux a peu de chances de réussir.

Au lieu de se comparer aux États-Unis, l’Union européenne devrait se concentrer sur la réduction des obstacles intra-européens aux flux de capitaux. L’harmonisation de domaines clés tels que la fiscalité et le droit de l’insolvabilité, tout en respectant la souveraineté et les particularités économiques des États membres, créerait un environnement plus propice aux investissements transfrontaliers et favoriserait le développement de marchés de capitaux plus profonds et plus intégrés.

Approche politique et institutionnelle

Affiner le cadre réglementaire plutôt que de déréguler

L’Europe n’est pas les États-Unis ! Les différences d’orientation politique et de priorités réglementaires en témoignent. Les marchés financiers américains bénéficient d’un environnement déréglementé : il donne la priorité à l’efficacité du marché et à l’innovation. Bien que la loi Dodd-Frank ait introduit des réglementations plus strictes à la suite de la crise financière mondiale de 2007-2008, les marchés financiers américains restent relativement flexibles et moins contraints par le fardeau réglementaire que l’Europe.

En revanche, l’Europe accorde une grande importance à la stabilité financière, à la protection des consommateurs et à la prudence. Cela se traduit souvent par des réglementations plus prescriptives et plus complexes. La réponse européenne aux crises (par exemple la crise de la dette de la zone euro) a été de renforcer la surveillance réglementaire, ce qui, tout en renforçant la stabilité, étouffe le dynamisme et l’innovation du marché. L’introduction de réglementations telles que la MiFID II, la directive sur les marchés d’instruments financiers, et RGPD, le règlement général sur la protection des données, a rendu encore plus complexe le fait d’opérer sur les marchés européens.

Plutôt que d’imiter les tendances à la déréglementation des États-Unis, l’Europe devrait s’attacher à affiner son cadre réglementaire afin de trouver un équilibre entre la stabilité et le dynamisme du marché. La rationalisation des processus de conformité, l’encouragement de la convergence réglementaire et l’adoption d’une approche de la législation davantage fondée sur des principes, en particulier sur les marchés de capitaux, pourraient favoriser l’innovation tout en préservant la stabilité financière.

Regard culturel

Cultiver la vision à long terme

L’Europe n’est les États-Unis ! Les attitudes culturelles à l’égard du risque, de l’investissement et de la gouvernance d’entreprise varient aussi considérablement entre ces deux zones. Les États-Unis ont une culture qui célèbre la prise de risque et l’esprit d’entreprise, soutenue par un solide écosystème de capital-risque, de capital-investissement et de marchés boursiers d’actions qui récompensent l’innovation et les entreprises à forte croissance. Les investisseurs américains sont plus enclins à investir dans des start-up et à accepter les risques inhérents à ces entreprises, ce qui alimente le dynamisme des marchés de capitaux.

Dans l’Union européenne, en revanche, les investisseurs et les régulateurs, on l’a vu, ont une approche plus prudente du risque. Les investisseurs de la zone ont tendance à préférer les investissements plus sûrs et à long terme, tandis que les cadres réglementaires mettent souvent l’accent sur la stabilité et la protection plutôt que sur l’innovation. Cette prudence se reflète dans la taille relativement plus petite des marchés du capital-risque et du capital-investissement en Europe par rapport aux États-Unis.

La Commission européenne a lancé des initiatives visant à stimuler l’innovation et les secteurs à forte croissance, notamment l’UMC. Mais les différences culturelles de l’Europe doivent être reconnues et... respectées ! L’instauration d’un marché à l’américaine pourrait déboucher sur des politiques inadaptées à l’appétit pour le risque et aux comportements d’investissement des Européens. Au contraire, l’Europe devrait s’appuyer sur ses atouts, tels que sa main-d’œuvre hautement qualifiée et sa solide tradition de gouvernance d’entreprise, pour développer des marchés financiers adaptés à ses caractéristiques uniques.

Assumer de n’être que challenger

L’Europe n’est pas les États-Unis ! Et elle le sait. En témoigne l’accent mis sur la compétitivité mondiale et l’autonomie stratégique. Le développement des marchés de capitaux de l’Union européenne est souvent considéré dans le contexte plus large de son rôle sur la scène mondiale, où elle cherche à rivaliser avec d’autres centres financiers tels que New York, Londres, Hong Kong et Singapour. Les ambitions de l’Union européenne en matière d’autonomie stratégique, en particulier face aux défis géopolitiques et à l’évolution de la dynamique du pouvoir mondial, exigent de l’Europe qu’elle élabore des politiques avec pour objectif de réduire sa dépendance à l’égard des institutions et des marchés financiers étrangers.

Les États-Unis, eux, n’ont pas cette contrainte. Centre financier mondial dominant, ils ne sont pas soumis aux mêmes pressions extérieures que l’Europe. Les décideurs européens doivent donc donner la priorité aux politiques qui favorisent la résilience, la durabilité et l’autonomie, plutôt que de poursuivre une stratégie visant uniquement à imiter l’échelle et la portée des marchés financiers américains.

Les 4 pistes à privilégier pour tracer notre chemin

L’Europe ne devrait pas se contenter d’éviter les comparaisons avec les États-Unis, mais devrait s’affirmer activement comme un écosystème financier distinct et convaincant. Alors que les marchés financiers américains se caractérisent par leur taille, leur liquidité et la prédominance de grands acteurs institutionnels, l’Europe peut tirer parti de ses atouts uniques pour offrir une alternative compétitive.

Miser sur la finance durable

L’un des domaines les plus prometteurs où l’Europe peut jouer un rôle de premier plan est celui de la finance durable. L’UE a déjà accompli des progrès considérables grâce à des initiatives telles que le green deal, le règlement relatif à la divulgation d’informations sur le financement durable (SFDR) et le règlement sur la taxonomie. Ces textes placent collectivement l’Europe à l’avant-garde de l’intégration des considérations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) dans les marchés de capitaux. En fixant des objectifs ambitieux en matière de neutralité carbone et en rendant obligatoire la publication d’informations solides sur le développement durable, l’Europe ne se contente pas de suivre les tendances mondiales : elle les façonne ! Cette approche répond à la demande croissante d’investissements durables et positionne les marchés financiers européens en tant que leaders dans la transition mondiale vers une économie à faibles émissions de carbone.

• Renforcer les marchés de capitaux

En outre, le cadre réglementaire européen, bien que parfois considéré comme complexe, offre un niveau de protection, de stabilité et de prévisibilité particulièrement attractif pour les investisseurs mondiaux, surtout en période d’incertitude économique. Les efforts de l’Union européenne pour créer une UMC visent à mettre en place un marché financier plus intégré et plus efficace sur l’ensemble du continent, en facilitant les investissements transfrontaliers et en veillant à ce que les marchés plus petits et émergents puissent bénéficier de l’ampleur et de la profondeur d’un espace financier unifié. Le succès de ces efforts permettrait non seulement d’approfondir les marchés de capitaux européens, mais aussi de les rendre plus résistants et plus accessibles. Cela constituerait une base solide pour une croissance économique soutenue.

Garder l’atout compétitif de la gouvernance

En outre, l’Europe peut tirer parti de sa solide tradition de gouvernance d’entreprise et de l’importance qu’elle accorde à la création de valeur à long terme et à l’engagement des parties prenantes. Contrairement au marché américain, qui privilégie souvent les profits à court terme et les rendements immédiats pour les actionnaires, l’approche européenne de la gouvernance d’entreprise intègre la responsabilité sociale et les considérations éthiques dans les pratiques commerciales. En favorisant un environnement dans lequel les entreprises sont encouragées à prendre en compte les intérêts des employés, des clients et des communautés, l’Europe peut construire un système financier plus inclusif qui soutient une croissance économique à grande échelle.

Trouver notre place dans le numérique

Dans le domaine de la finance numérique, l’Europe se distingue également. L’Union européenne a été proactive dans la mise en place de cadres pour la finance numérique, tels que le paquet sur la finance numérique et la proposition de règlement sur les marchés des crypto-actifs (MiCA). En créant un environnement réglementaire clair et favorable à l’innovation fintech, l’Europe peut devenir une plaque tournante mondiale pour les services financiers numériques, en offrant un modèle réglementaire qui concilie l’innovation avec la protection des consommateurs et la stabilité financière. Cette approche ne soutient pas seulement la croissance de l’économie numérique, mais renforce également la compétitivité de l’Europe sur la scène mondiale. En conclusion, alors que les États-Unis resteront inévitablement une référence, l’objectif de l’Europe devrait être de se positionner non pas en comparaison, mais en tant que leader dans les domaines qui correspondent à ses forces uniques et à ses objectifs à long terme. Cette stratégie ne consiste pas à éviter la concurrence, mais à redéfinir les termes de la concurrence selon les propres termes de l’Europe.

En se concentrant sur la durabilité, la stabilité réglementaire, la gouvernance d’entreprise, l’inclusion financière et l’innovation numérique, l’Europe peut offrir un modèle financier qui n’est pas seulement une alternative aux États-Unis, mais un modèle préférable pour les investisseurs, les entreprises et les sociétés. Cette approche démontre une affirmation confiante de l’identité financière distincte de l’Europe, capable de fixer des normes mondiales et de stimuler l’innovation tout en favorisant une économie mondiale plus résiliente et plus équitable.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº897