Il faut prendre en compte les bouleversements actuels

Mutualiser les dettes publiques :
une nécessité pour poursuivre
le rêve européen

Créé le

20.11.2025

-

Mis à jour le

24.11.2025

En 2006, Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times, publiait « The World is Flat » sur le thème du monde ouvert avec d’importantes opportunités dans toutes les régions du monde. La globalisation a permis d’abaisser les barrières sur les échanges de biens, de services, mais aussi sur la finance. Cette période a été plutôt favorable à l’économie globale. Dans ce cadre, le dollar, dans son rôle de bien public international, a eu un impact majeur sur le financement des échanges et sur la stabilité de la mondialisation. Le billet vert a été l’actif sans risque et la Federal Reserve, la banque centrale américaine, le prêteur en dernier ressort pour limiter les contagions éventuelles des chocs affectant l’économie globale.

Après la crise financière et la récession européenne de 2011, la Banque Centrale Européenne (BCE) s’est, elle aussi, mue en prêteur en dernier ressort à l’échelle de la zone. Son action a limité les divergences de comportement et la fameuse fragmentation financière reflétant des dysfonctionnements au sein de la zone. La BCE pouvait se concentrer sur cet objectif, car la zone euro était, tant sur l’économique que sur le financier, intégrée à l’économie globale. Cette longue période de globalisation s’est appuyée sur la mise en œuvre de règles cohérentes favorisant une dynamique commune.

Finie la boucle Allemagne-Chine-zone euro

Cette époque s’est achevée lorsque les objectifs sont devenus plus locaux et que, après la pandémie et les pénuries, la politique industrielle a fait son retour dans la boîte à outils des gouvernements. Dans le même temps, la dynamique technologique a changé d’échelle. Les États-Unis et la Chine sont entrés dans un rapport de force qui a ignoré les autres acteurs de la mondialisation, sauf à en faire des partenaires. Tardant à se positionner sur ces choix économiques et politiques, l’Europe s’est alors retrouvée un peu isolée. En outre, elle manque d’outils pour rentrer directement dans la bataille technologique, car son modèle ne fonctionne plus de la même façon.

Depuis les réformes Hartz, l’Allemagne a privilégié les sources d’impulsion extérieures. Et depuis la crise financière, la Chine a été cette source capable de doper l’activité outre-Rhin. Dans ce modèle, l’activité allemande tirée vers le haut par la Chine diffusait ensuite cette dynamique vers le reste de l’Europe. Ce cadre a dramatiquement changé pour l’Europe. La Chine n’est plus une source d’impulsion, les exportations allemandes ne contribuent plus à la croissance et le monde plus égoïste oblige le Vieux Continent à choisir une trajectoire favorisant son autonomie, en sa capacité à engendrer de l’activité en interne, plutôt que sa dépendance au reste du monde. La zone euro est donc confrontée à la nécessité de trouver un modèle différent.

L’ambition de garder l’épargne sur zone

Plusieurs pistes ont été avancées pour entrer dans cette logique nouvelle. Elles ont toutes une forme de complémentarité les unes avec les autres. Une première réflexion a porté sur l’Union des marchés de capitaux, renommée récemment Union pour l’épargne et l’investissement. L’idée est de constater l’excédent extérieur de la zone, c’est-à-dire un excès d’épargne. Celle-ci a eu tendance à s’expatrier, notamment aux États-Unis. Ce n’est pas très efficace pour la zone euro : elle devrait davantage utiliser cette épargne pour financer son investissement ! Les épargnants doivent donc être incités à maintenir leur épargne en Europe. Face à des marchés un peu éparpillés, cela peut paraître un peu ardu. La nécessité d’un marché financier européen cohérent présenterait des vertus indéniables pour ancrer cette épargne sur le Vieux Continent et financer des projets européens.

La deuxième réflexion est celle qu’Enrico Letta développe dans son rapport « Bien plus qu’un marché », publié en avril 2024. Il préconise une intégration plus approfondie du marché intérieur européen. Il faut que l’Europe prenne en compte la taille de son territoire pour créer des champions européens et faire en sorte que ces entreprises bénéficient des effets d’échelle permis par sa géographie. C’est un avantage dont disposent les États-Unis et la Chine. Mais l’Europe n’a pas encore réussi sa mise en œuvre. Les barrières non tarifaires entre pays sont encore trop nombreuses et trop fortes. Une dynamique financière cohérente entre les différents pays de la zone a du sens puisqu’une entreprise pourrait facilement transférer un mode de financement d’un pays à un autre.

Projets européens, financements européens

Dans son rapport de septembre 2024, Mario Draghi met également les pieds dans le plat. L’Europe est en retard sur les États-Unis en termes de produit intérieur brut par tête, de productivité et d’innovations. Sans réactions des Européens, le Vieux Continent est condamné à accepter la puissance des deux leaders technologiques, les Américains et les Chinois. Il faut investir davantage et créer les conditions pour innover encore plus pour ne pas se laisser distancer.

L’Europe fait face à de nombreux défis qui ne sont pas attachés à un pays. L’innovation, la transition énergétique, l’indépendance énergétique ou encore la décarbonation sont des questions européennes, et non pas nationales. Les solutions ne peuvent être que collectives. Mario Draghi suggère que les financements pour ces éléments structurants de la zone euro puissent être financés sur une base commune. Cela ne comprendrait donc pas l’ensemble de l’endettement public total des pays, mais la mise en commun de moyens pour faire face aux défis existentiels de la zone euro et de l’Europe. Mettre en commun l’ensemble des dettes, ce serait suggérer une dimension fédérale à une Europe qui ne souhaite pas franchir le pas.

Gare aux turbulences de la zone dollar

Il y a une quatrième dimension internationale. Des questions sur le dollar émaillent les discussions quotidiennes sur les marchés. Les investisseurs n’arrivent pas à clairement connaître la position de la Maison Blanche sur le billet vert. De Stephen Miran à Scott Bessent, les visions sur le devenir du dollar sont hétérogènes. Des interrogations existent aussi sur le rôle de prêteur en dernier ressort de la Federal Reserve lorsque Jerome Powell n’en sera plus le président, en mai 2026. Cette incertitude affecte forcément les Européens et leur capacité à être autonome. Un marché financier plus unifié permettrait d’isoler l’Europe des turbulences de la zone dollar. C’est une clé pour les Européens. Son autonomie et la définition de sa propre trajectoire passent par celle de son mode de financement.

Dans un monde bouillonnant, l’Europe est prise en tenaille entre les États-Unis et la Chine. L’un comme l’autre dispose d’une vaste économie, l’oncle Sam bénéficiant en outre d’un vaste marché financier. La solidarité internationale et la cohérence des règles ont perdu de leur importance. Si l’Europe veut se donner les moyens d’améliorer son bien-être et sa capacité à peser sur les affaires du monde, elle doit être capable de décider par elle-même. L’Europe doit penser à elle et être plus égoïste dans sa façon de faire. Elle doit définir ses objectifs et les moyens pour y parvenir dans la durée. La dynamique financière permettra cette cohérence dans le temps. Et c’est pour cela qu’elle doit mutualiser sa dette publique. Avec un intérêt aussi en termes de coût de financement. Toute autre stratégie d’isolement et d’absence de recherche d’une dynamique commune serait délétère, condamnant la construction à l’œuvre depuis la Seconde Guerre mondiale.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº910bis