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Rencontre avec... Michel Mouillart, professeur d’économie

« Les ménages n’ont plus la capacité
de financer les travaux des logements »

Créé le

05.04.2023

-

Mis à jour le

21.08.2023

Michel Mouillart, docteur d’État en économie, assure depuis 1989 la direction scientifique de L’Observatoire des crédits aux ménages1. Jamais, depuis 33 ans, les Français n’ont détenu aussi peu de crédit à la consommation. Explications.

À la fin 2022, le taux de détention des crédits à la consommation en France était à son niveau le plus bas depuis 1989. Comment s’explique ce phénomène révélé par la 35e édition de l’Observatoire des crédits aux ménages ?

En période de « vaches grasses », lorsque le pouvoir d’achat et un bas niveau d’inflation le permettent, les ménages se projettent facilement dans le futur : ils investissent dans l’immobilier comme dans une consommation durable. L’environnement macroéconomique et financier qui se dessine depuis plus d’un an, caractérisé par la remontée des taux d’intérêt et un niveau d’inflation de l’ordre de 6 %, est en revanche moins propice à l’utilisation de crédits destinés au financement de projets d’équipement (auto, moto, équipement ménager, travaux d’amélioration des logements), comme l’a d’ailleurs récemment rappelé l’enquête mensuelle de l’Insee. S’y ajoute le cadre réglementaire et législatif, depuis les lois Lagarde (2010) et Hamon (2014), qui durcit les conditions d’accès au crédit à la consommation en France et a valorisé la pratique du crédit responsable.

Quelle est la principale cause ?

Sur longue période (15 ans et plus), l’encadrement réglementaire et juridique constitue un élément déterminant. Sur moyenne période (sur 5 à 8 ans au plus), c’est plutôt le contexte macroéconomique et financier qui gouverne les décisions. Le taux de détention de crédit à la consommation a atteint le point bas de 21,8 % fin 2022, contre 32 % en moyenne avant la loi Lagarde (et 32,1 % avant la loi Neiertz du 31 décembre 1989). L’impact des lois Lagarde et Hamon représente un recul du taux de détention de l’ordre de 6 points, en moyenne. Alors que la dégradation de la situation économique et financière à l’œuvre depuis 2020 explique un recul compris entre 4 et 5 points.

L’accès à la propriété se maintient (24,1 % des ménages, un haut niveau sur 20 ans), tandis que la détention de crédits pour financer des travaux recule. Pourquoi ce paradoxe, alors même que les logements classés F ou G (les « passoires thermiques ») ne pourront plus, à terme, être loués ?

Outre leur confiance en l’avenir, les ménages doivent disposer d’une capacité d’emprunt en adéquation avec leur budget. Bien sûr, tout dépend du montant de l’investissement réalisé : l’achat d’un ordinateur coûtera nettement moins qu’un logement. Et dans le cas des travaux réalisés dans un logement, il faut distinguer les dépenses pour des travaux courants de celles engagées, par exemple, pour réaliser une isolation thermique. Mais là encore, on ne peut comparer le changement des fenêtres ou le simple remplacement d’une chaudière, dont l’efficacité restera limitée, avec la réalisation d’une isolation affectant murs, toiture et plancher, dont le coût va s’étaler entre 70 000 euros et 150 000 euros (selon la Fédération française du bâtiment), en fonction de l’ambition affichée pour le score de la nouvelle étiquette énergétique. Si les ménages ont bien conscience de la nécessité d’améliorer le confort thermique de leurs logements, la question du pouvoir d’achat et du niveau des aides d’État se pose. Et à cet égard, même si le dispositif MaPrimeRenov’ (lancé en 2020, en remplacement du crédit d’impôt pour la transition énergétique et des anciennes aides de l’Agence nationale de l’habitat, et régulièrement amélioré depuis) a bénéficié d’une large médiatisation, il n’est pas certain que le résultat final soit à la hauteur des espérances.

Pourquoi ?

Avant la loi Lagarde, les prêts à l’habitat finançaient aussi les travaux. Depuis, une large proportion des opérations avec travaux ne peut plus se financer que par des crédits à la consommation et leur réalisation en a été rendue plus difficile. D’autant que, depuis 2020, le coût des travaux d’entretien-amélioration progresse de plus en plus rapidement chaque année, avec une hausse de 10,8 % en 2022.

En parallèle, les conditions de crédit se resserrent et les conditions d’octroi sont de plus en plus strictes. Dès lors, on se trouve face à un paradoxe : l’accession à la propriété ne s’est pas effondrée, alors que la production de crédits pour les travaux recule encore. Les ménages n’ont plus la capacité de financer ces derniers.

La mensualisation temporaire du calcul du taux de l’usure peut-elle avoir un effet favorable sur la rénovation énergétique ?

Le calcul mensuel du taux de l’usure a surtout permis d’écarter les projecteurs des conséquences liées à la recommandation du Haut Conseil de stabilité financière (HCSF). Rappelons que lorsque le taux de crédit baisse (et donc in fine le taux d’usure) et que les durées d’emprunt peuvent être allongées, la production de crédits augmente. La hausse de la production est d’ailleurs d’autant plus rapide que, dans le même temps, les banques réduisent leur exigence en matière d’apport personnel. Car même avec des taux d’intérêt un peu au-dessus de 1 %, comment l’année 2019 se serait-elle terminée si les taux d’apport avaient été de 35 %, comme durant les années 1990 ? Presque sûrement, pas très bien !

Quelles sont les difficultés pour les banques ?

Lorsque les taux ont commencé à remonter, les conditions de refinancement des banques ont connu un renchérissement. Desserrer la contrainte du taux d’usure n’a donc pas eu l’effet escompté : d’abord parce que, dans le même temps, le coût des ressources s’est accru, avec la remontée des taux directeurs de la Banque Centrale Européenne ; ensuite, parce que les banques sont pressées par leurs autorités de tutelle d’améliorer leur profitabilité, afin de renforcer leurs fonds propres, et doivent donc proscrire les engagements à faible rentabilité ; enfin, parce que la mise en œuvre de la recommandation du HCSF pèse de plus en plus lourdement sur le dynamisme de leur offre de crédits.

Au-delà de la « consommation durable », que se passe-t-il ?

Plus de 80 % des crédits à la consommation sont dédiés aux véhicules, aux travaux d’amélioration des logements et à l’équipement ménager. Vient ensuite le financement des dépenses de consommation courante. Mais les lois Lagarde et Hamon ont réduit de moitié le taux de recours à un prêt pour financer ces dépenses : 3,6 % des ménages détenaient des crédits à la consommation pour cela en 2009, contre 1,6 % aujourd’hui. Ainsi, et pour nous limiter à un passé récent, lorsque le taux de détention de crédits à la consommation passe de 26,8 % en 2018 à 21,8 % en 2022, un tiers de ce recul est lié à la baisse de l’usage des cartes (magasin, grande surface...).

Quel était l’usage des cartes distribuées sur les lieux de vente ?

En 2001, 13,6 % des ménages utilisaient une carte de crédit obtenue auprès d’un magasin, d’une grande surface ou d’un organisme de crédit : la proportion est descendue à 7,7 % en 2009 et à 2,6 % aujourd’hui. Leur usage n’était cependant pas uniquement réservé à l’achat d’équipement électroménager, par exemple. Cela permettait aussi de prendre en charge des dépenses du quotidien et d’alimentation. Alors, certes, on a pu constater une baisse salutaire du nombre de dossiers déposés auprès des commissions de surendettement, mais certainement au prix de plus grandes difficultés pour certains ménages pour faire face aux dépenses de consommation courante !

On est loin de l’engouement pour le paiement fractionné comme innovation (Buy Now and Pay Later, BNPL) et du débat sur sa requalification, dans certains cas, en crédit... De quels éléments disposez-vous sur le BNPL ?

Le BNPL est peut-être une innovation, mais elle n’est pas prise en compte par l’Observatoire. Nos données portent sur l’usage des crédits et le canal de leur distribution. Concernant les canaux de distribution du crédit à la consommation, il y a la famille et les amis, dont la place parmi les crédits aux ménages n’a pratiquement pas bougé, au fil des années. Tandis que la carte en magasin recule de façon constante, contracter un crédit auprès d’une banque ou d’un organisme de crédit a progressé de 2014 à 2020, pour concerner alors 19,3 % des ménages. Depuis, le poids de ce canal de distribution recule lui aussi, à 15 % en 2022. Néanmoins, pour les trois quarts des ménages détenant un crédit à la consommation, l’emprunt se fait auprès d’une banque ou d’un organisme de crédit. Cela leur garantit une certaine sécurité, en souscrivant un prêt responsable au regard de leur situation personnelle, alors que leur environnement se dégrade et devient de plus en plus incertain.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº880
Notes :
[1] Pour le compte de l’Association française des sociétés financières (ASF) et de la Fédération bancaire france (FBF, actionnaire de La Revue Banque).
RB