La comparaison de la répartition du patrimoine des ménages dans différents pays européens, entre les différentes classes d’actifs, est un indicateur de la capacité de l’épargne privée à être mobilisée pour les enjeux financiers et sociétaux amenés à croître et à durer. Les taux d’épargne des ménages européens restent à des niveaux élevés : ils oscillent entre plus de 20 % en Allemagne et 7,7 % en Italie au troisième trimestre 2023. Cependant, les ménages européens ont tendance à adopter une vision relativement court-termiste de leur épargne, pourtant abondante, avec une faible exposition aux marchés d’actions cotées et une part importante d’actifs liquides.
Afin d’apprécier la durée de l’épargne, il est intéressant de regarder les différents véhicules d’intermédiation : fonds d’investissement, assurance vie et autres produits d’épargne retraite... Les dernières données des comptes de patrimoine des secteurs institutionnels, publiées par Eurostat, permettent d’avoir une granularité fine de la répartition des patrimoines financiers des ménages européens par classes d’actifs, et ainsi de mieux appréhender la duration de l’épargne. L’épargne financière accumulée peut être scindée en deux, d’un côté l’épargne de court et moyen termes, relativement liquide et disponible regroupant les dépôts à vue, les dépôts non transférables, les obligations de court terme, les OPC monétaires et l’assurance-vie en euros et d’un autre côté l’épargne dite de long terme regroupant principalement les obligations, les actions cotées, les OPC non monétaires et l’assurance vie investie en unités de compte. En regardant cette répartition, il apparaît que les actifs financiers de court et moyen termes constituent plus de la moitié du patrimoine financier des ménages européens (52,2 % en moyenne en 2022). Les Pays-Bas et la Suède se distinguent avec des actifs de long terme qui constituent plus de 70 % de leur patrimoine financier.
Seule l’épargne financière contribue à financer des agents économiques ayant des besoins de financement. Il est aussi intéressant de mesurer l’importance de l’épargne long terme d’une autre façon en regardant, la part de cette épargne dans l’ensemble du patrimoine des ménages. On introduit dans le patrimoine les actions non cotées et parts de SARL, et le patrimoine « réel » au sens de la comptabilité nationale, essentiellement constitué d’immobilier, en particulier le logement des propriétaires occupants. Selon cette approche, le patrimoine non financier est, de loin, la composante la plus importante de l’épargne des ménages européens (58 % en moyenne).
Outre la mesure de la part des actifs dits de long terme dans le patrimoine des ménages, il est également intéressant d’analyser les flux financiers nets. En effet, les encours sont une accumulation de flux à laquelle s’ajoutent les effets de valorisation qui ne financent pas à proprement parler les agents ayant un besoin de financement. En 2019, avant la crise Covid, les flux financiers nets des ménages européens étaient majoritairement investis dans des actifs de court et moyen termes (80 % des flux financiers en moyenne). Les actifs de long terme avaient même un poids négatif dans les flux financiers nets dans certains pays comme en Italie.
Pendant et après la crise du Covid-19, les ménages européens ont augmenté leur épargne et ont orienté une part plus importante de leurs flux financiers vers des actifs de long terme. Des nouveaux investisseurs plus jeunes ont également fait leur premiers pas sur les marchés pendant la pandémie. Il apparaît qu’en moyenne 57 % des flux nets de placements financiers des ménages ont porté sur des actifs de long terme en 2022. Néanmoins, des disparités apparaissent entre les pays : en Allemagne, Belgique et Italie, ce taux est supérieur à 70 % et il n’est que de 17 % en Espagne. En Italie, les obligations ont le plus pesé dans les flux d’investissement des ménages. En Allemagne et en Belgique, les ménages ont principalement investi leur épargne en actions cotées, en produits d’épargne retraite et en assurance vie. La France est dans une situation intermédiaire, avec un peu moins de la moitié (47 %) des flux d’investissement alloués vers des actifs de long terme.
Il nous semble important de s’intéresser aux possibles incitations susceptibles d’encourager les investisseurs particuliers à détenir plus d’actifs long terme au sein de leur patrimoine financier. Les mécanismes visant à promouvoir l’épargne de long terme et l’investissement dans des entreprises cotées, semblent avoir eu jusqu’à présent un impact limité en France et dans l’Union européenne, en comparaison avec les États-Unis.
Nouveaux outils digitaux, conseil financier
et retraite
Toutefois, les ménages les mieux conseillés et les plus éduqués financièrement détiennent plus d’actions cotées et une épargne plus diversifiée, leur permettant de fait d’obtenir une meilleure performance de leur épargne à long terme. Ainsi, une étude récente de Marie Brière et Milo Bianchi3 montre que dans le cadre de l’épargne salariale, les épargnants qui utilisent les conseils financiers donnés par des robo-advisors ont obtenu une meilleure performance de leur épargne, en partie grâce à des réallocations de portefeuilles effectués selon les recommandations des conseils automatisés.
Épargne retraite et salariale
Bien que les épargnants français paraissent très attachés à la possibilité de débloquer facilement leur épargne, l’abondement par l’employeur se révèle être un mécanisme d’incitation efficace pour promouvoir l’épargne de long terme dans les PER d’entreprises. L’épargne salariale et l’épargne retraite ont atteint des niveaux d’encours historique à 187,8 milliards d’euros (Mds €) à fin 20234. A noter que la gestion pilotée progresse au sein des dispositifs d’épargne salariale collectifs (PERCO et PER collectif) pour des encours de 11,2 Mds €. Ainsi deux tiers des porteurs de parts de ces dispositifs ont opté pour ce type de gestion qui permet une gestion du risque dans le temps en fonction de l’âge et du profil de risque de l’épargnant. La gestion pilotée permet d’augmenter la part des encours investis en actions. Autre point positif qui va dans le sens d’une plus grande prise en compte de l’épargne longue par les investisseurs, les jeunes semblent plus enclins à prendre des risques, d’après les données publiées par l’AFG, l’exposition aux actions est plus marquée dans leurs portefeuilles sous gestion pilotée : « 63 % des encours des moins de 30 ans sont investis en actions, contre 33 % pour l’ensemble des classes d’âge en gestion pilotée. ».
Des produits à forte valeur éthique
Une autre piste à explorer pour les acteurs financiers pour inciter les ménages à investir dans des actifs de long terme et particulièrement en action, serait d’avoir une offre de produits avec des fortes valeurs éthiques. Une étude de Marie Brière et Steffano Ramelli5 a montré que beaucoup de salariés sont prêts à investir leur épargne en actions s’ils ont le sentiment de participer à un projet qu’ils considèrent moralement souhaitable. Les chercheurs ont étudié le comportement de salariés, de tous niveaux et métiers, au sein d’entreprises utilisant les services d’épargne salariale et retraite, auxquels il a été donné la possibilité d’investir leur épargne salariale dans des fonds en actions, labellisés comme des « fonds solidaires ». Cette opportunité d’investissement a eu pour impact une augmentation considérable sur l’épargne investie en actions. Cette dernière a été multipliée par deux dans ce contexte d’investissement. Les effets positifs sont doubles : la hausse de part d’actions dans les portefeuilles devrait permettre aux investisseurs d’avoir une meilleure performance de leur épargne à long terme et l’épargne collectée au sein de ces fonds contribue au financement d’activités reconnues d’utilité sociale et/ou environnementale. Le succès des fonds ISR (Investissement socialement responsable) et solidaires se confirme d’après les dernières données de l’AFG. Les encours des fonds ISR représentent une part de plus en plus importante au sein de l’épargne salariale et des PER collectifs et atteignent un montant de 79,5 Mds€, à fin 2023 et celui des fonds solidaires a progressé de 17,6 % sur an pour atteindre un montant de 18 Mds€.
Les inégalités de richesse semblent s’accroître, en partie à cause d’un déficit d’éducation financière. L’amélioration des connaissances et des compétences financières des individus pourrait contribuer à une meilleure gestion de leur épargne et à la réduction de ces inégalités, comme le suggèrent des recherches financées par l’OEE et menées par Elisa Castagno, Raffaele Corvino, Francesco Ruggieroc 6, sur des panels d’épargnants en Italie et aux Pays-Bas. Leurs travaux montrent que les individus qui ont fait des études secondaires ont un rendement annuel de leur patrimoine 3,7 % plus élevé que ceux qui n’ont pas fait d’études. 19 % de la différence de rendement (soit 0,7 %) s’explique en partie par une plus forte participation aux marchés actions de ces individus, ainsi que de leur capacité à rester investi en actions dans le temps et à mieux diversifier leur patrimoine.
Il ressort de ce panorama que la progression de la part des investissements dans des actifs de long terme est encourageante et semble indiquer que les ménages veulent rechercher une meilleure performance de l’épargne, dans un contexte de hausse de taux et bonnes performances boursières. Ils ont également de plus en plus conscience de la nécessité de devoir épargner pour leur retraite. Ce constat est à nuancer quand les stocks de patrimoine restent encore composés d’une part importante d’actifs de court terme et que dans certains pays les comportements d’épargne semblent rester court-termiste, notamment en Espagne. En conclusion, l’ensemble des acteurs : les épargnants, les conseillers financiers et même les médias ont un rôle à jouer pour que l’allocation de l’épargne des ménages soit optimale sur le long terme.