Crises économiques

Les leçons monétaires de l’histoire

Créé le

13.03.2024

Les analogies entre les politiques économiques des années 1920 et de l’épisode dit des « subprimes » laissent penser que la réponse à la période post-Covid pourrait être annonciatrice d’un nouveau choc sismique.

Depuis le début du mois de janvier 2024, une baisse des taux d’intérêt est actée après des hausses continues depuis plus de deux ans. Une telle situation, cyclique, ne laisse pas d’inquiéter et présage peut-être (probablement) d’une nouvelle crise économique d’ampleur.

Les leçons du passé ne semblent pas avoir été retenues. Ainsi, si l’on se fie aux deux derniers grands « sinistres » contemporains, force est de constater que l’évolution des taux d’intérêt est assez similaire à ce qu’on a pu connaître durant les années 1920 puis au cours des années 2000.

La Grande Dépression

La Grande Dépression, déclenchée en 1929, tend à occulter une autre crise importante intervenue au début de la décennie : la dépression de 1920-1921. Cet événement est parfois présenté comme une conséquence logique de la Première Guerre mondiale et du retour des combattants avec ce que cela induisait pour l’économie états-unienne.

En réalité, aux termes de ce premier conflit mondial, la Réserve fédérale américaine (Fed), alors fraîchement créée, avait d’abord décidé d’augmenter substantiellement la quantité de monnaie au sein de l’économie du pays. Puis, probablement consciente des dangers que cela impliquait et du risque de hausse vertigineuse des prix, la Fed décida alors d’augmenter le taux d’escompte (à savoir le taux auquel elle prêtait de l’argent aux banques), envoyant un signal inattendu et débouchant logiquement sur un ralentissement de l’économie. Les conséquences furent assez désastreuses : le nombre de chômeurs fit plus que doubler en seulement un an (4,9 millions en 1921, contre 2,1 millions en 1920). La production subit également une baisse importante.

Cette crise fut un avant-goût de ce qui se produisit huit ans plus tard. En 1921, justement, un nouvel homme politique venait de remporter l’investiture de son parti puis, assez aisément, l’élection présidentielle, ce qui constitua un cinglant camouflet pour la politique de son prédécesseur, Woodrow Wilson : Warren G. Harding. Ce dernier avait hérité d’une situation économique désastreuse, aggravée par l’intervention des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Il critiqua l’augmentation, jugée « grossière », de la quantité de monnaie et de crédit qui, elle-même, conduisit à la dépréciation du dollar. Il promit d’inverser la tendance et, pour ce faire, estima nécessaire de réduire drastiquement les dépenses publiques, ce qui fut effectivement réalisé.

Néanmoins, ces saines politiques firent long feu du fait de deux événements : le décès précoce du président Warren G. Harding, qui n’a pas pu achever son mandat, et la politique de nouveau expansionniste de la Fed au cours des années 1920.

Cette dite politique déboucha sur une augmentation importante des crédits, facteurs de fausse prospérité qui se traduisirent par des cours de bourse déconnectés de la réalité économique.

L’économie des États-Unis passa donc par une phase (prononcée) d’endettement au cours des Roaring Twenties : les agents économiques furent ainsi dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts.

À compter de janvier 1928, conscients des dangers, les dirigeants de la Fed tentèrent d’inverser ce « cycle » en contractant la masse monétaire, mais sans succès. Selon Murray Rothbard, la masse monétaire s’était globalement accrue de plus de 60 % entre 1921 et 1929 et les correctifs tardifs et, en tout état de cause, trop incrémentaux, ne permirent pas d’assainir le système.

La Grande Dépression a donc succédé à une hausse (importante) des taux suivie d’une baisse (trop modérée) de ces derniers.

De la chute des prix
aux défauts de remboursement

Au début de l’année 2001, le monde occidental est en train de subir de plein fouet l’éclatement de la bulle Internet, qui a mis un terme à plusieurs années de prospérité économique, marquées par des taux de croissance très appréciable et une baisse généralisée du chômage.

Afin de contrecarrer les effets de cette crise économique, les banques centrales occidentales procèdent à des baisses des taux d’intérêt. Cette politique sera amplifiée après les attaques terroristes du 11 septembre, qui ne sauraient être analysées comme un simple événement géopolitique. Ainsi, jusqu’en 2003, la Fed, pour ne citer qu’elle, a drastiquement abaissé les taux, jusqu’à 1 %, ce qui constituait le niveau le plus bas depuis le milieu des années 1950.

A priori, cette politique semblait couronnée de succès : en effet, le système bancaire, menacé, fut finalement sauvé et la finance états-unienne retrouva ses lettres de noblesse. Le secteur immobilier vit également ses prix augmenter considérablement.

Mais, de nouveau, cette hausse des prix généralisée inquiéta les décideurs et, à compter de l’été 2004, la Fed commença à relever massivement ses taux directeurs, qui atteignirent 5,25 % à l’été 2006, surprenant les agents économiques, qui ne s’attendaient pas à une telle orientation.

Néanmoins, selon Véronique Riches-Flores, alors chef économiste au sein de la Société Générale, cette hausse demeurait nettement insuffisante. Il n’en demeurait pas moins que cette augmentation des taux a nécessairement eu un effet négatif sur les prix de l’immobilier et donc sur les prêts à taux variable souscrits par des millions d’emprunteurs du pays au cours de cette période. En effet, plus le bien immobilier prenait de la valeur et plus le taux contractuel était bas et inversement si ledit bien perdait de la valeur. À compter de 2006, les mensualités devinrent (trop) élevées pour de nombreux emprunteurs – et notamment pour ceux ayant bénéficié d’une politique de crédit irrationnellement généreuse. De nombreuses défaillances de remboursement intervinrent, grippant au passage la machine bancaire puisque les hypothèques prises ne permirent pas aux prêteurs de récupérer l’intégralité de leurs créances au vu de la chute des prix des biens immobiliers.

La décennie 2000 ressemble donc furieusement aux années 1920 : une « petite » crise suivie d’un vaste plan de relance puis d’une hausse des taux ayant conduit à un sinistre de grande ampleur.

Des signaux contradictoires

Qu’en est-il maintenant des années 2020 ? Si, depuis la crise des subprimes, la Banque Centrale Européenne (BCE) a continuellement baissé ses taux d’intérêt, la Fed a suivi une politique quelque peu différente. En effet, fin 2019, cette dernière avait fixé son taux directeur à plus de 2 %. Néanmoins, la crise sanitaire, qui avait démarré au premier trimestre 2020, a eu un impact sur sa politique monétaire. Comme au terme des Roaring Twenties et de l’éclatement de la bulle Internet, la Fed a alors jugé utile de relancer l’économie états-unienne en pratiquant une politique très expansionniste. Des liquidités d’un niveau « historique » ont été injectées au sein du système. Si cette action « court-termiste » a semblé permettre à ce dernier de ne pas s’effondrer, il a eu, en revanche, des répercussions plus fâcheuses par la suite, à commencer par une hausse des prix extrêmement inquiétante, en ce qu’elle réduisait considérablement le pouvoir d’achat des ménages.

Depuis début 2022, une hausse importante de taux a été initiée, non seulement par la Fed mais également par la BCE. Lesdits taux ont même récemment atteint des sommets qui n’avaient plus été aperçus depuis... le début de la crise financière de 2007-2010. Face à ces signaux extrêmement contradictoires et dénués de toute logique, les agents économiques sont, une nouvelle fois, déroutés.

La prochaine baisse des taux ne permettra pas d’endiguer le séisme économique qui semble probable si l’histoire suit son cours.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº891