L’Allemagne fut le moteur de l’économie européenne dans les années 2010 ; le modèle, souvent cité en exemple... Depuis plusieurs années, ce voisin de la France, pays le plus peuplé de l’Union européenne (UE), sous-performe ses pairs européens. En 2023, The Economist allait jusqu’à la qualifier de « nouvel homme malade de l’Europe ». Les chiffres sont là, témoignant que l’Allemagne se rapproche d’une décennie perdue. En 2024, son produit intérieur brut (PIB) est au même niveau que celui enregistré en 2019, alors que, dans le même temps, le taux de croissance annuel moyen était de 1,3 % dans le reste de la zone euro.
Il est important de comprendre les causes de cette sous-performance. Premier constat : il n’y a pas de réponse univoque. C’est la combinaison de plusieurs facteurs qui peut expliquer la durée de cette stagnation (voir infographie).
Tout d’abord, le faible niveau de la consommation des ménages traduit une croissance faible du pouvoir d’achat des ménages. Le revenu disponible réel des ménages a augmenté de seulement 1 % sur la période 2019-2024, par rapport à une progression de 7,3 % dans le reste de la zone euro sur la même période. Ce résultat est lié notamment à la faiblesse des gains de productivité et à la poussée inflationniste. Au cours des prochains trimestres, cette difficulté sera amplifiée par le fléchissement du marché de l’emploi associé au ralentissement de la croissance des salaires.
La politique énergétique, comme maillon faible
Du côté du commerce extérieur, les exportateurs allemands ont été pris entre le marteau et l’enclume. Côté marteau, la crise énergétique, avec une forte hausse des coûts de l’énergie. Les faiblesses structurelles du pays en matière énergétique ont été mises en lumière par la guerre en Ukraine et la dépendance allemande au gaz russe, le gaz représentant 24 % du mix énergétique allemand. Il ne faut pas non plus oublier une transition énergétique mal maîtrisée, avec la sortie rapide du nucléaire.
Au problème énergétique s’ajoute la hausse des coûts de la main-d’œuvre. Elle a entraîné une perte de compétitivité notable et s’est matérialisée par un fort recul de la production industrielle dans certains secteurs intensifs en énergie, comme la chimie ou la sidérurgie.
Côté enclume, l’intensification de la concurrence internationale et, en particulier chinoise, avec un fort recul des exportations allemandes vers la Chine. Si l’exemple de l’automobile est emblématique (voir graphique), il n’est pas isolé ! Des reculs marqués sont aussi constatés dans d’autres secteurs, notamment dans les machines-outils et les équipements électriques.
Les États-Unis, désormais
premier partenaire commercial
Ainsi, la production industrielle allemande est à un point bas. Au premier trimestre de cette année, la production manufacturière était près de 9 % inférieure à son niveau de 2019. Les marges sont compressées et la demande reste atone, alors même que le coût du capital, notamment celui de l’emprunt, est sensiblement plus élevé ces dernières années.
Pour les exportations allemandes, les droits de douane américains arrivent au plus mauvais moment. Elles seront donc fortement pénalisées, d’autant que les États-Unis sont désormais le premier partenaire commercial de l’Allemagne. Et surtout, le principal relais de croissance des ventes de biens allemands à l’international depuis son retrait progressif du marché chinois ! Le secteur industriel allemand ne pourra pas échapper à des restructurations importantes. Cela se traduira par la poursuite des destructions d’emplois observés dans l’industrie, comme cela a déjà été le cas au premier trimestre de l’année 2025 (voir graphique).
La faiblesse de l’investissement public se paie
Les dépenses d’investissement constituent un autre point de faiblesse relative. Avec un poids de 20 % dans le PIB en 2024, la formation brute de capital fixe est inférieure d’un point de pourcentage à sa moyenne à long terme. De plus, la poursuite de la crise du logement, les coûts d’emprunts élevés et la nécessité pour les entreprises de reconstituer leur marge ne laissent pas présager un retour à la normale à court terme. Enfin, le stock de capital public, ajusté de sa dépréciation et de l’inflation, est resté globalement stable depuis le milieu des années 1990. Dans le même temps, le stock de capital privé a augmenté de plus de 30 % ! Ces chiffres traduisent un sous-investissement public chronique, dont les conséquences sont visibles aujourd’hui.
À cela s’ajoutent deux défis majeurs pour l’économie allemande : d’une part, le rétablissement de sa compétitivité, car l’Allemagne se retrouve désormais avec l’un des taux d’imposition des sociétés les plus élevés des pays du G7, tout en faisant face à des coûts énergétiques supérieurs à ceux de ses partenaires ; d’autre part, la nécessité de réduire la bureaucratie, qui est régulièrement pointée du doigt dans les enquêtes menées auprès des entreprises allemandes.
Objectifs clairs pour Friedrich Merz
En février 2025, des élections législatives anticipées ont été organisées suite à la fin de la coalition dirigée par Olaf Scholfz. Les perspectives économiques n’étaient alors guère encourageantes, comme en témoigne le tableau brossé. Une nouvelle coalition voit le jour menée par Friedrich Merz. L’Allemagne se trouve ainsi à un moment décisif. Le nouveau gouvernement hérite d’une situation économique délicate et doit impérativement s’atteler à redresser la croissance. Son principal objectif est de stimuler la croissance potentielle. Avec une population vieillissante et une main-d’œuvre proche du plein-emploi, il est crucial de revitaliser les investissements productifs et d’augmenter la productivité.
Les mesures annoncées, telles que la création d’un fonds d’investissement de 500 milliards d’euros, les ajustements concernant le frein à l’endettement au niveau fédéral et des Länder, ainsi que des réformes visant à améliorer la compétitivité des entreprises, s’inscrivent toutes dans cette logique. La stratégie ? Rendre les entreprises allemandes plus compétitives sur la scène internationale. Cela passera par une réduction des impôts et des coûts de production, notamment énergétiques, tout en diminuant le poids de la bureaucratie pour accroître la productivité. Parallèlement, la recherche de nouveaux accords commerciaux par l’intermédiaire de l’UE sera essentielle pour compenser les pertes de parts de marché et la nouvelle concurrence chinoise sur les segments historiques.
La stratégie d’une restructuration
à coût réduit de l’appareil industriel
Tirant profit de la flexibilité financière héritée des dernières années, la phase de transition s’appuiera sur le marché intérieur. L’accent sera mis sur la commande publique via l’augmentation dépenses militaires, des investissements publics et des incitations aux investissements privés. Dans ce contexte, les difficultés rencontrées par le secteur industriel allemand pourraient finalement s’avérer une opportunité. Il sera question de redistribuer les capacités productives des secteurs en crise vers l’industrie de la défense. Les dépenses en la matière devraient augmenter progressivement, passant de 2 % du PIB en 2024 à 3-3,5 % du PIB d’ici 2027-28 selon nos estimations. L’Allemagne va donc chercher à réaliser des restructurations à coût réduit, maximisant ainsi l’utilisation de son appareil industriel, et à mécaniquement augmenter sa productivité, tout en préservant l’équilibre du marché du travail.
Cependant, le gouvernement devra naviguer avec prudence à travers des arbitrages difficiles, notamment en ce qui concerne les dépenses sociales. Politiquement, il existe un risque de fortes tensions au sein de la coalition. La population allemande de 68 ans et plus augmentera de 1,7 million d’ici 2029, tandis que le nombre de personnes âgées de 15 à 67 ans diminuera de 400 000, même en cas d’immigration dynamique. À court terme, nos estimations suggèrent que le paquet législatif pourrait conduire à une hausse de la croissance allemande de 1 à 1,5 point de pourcentage dès l’année prochaine, avec une croissance attendue supérieure à 1 %.
Les équipements militaires américains difficilement substituables
Au-delà de la situation allemande se pose la question de l’effet d’entraînement sur l’Europe. Le plan allemand bénéficiera assurément aux autres économies européennes via un supplément de demande. Les importations en provenance de ses partenaires européens vont ainsi augmenter et seront bienvenues, alors que la faiblesse de la demande constitue le principal frein à la production des entreprises de la zone euro, selon les enquêtes de la Commission européenne.
L’ampleur dépendra toutefois de la taille de l’impulsion budgétaire. Dans le cas des infrastructures, nous disposons déjà d’une bonne partie de l’information, avec notamment la part allouée au niveau des Länder et celle destinée à la transition énergétique. Soit 200 milliards d’euros, susceptibles d’être utilisés sur une base constante sur l’ensemble des douze années de durée de vie du fonds. Annuellement, l’enveloppe serait donc de 16,7 milliards. Pour le reste, nous devrions en savoir plus dans le courant de l’été, avec la rectification du budget 2025. Elle devrait avoir lieu d’ici juillet, en parallèle des discussions sur le budget 2026.
0,1 point de croissance de plus
pour la France
Dans le cas de la relance de la défense, l’impact sur les autres économies européennes sera conditionné à la substitution aux importations militaires américaines. Entre 2010 et 2024, elles ont pesé 58 % du total des importations d’armement allemandes (voir graphique). Sur le sujet, deux idées clefs. D’abord, le matériel militaire américain reste incontournable dans de nombreux secteurs de la défense, notamment la défense aérienne et le cyberespace. Ensuite, la concurrence européenne ne bénéficie pas des économies d’échelles dont profitent les États-Unis. Sa capacité à répondre à cette hausse de la demande est faible, dans un contexte de taux d’utilisation des capacités de production proche de son maximum et de pénuries de main-d’œuvre dans le secteur. Regardons les liens entre France et Allemagne en la matière. Notre pays est le deuxième exportateur mondial d’armement, mais l’Allemagne représente moins de 1 % de ses exportations de matériel militaire ; 6 % des importations d’armement allemandes viennent de l’Hexagone. Selon nos calculs, la hausse des dépenses militaires allemandes pourrait augmenter la croissance française de l’ordre de 0,1 point de pourcentage par an, par les canaux des exportations et de l’investissement.
Sur la taille du multiplicateur de défense, les résultats empiriques ne font pas émerger de consensus clair. L’approche néokeynésienne privilégie l’effet du stimulus de la demande, tandis que l’approche néoclassique souligne les effets d’éviction de l’investissement privé et de hausse du déficit public à moyen terme. Les résultats ne sont pas forcément stables dans le temps et font apparaître des différences géographiques et selon la composition des dépenses (masse salariale, investissement, R&D, équipements, etc.). Plusieurs articles trouvent ainsi des multiplicateurs de défense élevés, en particulier aux États-Unis où ils peuvent être supérieurs à 1 (Nakamura et Steinsson, 2014 ; Ando, 2018). Tandis que d’autres trouvent des effets négligeables voire négatifs, en particulier en Europe (Dunne et Nikolaidou, 2012 ; Kollias et Paleologou, 2016). Ce constat, lui-même, n’est toutefois pas généralisé, car un multiplicateur de défense entre 1,1 et 2,5 pour la France a été calculé dans des travaux recensés par le ministère des Armées en 20211. Ces différences pourraient traduire une structure industrielle de défense plus développée aux États-Unis et la capacité des industriels à augmenter plus rapidement leur capacité de production face à un choc de demande.
0,3 à 0,6 % de PIB en plus à horizon 2028 selon la Commission
Dans le cas de la zone euro, les entreprises de la base industrielle et technologique de défense font face à des pénuries de main-d’œuvre élevées, un taux d’utilisation des capacités de production déjà proche du maximum et une situation financière souvent fragile pour les entreprises de taille intermédiaire, notamment en France (Alvarez et al, Trésor-Eco, 2025). Cela risque de limiter la taille du multiplicateur de défense via un recours élevé aux importations, du moins à court terme. À moins de passer en économie de guerre, en assurant des commandes publiques sur un horizon de long terme, en facilitant l’installation ou l’agrandissement des capacités de production et en mobilisant une main-d’œuvre qualifiée pour faire face à ce surcroît de demande. Dans ses prévisions de printemps, la Commission européenne estime un surcroit d’activité lié à la hausse des dépenses de défense de 0,3 à 0,6 % dans l’Union européenne à horizon 2028. Que l’Allemagne aille mieux est une bonne chose. Mais elle ne pourra contribuer seule au rebond européen.