La finance face à un nouvel ordre économique mondial

Créé le

18.05.2026

La fragmentation géopolitique et économique actuelle redéfinit les règles du commerce international et de la finance mondiale. Ces nouveaux enjeux offrent des opportunités pour les acteurs du financement et de l’investissement.

Le système économique international connaît une reconfiguration profonde. Après plusieurs décennies de mondialisation accélérée et d’intégration croissante des marchés, le monde entre dans une nouvelle ère marquée par la fragmentation du commerce, le retour des politiques protectionnistes et la montée des tensions géopolitiques et militaires. La réorganisation des chaînes de valeur mondiales, la course aux ressources stratégiques et la remise en question des équilibres monétaires traditionnels redessinent les règles du jeu économique et financier.

Pourquoi parler d’un nouvel ordre économique mondial ?

Pour comprendre la période actuelle, Ludovic Subran propose une idée très simple : l’administration américaine raisonne avec des manuels de géoéconomie des années 1970. Mettre la main sur les matières premières, monétiser les déficits, ériger des barrières douanières, refuser les dépendances critiques sont autant de réflexes d’une époque que l’on croyait révolue et qui reviennent en force à la Maison-Blanche.

Selon le directeur des investissements d’Allianz, cinq grandes lignes de force structurent cette vision du monde. La première d’entre elles est commerciale. Avant Trump, les droits de douane américains oscillaient autour de 2,8 %. Ils atteignent désormais plus de 10 %, avec une imprévisibilité qui érode les marges des multinationales et paralyse les décisions d’investissement.

La deuxième est énergétique. Les États-Unis portent une attention croissante à des zones stratégiques comme le Venezuela, l’Iran, le Groenland, le Panama ou Cuba. L’objectif est de maîtriser les réserves mondiales d’hydrocarbures. Pays au déficit courant colossal, les États-Unis cherchent ainsi à réduire leurs dépendances énergétiques en intervenant directement à la source des ressources pétrolières, là où l’Europe continue de croire aux bénéfices du commerce international et à une transition bas carbone.

La troisième ligne de force est technologique. Avec sept géants du numérique concentrés sur son sol, les États-Unis disposent d’un avantage comparatif considérable qu’ils entendent préserver à tout prix, quitte à contourner le multilatéralisme numérique pour éviter toute régulation commune sur les acteurs de l’intelligence artificielle (IA).

La quatrième ligne de force est sécuritaire : la défense est redevenue un objet d’innovation, de souveraineté et de puissance financière. Les États-Unis ne veulent plus jouer le rôle de puissance bienveillante qui offrait la sécurité au reste du monde.

Enfin, la cinquième dimension est monétaire et budgétaire. Trump aime la dette, les taux d’intérêt bas, les subventions publiques, et conteste l’indépendance des banques centrales. Son conseiller Stephen Miran rêve d’un accord de « Mar-a-Lago », soit une refonte du système monétaire international qui permettrait de déprécier le dollar tout en conservant son statut de monnaie de réserve mondiale.

La guerre, nouveau paramètre de l’investissement

La montée des tensions géopolitiques et le retour du fait militaire en Europe posent une question que les investisseurs avaient largement mise de côté depuis la fin de la Guerre froide : faut-il intégrer la défense dans ses allocations d’actifs ?

Sur le financement de la guerre, pour Ludovic Subran, « la vraie question n’est pas combien on dépense, mais comment on finance ». Pendant la Guerre froide, l’Europe consacrait environ 4 % de son PIB à la défense. Financer une guerre sans augmenter les impôts est, selon lui, économiquement impossible. En effet, il s’agit d’une dépense de fonctionnement, pas seulement d’investissement.

Ludovic Subran porte également un regard sévère sur les entreprises européennes de défense, peu nombreuses à être réellement compétitives. L’illusion française, selon laquelle les Allemands financeront le réarmement et que Safran, Thales ou Dassault en profiteront mécaniquement, est vigoureusement écartée. Sa proposition est plus structurelle : émettre des obligations souveraines paneuropéennes, exiger un fort contenu technologique, une véritable interopérabilité, et créer des écosystèmes d’entreprises plutôt que de laisser la rente de guerre se concentrer dans quelques grands groupes.

Marion Laboure apporte un complément historique. Les dépenses militaires ont été, par le passé, le moteur des plus grandes innovations technologiques. Ainsi, Arpanet, les semi-conducteurs, le GPS sont tous nés de commandes militaires. Comme le souligne Marion Laboure, « Il peut y avoir des finalités militaires et des finalités civiles. Il peut être intéressant de développer des entreprises, des projets, des activités dans cette optique. » L’espoir est que les budgets actuels génèrent de nouvelles innovations civiles.

Les goulots d’étranglement,
révélateurs de nos dépendances

La décennie 2020 a été qualifiée d’hors-norme par les intervenants : Covid, guerre en Ukraine, chocs géopolitiques multiples. Ces événements ont mis en lumière une réalité que l’on avait collectivement préféré ignorer. Nos économies reposent sur des infrastructures critiques chroniquement sous-investies et nos chaînes d’approvisionnement sont vulnérables à une poignée de points de passage.

M. Berthelet observe que la géopolitique et la logistique ont pris une place dominante dans la formation des prix des ressources naturelles. La psychologie des marchés est aussi très importante. La guerre en Ukraine a provoqué, à ses débuts, un basculement psychologique profond. D’un marché d’acheteurs, on est passé à un marché de vendeurs. Craignant des ruptures d’approvisionnement, les acheteurs ont cessé de négocier sur les marges et ont reconstitué massivement leurs stocks. La perception du risque modifie les comportements autant que les fondamentaux réels. L’exemple du GNL dans le Golfe Persique est éclairant : 20 % de l’offre mondiale bloquée ont rapidement provoqué des répercussions sévères en Asie, avant de se propager progressivement aux marchés européens via les marchés spot. Un même choc géopolitique n’a pas le même impact selon les acteurs et les marchés.

Ludovic Subran prolonge cette analyse en insistant sur le sous-investissement chronique dans les infrastructures critiques. Chaque crise révèle le même angle mort. La réouverture des économies post-Covid s’est faite avec les mêmes ports, les mêmes routes, la même logistique, mais pour absorber deux à trois fois les flux physiques habituels. Le Détroit d’Ormuz, géré comme un oligopole sans incitation à investir, illustre parfaitement cette logique. L’autonomie stratégique européenne passera nécessairement par un alignement des intérêts public et privé autour des infrastructures critiques.

Mme Laboure élargit le spectre au-delà des routes maritimes. Les véritables goulots d’étranglement du XXIe siècle sont aussi technologiques. Les semi-conducteurs sont désormais aussi critiques que le pétrole, voire davantage. Taïwan produit 90 % des semi-conducteurs les plus avancés nécessaires à l’IA. La Chine, elle, contrôle toute la chaîne de valeur des ressources stratégiques. La transition énergétique européenne crée donc une dépendance massive envers Pékin, au moment même où les tensions sino-occidentales s’intensifient. Les câbles sous-marins, les réseaux de télécommunications, l’Internet lui-même sont tout aussi vulnérables que les détroits maritimes. La démarche de Donald Trump au Groenland, huitième réserve mondiale de métaux critiques, n’est pas anodine. Il s’agit de hard power à l’état pur.

Pour bien investir dans ce contexte, Sylvain Berthelet propose une structure de portefeuille claire : 80 à 90 % d’actifs conservateurs, adaptés au profil de l’investisseur, et 10 à 20 % d’actifs plus risqués. Comme il le rappelle, « Il n’y a pas de produit magique, il n’y a pas d’armure parfaite. C’est plutôt dans la façon de faire, dans l’état d’esprit avec lequel on construit une stratégie. » Puisqu’on sera toujours pris par surprise, Sylvain Berthelet cite le cas de TSMC, dépendant de l’hélium du Golfe Persique. Autant parier aussi sur les bonnes surprises. La prise de risque asymétrique permet de compenser les pertes imprévues. Il n’y a pas de couverture parfaite : l’important est de surveiller les goulots d’étranglement et d’anticiper les points de rupture avant qu’ils ne se matérialisent.

La monnaie à l’épreuve du nouvel ordre

La question monétaire est également au cœur des débats sur le nouvel ordre économique mondial. Marion Laboure a proposé une cartographie précise du paysage monétaire contemporain, distinguant monnaies publiques, stablecoins et crypto-actifs.

La monnaie répond à une définition précise. Elle est à la fois moyen d’échange, valeur et unité de compte. Le bitcoin, malgré son omniprésence médiatique, ne satisfait pas ces critères. C’est un actif risqué et spéculatif, dont la trajectoire est étroitement corrélée aux décisions de la Réserve fédérale américaine. Lorsque cette dernière baisse ses taux, les investisseurs cherchent du rendement et se tournent vers le bitcoin, et lorsqu’elle les relève, les actifs traditionnels redeviennent attractifs et le bitcoin recule.

Les stablecoins constituent un cas différent et stratégiquement plus important. 99 % d’entre eux étant indexés sur le dollar, ils fonctionnent comme une extension numérique de l’infrastructure monétaire américaine. Le Genius Act a promu l’industrie des stablecoins précisément dans cette logique, à savoir créer de la demande pour le dollar et pour les bons du Trésor américains. Tether, premier stablecoin mondial représentant 60 % de la capitalisation boursière du secteur, figure désormais parmi les vingt plus grands détenteurs de T-Bills.

Quant aux monnaies numériques de banque centrale, les visions divergent profondément. Les États-Unis ont renoncé à en créer une pour les consommateurs. La Chine, à l’inverse, a lancé son yuan numérique dès 2020, dans une logique de souveraineté et de contournement du clearing dominé par le dollar. L’Europe travaille sur l’euro numérique, pour s’affranchir notamment de Visa et Mastercard en matière de paiement.

Sylvain Berthelet complète cette perspective en rappelant que l’or et l’argent, dans ce contexte d’incertitude généralisée, restent des réserves de valeur sur la durée. Ce ne sont pas des outils de couverture court terme idéaux, mais des repères stables pour mesurer son patrimoine dans le temps, à alléger lorsqu’ils sont hauts et à renforcer lorsqu’ils sont bas. Une sagesse ancienne, qui retrouve toute sa pertinence dans un monde où les certitudes monétaires vacillent.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº18