Questions à... Thibault Prébay

« La démographie est devenue un facteur de rupture »

Créé le

04.06.2026

-

Mis à jour le

05.06.2026

Dans son livre Démographie, la bombe tranquille, Thibault Prébay, économiste et expert en allocation d’actifs, explore les causes et les conséquences de l’effondrement de la natalité. Considérant ce mouvement comme inexorable, il appelle à une révision profonde de nos modèles économiques et financiers. Une aubaine pour faire face au défi climatique.

Quels sont les grands enseignements que vous retenez de votre étude sur l’évolution démographique ?

Si la démographie est devenue un sujet politique d’actualité, ce n’est pas une problématique nouvelle. Cela fait 54 ans que la France n’a pas atteint le seuil de renouvellement de sa population. Pourtant, tout le monde s’est montré surpris en France en apprenant que le nombre de décès devenait supérieur au nombre de naissances ! Cela témoigne d’un vrai manque de lucidité sur ce sujet qui évolue lentement mais sûrement.

L’autre point clé que je retiens concerne la dimension mondiale de la problématique. Sur les 197 pays que compte le monde, 185 ont connu une baisse de leur fécondité lors des cinq dernières années... Au Japon, les ventes de couches pour adulte dépassent désormais celles des couches pour bébé ! En fait, le recul de la natalité est inhérent aux évolutions de nos sociétés. Il s’explique par le progrès, tant médical que technique et social : avoir un enfant aujourd’hui relève d’un choix et non d’une nécessité. La baisse de la natalité est une lame de fond historique que toutes nos mesures de relance démographique ne pourront pas inverser.

Quelles sont les principales conséquences économiques de votre analyse ?

Il faut bien comprendre : l’économie ne dicte pas la démographie, c’est l’inverse. Aujourd’hui, la démographie est devenue un facteur de rupture impossible à négliger. Il faut penser, agir et investir autrement. Le modèle qui nous gouverne, avec la norme « 2 enfants par femme, 2 % de croissance et 2 % d’inflation » n’est plus d’actualité. L’objectif macroéconomique ne doit plus être la croissance, mais la stabilité. Dès lors, notre modèle social doit être repensé. La dénatalité impose d’avoir une politique budgétaire plus rigoureuse et, en particulier, de réformer notre système de retraite. Outre la question de l’âge des départs, il faut étudier l’intégration d’une part de capitalisation dans les retraites. Cela aurait un impact non seulement sur l’économie, mais aussi sur la confiance en l’avenir, tout en réduisant le conflit générationnel.

$!« La démographie est devenue un facteur de rupture »

Quelles implications voyez-vous pour le monde financier et bancaire ?

Le XXe siècle était dopé à la croissance, ce ne sera pas le cas du XXIe. Dans le même temps, les besoins vont se modifier. Or cela nécessite de repenser les stratégies d’investissement en privilégiant des classes d’actifs adaptées à un monde moins peuplé et plus âgé : la recherche de revenus sécurisés sera favorisée et certains secteurs d’activité (silver économie, santé, technologies d’assistance...) vont se développer, tandis que d’autres vont reculer. Parmi ces derniers figure l’immobilier. En témoigne déjà les cas de la Lettonie, du Japon et, récemment, de la Chine, où la décroissance démographique est suivie de plus en plus rapidement d’une correction du marché immobilier, à l’exception des métropoles qui concentrent les emplois. Pour les banques, il y a une vraie réflexion à mener autour des activités de crédit immobilier. Plus globalement, la démographie doit devenir une variable structurante dans leurs stratégies à long terme.

Pour autant, vous voyez dans la rupture démographique une chance de mieux faire face aux défis de notre planète...

En effet, le repli de la natalité est une opportunité écologique. S’il est anticipé et accompagné, il peut devenir le socle d’une société plus durable, plus équilibrée et plus juste. Pour cela, il est temps que les États reprennent la main sur tous les sujets géopolitiques et coopèrent entre eux tandis que les banques centrales doivent se recentrer sur les seules questions monétaires. La bombe est tranquille, mais elle n’attend pas.

Clarisse Normand

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº918