Comment avez-vous appris que vous aviez reçu le Prix Nobel d’économie ?
Comme tout le monde vivant aux États-Unis ! On vous appelle à une heure indue. Pour moi, il était 4 h 30 du matin et je me couche assez tard. Nous étions donc en train de dormir quand le téléphone a sonné.
Était-ce une surprise ?
Au milieu de la nuit, tout est une surprise. Je ne m’attendais pas à être réveillée de si bon matin, ni même à recevoir l’appel de l’Académie royale des sciences de Suède. Mais est-ce que j’ignorais totalement que cela pouvait arriver ? Ou est-ce que j’étais consciente que cela allait arriver ? Ni l’un ni l’autre. D’une certaine façon, vous ne savez pas que cela va arriver, mais vous savez qu’il y a une certaine effervescence autour de vous. Toutefois, ce buzz n’est pas nouveau. Il dure depuis longtemps déjà. Ainsi, quelqu’un m’a parlé du Nobel, il y a peut-être quatre ans, et à l’époque j’ai répondu « non, non, non, non ». Donc, quand cela se produit, c’est une grande nouvelle. Et c’est très, très agréable.
Comment votre mari, Lawrence F. Katz, également économiste et professeur à Harvard, a-t-il réagi ?
Mon mari, qui se trouvait à mes côtés, s’est levé et a sorti le chien. Je pense qu’il a compris qu’il fallait passer à l’action. Nous avions environ une heure et quart afin de nous préparer pour la conférence de presse. Il est donc descendu dans la cuisine et m’a préparé une tasse de thé.
Vous avez connu de nombreuses premières dans votre vie. Vous êtes devenue la première femme à être titularisée au département d’économie de l’université d’Harvard, en 1990. Vous êtes maintenant la première femme à remporter en solo le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel . Qu’est-ce que cela vous fait ?
Je ne suis pas la première femme à recevoir le prix Nobel d’économie. Même si elles ont été lauréates avec une équipe, il s’agit de femmes qui ont fait un travail de pionnières, comme Esther Duflo (qui a partagé le prix en 2019 avec son mari Abhijit Banerjee et Michael Kremer, pour un travail axé sur les communautés pauvres en Inde et au Kenya, ndlr). Esther Duflo est pour moi un peu la Mère Teresa de l’économie. Elle est brillante, généreuse et douée, c’est une grande enseignante et un grand mentor. Ces femmes sont simplement exceptionnelles.
Selon vous, pourquoi l’écart entre les hommes et les femmes est-il si important parmi les lauréats du Nobel d’économie ? Pensez-vous que votre prix pourrait contribuer à changer les choses et inspirer davantage de femmes ?
Ce ne sera pas le cas très longtemps. Je veux dire que c’est un fait, parce qu’il y a eu très peu de femmes dans ce domaine. Ma prédiction est qu’il y aura beaucoup plus de femmes qui recevront le prix Nobel grâce à leurs travaux, c’est certain. Il y a de nombreuses femmes qui, disons-le, attendent dans les coulisses. Et bien sûr, elles n’attendent pas parce qu’elles sont trop occupées pour attendre.
Comment l’économie et la finance pourraient-elles être plus « égalitaires » ?
Ne parlons pas de finance, parce que la finance et l’économie sont deux disciplines différentes. Et l’économie en tant que discipline pourrait attirer plus de femmes. Si nous pouvions mieux expliquer ce qu’est l’économie aux parents, aux enfants et aux grandes écoles, ce serait une bonne chose. Actuellement, nous faisons un très mauvais travail dans ce domaine. Nous donnons l’impression que l’économie, c’est de la finance, qu’elle ne concerne pas les personnes. Alors que pourtant, c’est le cas. Et parce que nos jeunes pensent qu’il s’agit de finance, les garçons veulent s’orienter vers cette discipline, mais pas les filles. Les filles veulent s’orienter vers des matières de pointe qui concernent les personnes. Or l’économie concerne bien les personnes. L’économie, c’est l’inégalité. L’économie concerne l’éducation, mais aussi la santé, les familles. Je suis persuadée que si nous expliquions mieux ce qu’est l’économie, il y aurait plus de femmes dans ce domaine.
Avez-vous noté cette inégalité entre sexes, et notamment les écarts de rémunération, au cours de votre carrière universitaire ?
Je ne connais rien concernant les salaires dans cette discipline en particulier. Mais je suis sûre qu’il y a aussi des écarts de rémunération à l’université. Nous savons, en effet, que les femmes y sont de manière disproportionnée cantonnées à des postes d’adjointes. Elles n’occupent pas de postes menant à la titularisation. Et cela est dû en grande partie au fait que les postes de titularisation sont extrêmement exigeants. Il est très difficile pour une femme d’avoir une famille et de gravir les échelons, d’autant plus qu’un grand nombre de ces programmes de doctorat dure six ans. Avant cela, elles doivent passer quelques années en prédoctorat, puis souvent faire un post-doctorat. Lorsque vous terminez ce parcours et que vous obtenez la titularisation, vous êtes déjà dans la trentaine.
Pouvez-vous nous parler un peu de vos travaux et des principales conclusions de votre ouvrage de référence paru en 1990, Understanding the Gender Gap: An Economic History of American Women ? Comment expliquez-vous l’écart persistant entre les hommes et les femmes sur le marché du travail et l’inégalité salariale ?
Je pense que les principales conclusions de mon travail concernent l’évolution de la main-d’œuvre féminine. Nous avons défini la marge extensive, c’est-à-dire les personnes qui font partie de la main-d’œuvre, celles qui n’en font pas partie, et la marge intensive en termes d’heures de travail. Mon approche est historique. Je pense donc qu’il faut se demander pourquoi, au cours de très nombreux siècles, les femmes entrent sur le marché du travail à différents moments et pas à d’autres. Et cela est également important pour expliquer pourquoi certains pays ont encore aujourd’hui une faible participation des femmes à l’économie de marché. Mais il s’agit aussi de comprendre pourquoi, à un moment donné, il ne s’agit pas seulement de participation, mais aussi de trouver une identité dans le travail et les carrières.
Il existe une sorte d’arc : historiquement, les femmes ne font pas partie de la population active, tandis que les hommes en font partie. Les hommes sont sur le marché du travail. Les femmes sont plus à la maison. Au fil du temps, les femmes entrent sur le marché du travail. Mon travail explique pourquoi elles le font à certains moments et parfois pas à d’autres, et pourquoi, à un instant donné de leur parcours, les femmes, comme les hommes, ont envie d’avoir plus d’identité dans leur emploi, d’avoir un métier, d’avoir une occupation à laquelle elles s’identifient, d’avoir quelque chose qui évolue avec elles au fil du temps.
Mes recherches traitent également de l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes. L’histoire des écarts salariaux entre hommes et femmes se caractérise ainsi non pas par une progression constante, mais par des périodes distinctes au cours desquelles les écarts se sont réduits, notamment au début du XIXe siècle avec la mécanisation, au début du XXe siècle avec l’essor du travail de bureau, et dans les années 1980 avec les progrès du niveau d’éducation des femmes. À cet égard, l’inégalité salariale n’est pas tant une question de discrimination que le reflet des exigences des emplois mieux payés et de la combinaison travail-famille.
Vous traitez justement des difficultés des femmes à concilier travail et famille dans votre dernier livre, Career and Family: Women’s Century-Long Journey Toward Equity, paru en 2021...
Oui. Career and Family décrit l’évolution de l’équilibre entre vie professionnelle et familiale au sein de cinq générations de femmes américaines ayant un diplôme universitaire et du passage d’un groupe de femmes qui savaient qu’elles ne pouvaient avoir qu’une carrière ou une famille à un groupe qui aspire à avoir une carrière et une famille, et comment cela s’est produit, 100 ans plus tard. C’était un livre amusant à écrire. Il est écrit dans un style très personnel et engageant.
Quels sont vos loisirs lorsque vous n’enseignez pas ?
J’ai un Golden Retriever, Pika, âgé de 13 ans, qui est très célèbre ici. J’ai dressé mon chien pour qu’il devienne un compétiteur, mais je l’ai mis à la retraite maintenant ! J’aime plus que tout les activités de plein air : observer les oiseaux, randonner, entretenir mon jardin.
Pourquoi avoir choisi la carrière enseignante ?
C’est une carrière merveilleuse où l’on apprend sans cesse. Vous êtes en contact avec des personnes intelligentes, aimables et bienveillantes et vous jouissez d’une grande liberté. C’est la plus belle carrière qui soit et ce que j’aime le plus, dans cette carrière et dans la vie, c’est l’enseignement. Vraiment, j’adore enseigner.
Qu’allez-vous faire maintenant ?
Je dois faire partie du groupe du Nobel jusqu’en décembre. Ensuite, je pourrai redevenir un civil. Mais je continue à donner des cours, à écrire des programmes et à guider mes étudiants.