La compétitivité du Vieux Continent est menacée par cinq évolutions :
– les prix élevés de l’énergie, par exemple par rapport aux États-Unis ;
– la transition énergétique plus rapide en Europe que dans le reste du monde ;
– les effets contreproductifs de la taxation du CO2 aux frontières ;
– le recul de la productivité du travail, causée en partie par le sous-investissement des entreprises européennes ;
– enfin, la mise en place de l’Inflation Reduction Act aux États-Unis.
Commençons par la question des prix de l’énergie. Même si le prix européen de marché de l’énergie a beaucoup reculé dans la période récente, ce prix reste nettement supérieur à ceux du passé en Europe et de l’énergie aux États-Unis. La baisse des prix européens de l’énergie a été très forte, avec un recul de plus de 300 euros le MWh à 60-70 euros le MWh, tant pour l’électricité que pour le gaz naturel. Ce recul est dû à la douceur du climat durant l’hiver 2022-2023, à une réduction de 10 % à 15 % de la consommation grâce à à des économies d’énergie, dont une partie est liée à la hausse des prix.
Cependant, le prix de l’énergie en Europe reste beaucoup plus élevé que dans le passé (4 à 5 fois plus qu’en 2016-2017), et beaucoup plus qu’aux États-Unis (5 à 6 fois plus pour le gaz naturel en janvier 2023). De plus, le prix du marché spot est nettement inférieur au prix auquel font face beaucoup d’entreprises, qui ont signé des contrats avec des producteurs d’énergie au moment où les prix étaient très hauts (à l’automne 2022).
Ce niveau atteint depuis 2021 et 2022 est suffisamment élevé pour créer un problème de compétitivité, un mouvement de délocalisation des entreprises grosses consommatrices d’énergie (dans l’acier, l’aluminium, la chimie, les engrais, l’agroalimentaire) vers des pays où l’énergie est bien moins chère, par exemple les États-Unis.
Vert et brun cohabitent
La deuxième cause de perte probable de compétitivité de l’Europe est le fait qu’elle va effectuer sa transition énergétique plus rapidement que les autres pays (États-Unis, Chine, Inde, autres pays émergents...). Il ne s’agit pas bien sûr d’y renoncer, mais il faut réaliser que l’Europe va progressivement passer à une énergie plus chère que les autres pays. L’objectif européen consiste à atteindre la neutralité carbone nette en 2050, alors que les émissions de carbone du monde continuent à augmenter légèrement. Les investissements dans les énergies fossiles sont à nouveau en hausse, aux États-Unis (+23 %), au Canada (+17 %)... tirés par la demande mondiale, l’attrait des prix élevés de l’énergie, en particulier en Europe.
À terme, on disposera donc de deux technologies différentes pour fabriquer les biens, particulièrement les biens intermédiaires :
– une technologie propre, verte, européenne, qui sera chère, notamment à cause des coûts de l’intermittence de la production d’électricité renouvelable ;
– une technologie brune, émettant du CO2, qui sera moins chère. Il y a d’ailleurs un risque de délocalisation des productions européennes vers les pays qui auront conservé les technologies émettrices de gaz à effet de serre, et qui bénéficieront de prix de l’énergie plus bas.
La troisième origine d’une probable perte de compétitivité de l’Europe est la présence d’effets pervers, contreproductifs, de la taxe CO2 à ses frontières. La Commission européenne vient de décider que, à partir de 2027, une taxation des importations en Europe basée sur leur contenu en CO2 serait mise en place pour la plupart des biens intermédiaires : acier, aluminium, ciment, engrais, hydrogène, énergie. Les concepteurs de cette taxe CO2 aux frontières de l’Union européenne (UE) ne semblent pas avoir réalisé qu’elle constituait une incitation forte à délocaliser les autres industries, de biens de consommation et de biens d’équipement.
Prenons l’exemple d’une entreprise européenne qui produit des biens de consommation en utilisant de l’acier ou de l’aluminium importé. Si elle garde sa production en Europe, elle paiera l’acier ou l’aluminium qu’elle utilise plus cher, parce qu’il subira la taxe CO2 aux frontières. Si elle délocalise sa production en dehors de l’Europe, et si elle importe sur le territoire européen les biens de consommation qu’elle fabrique désormais en dehors d’Europe, elle ne paie ni la taxe CO2 aux frontières de l’UE (qui ne porte que sur les biens intermédiaires), ni d’autre taxe : l’incitation à délocaliser les productions de biens de consommation ou de bien d’équipement hors d’Europe sera donc forte. Utilisant l’élasticité-prix historique de la production industrielle à son coût, on arrive à une prévision de perte de production en Europe de 3 % à cause de cette taxe CO2.
La productivité en recul
Le problème de compétitivité suivant auquel l’Europe sera confrontée est dû au recul de la productivité du travail en Europe et au sous-investissement des entreprises européennes. On observe que, de 2019 à la fin de 2022, dans la zone euro, la productivité du travail a reculé d’un peu plus de 1 % chaque année. Les pays les plus frappés par ce recul de la productivité du travail sont la France et l’Espagne (voir le graphique).
Productivité par tête (100 en 2019 : 1)
On peut relier cette perte de productivité au sous-investissement des entreprises de la zone euro. Les entreprises de la zone euro passent d’un taux d’investissement net (net de l’amortissement du capital, l’investissement net déterminant la croissance du stock de capital) de 4 % au début des années 2000 à 2 % aujourd’hui, deux fois moins qu’aux États-Unis. On peut aussi le rapprocher de la faiblesse des dépenses en recherche-développement de la zone euro, qui plafonnent à 2,5 % du Produit intérieur brut (PIB) quand elles en atteignent 3,5 % aux États-Unis.
La faiblesse en R&D et du taux d’investissement sont des causes probables du recul de la productivité du travail ; si on prend également en compte le vieillissement démographique dans la zone euro, malgré la hausse du taux d’emploi, on parvient à la conclusion que la croissance potentielle de la zone euro est très faible, autour de 0,5 % par an au mieux. L’attractivité de la zone euro pour les entreprises est donc dorénavant amoindrie, ce qui résulte de cette perte de compétitivité engendrée par le recul de la productivité.
La dernière cause de la perte de compétitivité de la zone euro que nous analysons ici est la mise en place de l’Inflation Reduction Act aux États-Unis. Le Congrès a voté des aides à la transition énergétique (soutien de la R&D concernant la capture du carbone, l’hydrogène ; rénovation des infrastructures électriques ; aides pour la production d’électricité d’origine renouvelable...) pour 367 milliards de dollars. Ce plan inclut des subventions très importantes (7 500 dollars) pour les achats de voitures électriques produites aux États-Unis, ce qui va rendre très difficile l’exportation de ces dernières depuis l’Europe. Il prévoit d’ailleurs un traitement préférentiel pour tous les équipements produits aux États-Unis. Malgré les protestations des Européens, ces subventions seront très probablement maintenues.
L’Europe doit réagir
Il faut donc se rendre compte que l’Europe va être confrontée, dès maintenant et dans le futur, à un problème de perte de compétitivité :
– prix de l’énergie élevés en raison de la guerre en Ukraine et de la transition énergétique rapide ;
– prix des biens intermédiaires élevés en raison de la taxe CO2 aux frontières de l’UE ;
– recul de l’investissement des entreprises et de la productivité du travail ;
– réduction des coûts de production aux États-Unis avec des subventions publiques.
Comment l’Europe peut-elle faire pour ne pas perdre de parts de marché et de capacité de production ? La dépréciation de l’euro n’est pas une solution efficace, parce qu’elle renchérit tous les prix d’importation, et dégrade encore plus la compétitivité. La solution pour l’Europe est d’abord de redresser son niveau de R&D, d’investissement des entreprises, de productivité. Si l’Europe continue à sous-investir et à perdre de la productivité, le maintien de sa compétitivité deviendra une tâche impossible. Ensuite, les projets de création d’un fonds souverain européen, qui organise le financement d’alliances industrielles en Europe, doivent être menés à terme. Enfin, il faut que l’Europe assume son rôle de leader dans les énergies renouvelables et la décarbonation. Certes, cela impliquera une énergie plus chère, mais cela attirera aussi des producteurs qui refusent le modèle « brun », non décarboné des autres régions du monde.