Rétrospective 2024

L’illusion de la sur-épargne française !

Créé le

23.12.2024

Dans le numéro de décembre 2024 de Revue Banque, Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’Insee, considérait que l’évolution du taux d’épargne était la clef de la croissance future. Mais les Français ont-ils plus que les autres changé leurs comportements d’épargne ces dernières années ? Réponse : pas plus que dans les autres pays d’Europe !

Pour juger des tendances en matière d’épargne, il convient de prendre un peu de recul. Les cinq dernières années constituent un espace temps particulièrement intéressant à étudier car cette période a été marquée par des phénomènes inhabituels, de par leur nature et/ou leur ampleur. Il y a eu la crise du Covid en 2020, le déclenchement du conflit en Ukraine avec le retour de l’inflation en 2022 sans oublier la remontée soudaine des taux d’intérêt. Face à ces évènements, les ménages n’ont pas réagi de la même manière dans tous les pays. Nous entendons souvent dire que les ménages français sont particulièrement prudents. Est-ce une réalité ou un mythe ? Quel a été l’impact sur les comportements d’épargne ? Quatre ans après le Covid, les comportements sont-ils redevenus les mêmes qu’avant ? Existe-t-il vraiment une exception française concernant l’épargne des ménages ?

Pour répondre à ces questions, concentrons notre analyse sur cinq pays de la zone euro : l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et la Belgique. Découpons notre réflexion en cinq périodes exactement fixées à douze mois (voir infographie), afin d’éviter les biais créés par les variations saisonnières, et prenons comme point de départ, en base 100 pour chacun des pays, la situation pré-Covid. L’ambition n’est pas de juger de manière relative les pays entre eux, mais bien de juger l’évolution des dynamiques.

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Flux d’épargne : Covid pour tous !

Au royaume de l’épargne brute, nos cinq pays sont loin d’avoir la même taille sur la ligne de départ. L’Allemagne survole la partie avec 419 milliards d’euros d’épargne brute, suivie par la France à 233 milliards. L’Italie se classe loin derrière, en troisième position, avec 137 milliards affichant un total supérieur à la somme de ses deux poursuivants. L’Espagne pèse 82 milliards d’épargne et la Belgique 38 milliards.

Qu’importe ! Pour suivre nos évolutions, tout le monde repart de la performance initiale (voir graphique). Pour quel bilan ? À partir du deuxiéme trimestre 2020, la plupart des pays d’Europe ont mis en place des mesures de confinement : elles ont un impact mécanique important sur la consommation des ménages et, donc, sur leur épargne. Cette baisse de la consommation a en effet eu pour corollaire une accumulation d’épargne des ménages, dénommée « épargne forcée » ou « épargne Covid ». Dans tous les pays, le taux de croissance des flux d’épargne a été très marqué pendant cette période. Toutefois, il est resté relativement nettement plus faible en France (+38 %) et en Allemagne (+33 %) que dans les autres pays (+65 % en moyenne).

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Une fois les restrictions sanitaires levées, on observe des phases de rattrapage, avec notamment une reprise de la consommation post-confinement. Mais les taux d’épargne sont restés à des niveaux supérieurs à ceux d’avant la crise. Au final, pendant la période que nous appelons période de transition, allant du deuxième trimestre 2021 au premier trimestre 2022, les flux d’épargne étaient en hausse de 23 % en moyenne par rapport à la période initiale. Les différences entre les différents pays restaient relativement modérées.

Baisse du taux d’épargne en Italie

Changement de décor avec le déclenchement du conflit en Ukraine et la montée très forte et rapide de l’inflation : les réactions des épargnants ont été différentes d’un pays à l’autre. Ce schéma paraissait assez similaire en Allemagne, en Belgique et en France. Dans ces trois pays, les flux d’épargne des ménages sont restés relativement stables sur les douze mois suivant le début du conflit, période marquée par des niveaux records d’inflation. Ensuite, les flux d’épargne sont fortement repartis à la hausse, avec la remontée rapide des taux et le recul de l’inflation sur la dernière période, allant du deuxième trimestre 2023 au premier trimestre 2024. Sur cette dernière période, les flux d’épargne des ménages étaient en moyenne supérieurs de 31 % à ce qui était observé sur la période initiale avant le Covid, conduisant ainsi à des taux d’épargne des ménages toujours significativement supérieurs aux taux pré-Covid en Allemagne et en France.

Dans les pays d’Europe du Sud, à savoir l’Espagne et l’Italie, les deux derniers temps ont donné lieu à des réponses contrastées. Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, les flux d’épargne des ménages ont fortement baissé dans ces deux pays (-20 % en Espagne et -19 % en Italie) pour remonter ensuite très fortement au pays de Cervantes et, au contraire, de manière très modérée au royaume de Dante. Finalement, à la fin du premier trimestre 2024, l’Espagne se trouve être le pays dans lequel le taux d’épargne des ménages est en plus forte hausse par rapport à l’avant-Covid, tandis que l’Italie est à peine au-dessus de son niveau observé alors. Ce résultat mérite même d’être nuancé car, en pratique, le taux d’épargne italien a légèrement baissé (de 11,5 % à 11,1 %).

Où l’immobilier se développe beaucoup

Une fois ces grandes tendances expliquées, une analyse détaillée s’impose, en prenant soin de s’intéresser au sujet du crédit (voir encadré). Prisme hexagonal oblige, analysons le flux de placements non financiers à partir à nouveau de la comptabilité nationale.

Dans la nomenclature, les flux de placements non financiers des ménages sont mesurés par la formation brute de capital fixe (FBCF). Pour mémoire, cette donnée prend en compte l’acquisition de logements neufs par les ménages et non pas l’achat d’un bien immobilier par un ménage à un autre ménage. Dans ce cas, l’argent quitte la poche d’un ménage pour aller dans celles d’un autre, tandis que le bien immobilier, lui, reste dans le périmètre macroéconomique des personnes physiques. Avec l’achat d’un logement neuf, il y a bien un mouvement entre deux secteurs différents : ménage d’un côté, société non financière de l’autre.

Dans la plupart des pays de notre échantillon, le taux de placements non financiers des ménages se situe à un niveau proche de leur taux de placements financiers. Mais les ordres de grandeur ne sont pas les mêmes : en début de période, on en était à 219 milliards d’euros pour l’Allemagne, 150 milliards pour la France, 86 milliards pour l’Italie, 43 milliards pour l’Espagne et 28 milliards pour la Belgique.

La France et la Belgique font partie des pays où les ménages investissent plus dans le non-financier que dans le financier. En effet, il existe un écart de trois points de pourcentage, dans ces deux pays, entre le taux de placements financiers et le taux de placements non financiers. Toutefois, il convient également de noter que le taux de croissance des flux de placements non financiers est resté relativement modeste en Belgique et en France.

Le cas de l’Italie est intéressant. La botte fait exception avec un taux de placements financiers, sur la période récente, quatre fois supérieur au taux de placements financiers. C’est également le pays qui a connu le plus fort taux de croissance des flux de placements non financiers ces trois dernières années (voir graphique), ce qui a creusé encore plus l’écart entre placements financiers et non financiers dans ce pays.

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Placements financiers : le déclin français

Venons-en aux placements financiers ! Là encore, le point de départ est favorable à l’Allemagne où les flux étaient en 2019 exactement le double de ceux constatés dans l’Hexagone (256 contre 128). Notons au passage la troisième place de l’Espagne (63 milliards), qui devance l’Italie (53 milliards). C’est maintenant l’occasion de tordre le coup à certaines idées reçues. Sur-épargne Covid dans l’Hexagone à cause des confinements ? Certes, notre indicateur avait progressé sur cette période (à 166 pour une base 100 pour la période pré-Covid), mais nettement moins que chez nos voisins belges ou italiens (voir graphique).

La France, pays des fourmis ? Cette fois, notre pays doit être classé parmi les élèves du Sud, avec désormais une épargne financière inférieure aux chiffres d’avant le Covid. L’Allemagne, elle, est quasi stable, alors que la Belgique a presque doublé la mise.

Au final, nous n’observons pas, sur les cinq dernières années, une réelle exception française concernant les flux d’épargne, d’endettement et d’investissement des ménages, mais plutôt une distinction entre deux groupes de pays. D’un côté, l’Allemagne et la France, caractérisées par un taux d’épargne des ménages élevé, une réaction relativement proche dans les deux pays des ménages dans leurs comportements d’épargne face aux chocs des dernières années, avec une moindre volatilité des flux. De l’autre, l’Italie et l’Espagne, avec des ménages qui épargnent moins, qui ont eu des comportements plus volatils et qui ont fortement augmenté leurs placements non financiers ces trois dernières années. Le comportement des ménages belges se situe entre ces deux groupes de pays.

Ce que pourrait changer la baisse des taux

Le deuxième trimestre 2024, dernier trimestre pour lequel nous disposons de données de comptabilité nationale, a été marqué par la fin de la hausse des taux d’intérêt avant les baisses successives annoncées à la fois par la Banque Centrale Européenne (BCE) et la Réserve fédérale américaine et la fin de la reprise sur les marchés actions. Il marque ainsi une nouvelle phase probable dans les comportements d’épargne, en rupture avec les précédentes. Sur ce trimestre, nous observons une remontée des taux d’épargne dans tous les pays de notre échantillon, une hausse des placements financiers et une baisse des placements non financiers. Il sera intéressant de suivre les évolutions après la baisse des taux et les éventuelles divergences ou convergences entre les différents pays de la zone euro.

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À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº899-900
Crédit : un effondrement généralisé avec la hausse des taux
Par construction, il existe un lien étroit entre le marché de l’épargne et le marché du crédit. Dans le tableau des ressources et des dépenses des ménages de la comptabilité nationale, il existe deux types de ressources : l’épargne et les flux de crédit nets. C’est la somme des deux éléments qui alimentent les investissements financiers et non financiers.
L’état des lieux initial, avant le Covid, fait de la France une championne, avec un flux net de crédit de 92 milliards. L’Allemagne arrive juste derrière avec 78 milliards, suivie de loin par un peloton regroupant la Belgique et l’Italie, avec respectivement 15 et 12 milliards de crédits nets. La situation de l’Espagne, elle, contribue à perturber toute lecture des évolutions sur un tableau en base 100 ! Et pour cause, durant notre première période, les Espagnols ont remboursé 3 milliards de plus que ce qu’ils ont emprunté !
Dans le détail des comportements, notons une spécificité française lors du Covid, avec une baisse des flux nets passé de 92 miliards à 74 milliards. Cette année-là, comme d’ailleurs la suivante, la France se faisait voler la vedette par l’Allemagne, où les flux de crédit s’établissaient à 102 milliards lors de la phase de transition, contre 94 milliards dans l’Hexagone.
De manière plus globale, nous observons, sur les flux de recours au crédit sur les cinq dernières années, des évolutions comparables en Allemagne, en Belgique et en France : une relative stabilité sur les quatre premières périodes et une baisse significative lors de la dernière période avec la remontée rapide des taux d’intérêt. De leur côté, l’Espagne et l’Italie sont caractérisées par une volatilité beaucoup plus forte des flux de recours au crédit sur ces cinq dernières années. En Espagne, après avoir été négatifs d’environ 3 milliards entre mars 2021 et mars 2022, les flux nets de crédit sont remontés à 11 milliards durant la période de transition, avant de repartir en territoire négatif. Même conclusion pour l’Italie, avec des flux nets négatifs désormais de 5 milliards. Ils avaient auparavant plus que doublé entre les périodes 2019-2020 (12 milliards) et 2021-2022 (26 milliards). En termes d’encours, rappelons que les ménages allemands, belges et français restent nettement plus endettés que les ménages espagnols et italiens.