L’essoufflement de la stratégie mercantiliste

Créé le

07.11.2023

-

Mis à jour le

21.11.2023

Les États qui ont fondé leur croissance sur les exportations n’ont pas vraiment de stratégie de rechange. Lesquels sont concernés ? Avec quelles conséquences ? Décryptage des cas chinois et allemand.

Une stratégie mercantiliste est la stratégie de développement d’un pays qui fonde la croissance de son Produit intérieur brut (PIB) en volume sur l’augmentation de ses exportations en volume, pas sur celle de sa demande intérieure. Cette stratégie impose de conserver une compétitivité forte, à la fois une compétitivité-coût forte et une capacité à innover/développer de nouveaux produits, et donc de contrôler la croissance des coûts de production. Son utilisation impose aussi que les marchés à l’exportation mondiaux soient en croissance assez forte. Enfin, les pays qui adoptent une stratégie mercantiliste doivent maintenir une demande intérieure assez faible, pour que les capacités de production disponibles servent surtout à exporter davantage et non à satisfaire la demande intérieure. Cela impose une dose de rigueur salariale, afin d’éviter une croissance trop rapide de la demande intérieure.

De nombreux pays ont adopté depuis les années 1990 ou le début des années 2000 une stratégie mercantiliste : les pays d’Europe centrale, les pays d’Asie du Sud-Est, la Corée, le Mexique... Nous allons nous concentrer sur deux pays qui ont clairement adopté cette stratégie depuis le début des années 2000 : l’Allemagne et la Chine (voir graphique).

On voit la croissance rapide des exportations depuis le début des années 2000 dans ces deux pays, et jusqu’au milieu des années 2010 en Chine, jusqu’à la fin des années 2010 en Allemagne. Ces deux pays ont bien utilisé une stratégie mercantiliste du début des années 2000 à la fin des années 2010. L’Allemagne a réformé son marché du travail (avec les lois Harz) au début des années 2000, avec une progression lente des salaires, une amélioration de la compétitivité-coût, une croissance rapide des exportations et l’apparition d’un excédent extérieur massif.

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La Chine a bénéficié de coûts de production bas par rapport à leur niveau dans les pays de l’OCDE (le niveau des coûts salariaux unitaires est en moyenne en Chine de 40 % de celui des États-Unis), et cela lui a permis d’accumuler du capital pour développer ses exportations, de générer un excédent continuel de sa balance courante. La stratégie mercantiliste a donc réussi à la Chine et à l’Allemagne au début des années 2000 à la moitié ou à la fin des années 2010, avec une croissance forte tirée par les exportations et le maintien d’une industrie de grande taille, alors que beaucoup d’autres pays, au contraire, se désindustrialisaient. Mais il apparaît de plus en plus clairement aujourd’hui que les stratégies mercantilistes ne sont plus adaptées à la situation contemporaine des économies, deviennent pénalisantes pour les pays qui les utilisent, et en particulier pour les deux pays que nous analysons.

La première difficulté pour l’utilisation de ces stratégies mercantilistes est le vieillissement démographique qui frappe violemment l’Allemagne et la Chine. Il en résulte une baisse de la croissance potentielle, y compris dans l’industrie, et donc une difficulté à maintenir un rythme rapide de croissance des exportations. Cette difficulté apparaît d’autant plus que les gains de productivité ont beaucoup ralenti : la productivité du travail stagne en Allemagne, elle ne croît plus que de 2 % par an, et à peine plus en Chine.

La deuxième difficulté est que les coûts de production de l’industrie ont crû fortement. En Allemagne, le consensus social autour de hausses de salaires faibles a disparu, et les salariés de l’industrie ont obtenu des hausses de salaire d’environ 5 % en 2023. En Chine, les salaires ont progressé de 7 % à 10 % par an depuis les années 2000, et l’avantage de compétitivité vis-à-vis des pays occidentaux s’est clairement érodé. Il est clair que l’Allemagne et la Chine sont devenues moins attractives pour les investissements industriels. L’Allemagne doit attirer les investissements d’entreprises étrangères par des subventions importantes ; les investissements directs d’entreprises étrangères en Chine se sont réduits de plus de moitié entre 2021 et 2022.

La troisième difficulté rencontrée pour maintenir une stratégie mercantiliste est l’affaiblissement de la croissance du commerce mondial. En moyenne, dans les années 1990-2000 et au début des années 2010, le commerce mondial en volume progressait 2,2 fois plus vite que le PIB mondial en volume. Depuis 2017, le commerce mondial en volume ne progresse plus que de 0,6 fois la croissance du PIB mondial en volume. Lier sa croissance à celle de ses exportations n’est donc plus synonyme de croissance forte, mais au contraire de croissance faible. Une partie de ce ralentissement du commerce mondial est due simplement au ralentissement du PIB mondial ; une partie importante est due à l’apparition d’obstacles aux échanges commerciaux (le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce recensent une multiplication par 8 du nombre de barrières commerciales : droits de douane, interdiction d’importations ou d’exportations de produits technologiques...) mis en place mondialement. Les sanctions américaines sur la Chine (interdiction d’importer des matériels de télécommunication chinois, interdiction d’exporter des produits de haute technologie) ont provoqué l’apparition d’un fort ralentissement du commerce entre ces deux pays, particulièrement des exportations de la Chine vers les États-Unis.

Enfin, une dernière difficulté pour maintenir une stratégie mercantiliste, qui concerne l’Allemagne, est l’apparition de concurrents avec un avantage en termes de coûts ou de compétitivité de leurs produits. L’industrie automobile allemande a pris beaucoup de retard vis-à-vis de l’industrie automobile chinoise dans le passage à la voiture électrique et dans la maîtrise de toute la chaîne de valeur des voitures électriques (minerais, raffinage, construction de batteries électriques...) ; la mise en place de l’Inflation Reduction Act aux États-Unis (baisses d’impôts associées à des investissements en transition énergétique ou en nouvelles technologies aux États-Unis) a provoqué un déplacement de certains investissements d’entreprises de l’Allemagne vers les États-Unis.

On voit au total que, pour toutes ces raisons (vieillissement démographique et baisse de la croissance de la capacité de production, hausse des coûts de production, ralentissement du commerce mondial et mise en place de barrières aux échanges, concurrences nouvelles), les pays qui avaient utilisé une stratégie mercantiliste (ici l’Allemagne et de la Chine) ne peuvent plus l’utiliser efficacement.

Le handicap démographique

Comment devrait évoluer leur stratégie de croissance ? D’une part, il faudrait qu’ils améliorent leur compétitivité, qu’ils retrouvent un leadership sur les technologies d’avenir. D’autre part, il leur faudrait baser davantage leur stratégie de croissance sur la progression de la demande intérieure. Or ces deux évolutions seront difficiles à réaliser.

Conservons les exemples de l’Allemagne et de la Chine : l’Allemagne dispose de ressources budgétaires importantes, avec son taux d’endettement public faible, d’un tissu industriel développé et d’une population au niveau de compétences élevé. Ce sont clairement des atouts, mais il faudra du temps pour rattraper le retard technologique, en termes d’innovation, vis-à-vis de la Chine et des États-Unis en ce qui concerne les industries traditionnellement fortes de l’Allemagne, l’automobile et les biens d’équipement.

La Chine sera durablement pénalisée par l’embargo américain sur les produits technologiques, à la fois en termes de débouchés et de disponibilité des technologies.

Par ailleurs, la stimulation de la demande intérieure, comme substitut aux exportations, sera difficile dans les deux pays, où le vieillissement démographique a fait apparaître une hausse forte du taux d’épargne des ménages (qui dépasse 20 % en Allemagne, 32 % en Chine).

Avec une décroissance de la population et un taux d’épargne très élevé, ces pays ne peuvent probablement pas présenter un fort dynamisme de leur demande intérieure. Au total, les pays qui avaient auparavant une stratégie mercantiliste sont aujourd’hui en difficulté, parce qu’ils ne disposent pas vraiment de stratégie de rechange. On peut donc s’attendre à une croissance de ces pays durablement faible.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº886
Allemagne et Chine : changement de cap en 2000
$!L’essoufflement de la stratégie mercantiliste
Exportations volume (GA en %)