Interview

« L’économie de l’Union européenne
est à un tournant »

Créé le

17.11.2022

-

Mis à jour le

21.11.2022

Après la pandémie de Covid-19, l’Europe affronte depuis le début de l’année
une nouvelle crise avec les retombées économiques de la guerre en Ukraine. La résilience des premiers mois
de l’année ne devrait pas durer :
la Commission européenne (CE) prévoit une récession dès cet hiver. L’analyse
de la situation avec Laura Bardone.

Comment se porte l’économie européenne en cette fin d’année ?

L’économie de l’Union européenne (UE) est à un tournant. Après un premier semestre de croissance au-delà des attentes, l’été a été marqué par une nouvelle phase d’expansion, quoique moins forte que durant la période de janvier à juin. Nous assistons aujourd’hui à l’émergence de vents contraires consécutifs à la guerre en Ukraine. Les perspectives de croissance sont ainsi attendues à la baisse et l’inflation devrait ressortir plus élevée qu’attendu.

Quelle trajectoire anticipez-vous pour la croissance l’an prochain ?

La croissance du produit intérieur brut (PIB) au cours de la première partie de l’année a surpris à la hausse, grâce à l’assouplissement progressif des restrictions liées au Covid-19. Mais les forces motrices de l’expansion post-pandémique se sont maintenant largement estompées et les chocs déclenchés par la guerre ont pris le dessus. Les données d’enquête signalent un affaiblissement du sentiment des consommateurs, impactés par la forte érosion du pouvoir d’achat, et des chefs d’entreprise, affectés négativement à la fois par des coûts de production élevés, des goulets d’étranglement de la chaîne d’approvisionnement, ainsi que par le resserrement des conditions financières.

Dans ce contexte, l’économie de l’UE devrait se contracter au cours du trimestre actuel et durant le premier trimestre 2023, donnant lieu à ce que nous appelons une récession technique. Pour 2023, nous prévoyons une croissance de 0,3 % dans l’UE et dans la zone euro, bien en deçà de nos prévisions estivales, qui faisaient état d’une croissance du PIB de 1,5 %. En 2024, la croissance devrait progresser, avec une moyenne de 1,6 % dans l’UE et de 1,5 % dans la zone euro.

L’inflation a constitué l’un des thèmes économiques majeurs cette année. Va-t-on assister à un retour à des taux plus conventionnels dès l’an prochain ?

L’inflation continue à surprendre à la hausse. L’augmentation des prix de l’énergie devrait se prolonger jusqu’à la fin de l’année avant de diminuer dès l’année prochaine. Le taux d’inflation globale pour cette année devrait s’élever à 9,3 % dans l’UE et à 8,5 % dans la zone euro, avec un pic de l’inflation globale attendu pour ce trimestre, après quoi il commencera à diminuer sous l’effet de la normalisation puis de la baisse des prix de l’énergie.

L’inflation devrait ensuite décélérer en 2023, avec 6,1 % attendus dans la zone euro, et se modérer plus sensiblement en 2024, pour atteindre 2,6 %. Elle restera néanmoins supérieure à l’objectif de la BCE tout au long de la période de prévision et atteindra 2,1 % au dernier trimestre de 2024.

La diffusion des pressions inflationnistes à d’autres postes de consommation se matérialise par une augmentation de l’inflation sous-jacente. Nous prévoyons qu’elle ne culminera qu’au premier trimestre de 2023 et diminuera très lentement par la suite. En 2024, les prix de l’énergie devraient diminuer et l’inflation de base restera plus élevée. Il est tout à fait inédit d’avoir une inflation de base supérieure à l’inflation globale.

Voyez-vous une différence entre les différents États membres en matière d’inflation ?

Les perspectives d’inflation pour cette année et l’année prochaine varient considérablement d’un État membre à l’autre. En 2022, l’inflation devrait varier de 5,8 % en France à 19,1 % en Estonie. L’année prochaine, la fourchette devrait être un peu plus resserrée, allant de 3,7 % au Danemark à 15,7 % en Hongrie.

Dans la plupart des pays du centre et de l’est de l’Europe, la hausse des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires devrait être plus élevée que dans le reste de l’UE. Cet effet est amplifié par la contribution plus importante de l’énergie et des denrées alimentaires dans la consommation nationale de ces pays.

La bonne nouvelle vient de la résilience du marché du travail. Cette tendance va-t-elle se poursuivre ?

Le marché du travail devrait résister relativement bien au ralentissement de l’activité économique. Jusqu’à présent, les taux de chômage n’ont jamais été aussi bas et les taux d’activité aussi élevés.

En dépit d’une diminution récente, le nombre de postes vacants et les pénuries de main-d’œuvre signalées restent extrêmement importants. Notre analyse suggère qu’à mesure que la demande s’affaiblit, et même se contracte au cours des deux prochains trimestres, le nombre de postes vacants et le déficit de main-d’œuvre diminueront sensiblement avant que le chômage ne commence à augmenter. La réduction des pénuries de main-d’œuvre et des taux de postes vacants agit un peu comme un tampon par rapport au choc sur le marché du travail. Ce secteur devrait continuer à afficher une forte résistance car l’emploi réagira probablement avec un certain décalage au ralentissement de l’activité.

Dans les faits, nous anticipons une légère augmentation du taux de chômage à 6,2 % en 2022 puis à 6,5 % en 2023, avant de retomber à 6,4 % en 2024.

Quel sera l’impact de ces prévisions économiques sur les finances publiques ?

L’expansion économique au cours des neuf premiers mois de l’année et l’abandon progressif des mesures de soutien économiques liées à la pandémie vont s’accompagner d’une nouvelle réduction du déficit en 2022, et cela, en dépit des nouvelles mesures prises pour atténuer l’impact des prix de l’énergie sur les ménages et les entreprises. Le déficit des administrations publiques dans l’UE devrait passer de 4,6 % du PIB en 2021 à 3,5 % en 2022.

Avec l’affaiblissement de l’économie, le déficit devrait augmenter en 2023 pour atteindre 3,6 % du PIB, un chiffre plutôt modeste dû à une approche prudente en matière de mesures énergétiques. Nos prévisions sont normalement étayées par une hypothèse générale de politiques inchangées, ce qui signifie que nous ne tenons compte que des mesures adoptées ou formellement annoncées. Jusqu’à présent, dans le domaine de l’énergie, certains États membres n’ont pas encore annoncé les décisions qu’ils prendront pour 2023 ; d’autres, en prévoient l’expiration en début d’année. Dans un contexte de prix de l’énergie élevés, les États membres peuvent décider de prolonger les mesures existantes ou d’en mettre de nouvelles en œuvre, mais cela ne sera pas pris en compte dans nos prévisions : de cette façon, les coûts budgétaires des mesures énergétiques de 2023 pourraient être plus élevés que prévu et le déficit budgétaire sous-estimé.

En 2024, le déficit global de la zone euro devrait retomber à 3,2 % du PIB en raison de la reprise de l’activité économique et de l’absence supposée de décisions liées à l’énergie.

Le déficit devrait rester supérieur à 3 % dans 15 pays en 2022, puis 16 en 2023 avant de retomber à 11 en 2024.

Quels sont les principaux risques anticipés dans vos scénarios économiques ?

Nos anticipations s’intègrent dans un contexte d’incertitude exceptionnelle car les possibilités de nouvelles perturbations économiques dues à la guerre en Russie sont loin d’être épuisées.

La plus grande menace provient de l’évolution défavorable du marché de la guerre et des pénuries potentielles d’approvisionnement en gaz, en particulier durant l’hiver 2023-2024. Nous supposons que nous n’aurons pas de pénurie.

Au-delà du gaz, l’UE reste exposée à de nouveaux chocs sur le marché des matières premières résultant des tensions géopolitiques. La hausse des coûts d’emprunt conjuguée à la forte augmentation des coûts de production dans un contexte de baisse de la demande amplifie les vulnérabilités financières existantes dans le secteur des entreprises. Un regain de tension sur les marchés financiers pourrait également apparaître en réponse à la détérioration des perspectives de bénéfices des entreprises, dans un contexte général de hausse des taux.

Dans quelle mesure ce climat incertain joue-t-il sur vos capacités de prévisions ?

Il est de plus en plus difficile de faire des prévisions. C’est la raison pour laquelle nous avons dû nous baser depuis la pandémie sur des hypothèses de travail solides. Dans le contexte d’une prévision étayée par des hypothèses de travail solides, je considère qu’une prévision est précise lorsqu’elle est cohérente avec les hypothèses, avec les pays et avec les données dont nous disposons.

Propos recueillis par Stéphanie Salti, correspondante de Revue Banque, le 11 novembre 2022.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº874bis