La monnaie comme arme géopolitique est une vieille affaire. Dans les empires antiques, finance et économie fournissaient les ressources de la conquête (tributs, esclaves, mines), sans être utilisées directement comme armes. L’Empire romain esquisse même un marché commun avec des droits de douane, le portorium, à 2-2,5 % entre provinces, contre 5 à 25 % aux frontières extérieures1 : le souci de faciliter les échanges internes à l’Empire l’emporte sur la logique douanière. L’espace économique de l’Empire romain est donc moins fragmenté que celui d’autres zones, ce qui lui confère un avantage majeur et contribue à sa longévité. Néanmoins, des restrictions d’exportation portent sur des produits sensibles, armes et métaux notamment.
Le tournant est asiatique et médiéval. Faute de monnaie domestique stable, le Japon importe massivement, à partir du XIIe siècle, des monnaies de cuivre chinoises. La Chine en exige tribut, reconnaissance de la suprématie de son empereur et une part de coopération sécuritaire maritime. Ainsi, sans doute pour la première fois, une monnaie devient une arme directe de la géopolitique. Mais l’histoire n’en reste pas là. La Chine passe à une monnaie d’argent, le Japon développe des mines d’argent, notamment à partir du XVIe, s’émancipe de la tutelle chinoise, et la Chine, n’en produisant plus suffisamment, devient dépendante de celui acheté au Japon. Elle en importe ensuite beaucoup d’Amérique Latine via les Philippines, principalement de 1570 à 1780 (von Glahn, 2019). Au XIXe, la Chine exige des Anglais qu’ils paient le thé en argent, ce qui est à l’origine des deux guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860). La Chine vit en partie son ambition de devenir la première puissance mondiale comme une revanche après l’humiliation de ces deux guerres.
Avec les accords de Bretton Woods (1944), la confiance dans les institutions et l’économie américaines fait du dollar l’ancrage du système multilatéral occidental, dans un monde où les autres puissances sortent globalement ruinées de la Seconde Guerre mondiale. Puis, en août 1971, Richard Nixon décroche le dollar de l’or notamment pour financer plus facilement la guerre du Vietnam et enrayer l’hémorragie des réserves d’or, les banques centrales étrangères demandant la conversion en or d’une partie importante de leurs dollars. L’afflux de dollars stimule le développement du marché des eurodevises, et le dollar s’impose comme la monnaie dominante à l’international. En 1974, après le premier choc pétrolier, la composante « pétrodollars » prend corps, avec notamment une consommation et un prix du pétrole en très forte augmentation, accroissant la demande internationale de dollars et les besoins de réserves.
Le dollar est aussi largement utilisé sur d’autres marchés de matières premières, dont la consommation et le prix augmentent fortement dans les années 1970, ainsi que sur certains marchés industriels, comme les semi-conducteurs ou l’aéronautique. Le poids des multinationales américaines stimule aussi l’usage international du dollar.
Jusque vers 2000, le dollar est relativement peu arsenalisé (weaponised). Le tournant intervient autour de 2001. Le Qualified Intermediary Program de l’IRS (entré en vigueur début 2001) puis les volets financiers du Patriot Act (adopté le 26 octobre 2001) contraignent les établissements financiers utilisant le dollar à lever le secret bancaire. La logique est initialement antiterroriste et antiblanchiment, puis prend une dimension géopolitique. La réglementation FATCA (Foreign Account Tax Compliance Act), déployée par étapes à partir de 2014, complète le dispositif. Toute banque internationale opérant en dollars sait désormais qu’elle peut être exclue des chambres de compensation américaines, sanction insupportable.
À cette arsenalisation du dollar et des intermédiaires bancaires s’ajoute celle des infrastructures de paiement. Avant 2001, l’arsenalisation de SWIFT – dont la gouvernance associe principalement Européens et Américains – était mineure. Entre 2001 et 2006, les données SWIFT situées sur le sol américain sont transmises secrètement au Trésor américain, ce qui est révélé par la presse américaine en juin 2006. En mars 2012, SWIFT exclut pour la première fois un État souverain : la banque centrale iranienne et plusieurs banques iraniennes en sont déconnectées. En mars 2022, sept banques russes sont exclues de SWIFT, puis la quasi-totalité des autres par vagues successives, jusqu’en 2025.
Malgré quinze ans d’érosion progressive, la prééminence du dollar est encore massive. En mars 2026, dans les paiements transfrontaliers SWIFT, le dollar pèse 51,1 % en incluant les paiements intra-zone euro, et 58,5 % en les excluant. À fin 2024, les dépôts bancaires transfrontaliers se répartissent à 47 % en dollar contre 30 % en euro (BRI), une part importante des dépôts en euros étant elle-même intra-zone euro. À fin 2025, les réserves de change des banques centrales sont libellées à 56,8 % en dollar contre 20,25 % en euro (FMI). À fin 2024, en agrégeant réserves de change et réserves d’or – l’or représentant désormais 20 % du total, sous l’effet d’achats nets ininterrompus depuis 2011 et d’une appréciation soutenue –, on obtient 46 % pour le dollar et 18 % pour l’euro (BCE). Sur les opérations de change, en avril 2025, 89 % impliquent le dollar comme contrepartie (étude triennale BRI de 2025).
L’euro reste avant tout la monnaie de l’UE et de son voisinage, ainsi que la devise de référence d’une partie de l’Afrique via le franc CFA. Selon Eurostat, en 2024, 52 % des exportations de biens de l’UE vers le reste du monde sont facturées en euros (contre 31 % en dollars), mais seulement 40 % des importations européennes (contre 51 % pour le dollar, dont 87 % des importations de produits pétroliers). L’euro joue donc un rôle régional renforcé, sans atteindre la dimension globale du dollar.
Pays après pays, des infrastructures alternatives se construisent, moins comme une coalition organisée que comme une mosaïque de systèmes qui coexistent, souvent interconnectés.
SEPA et l’autonomisation européenne. Mis en place en 2008, le cadre SEPA (Single Euro Payments Area) établit règles et standards communs pour les virements interbancaires en euros dans l’UE et les pays partenaires (dont le Royaume-Uni, maintenu malgré le Brexit, la Suisse, la Norvège, et la Serbie depuis le 22 mai 2025). Y opèrent notamment les systèmes de l’Eurosystème T2 et TIPS (TARGET Instant Payment Settlement), et ceux de l’EBA Clearing EURO1, STEP2 et RT1. Ce cadre réduit la dépendance à SWIFT pour les virements interbancaires en euros intra-UE et les pays partenaires, notamment pour les paiements transfrontaliers, et renforce le rôle de l’euro dans les pays européens hors zone euro.
Deux piliers de l’infrastructure chinoise. En 2008, la Chine lance le CDFCPS (China Domestic Foreign Currency Payment System) pour les paiements domestiques en huit devises étrangères. En 2012 débute la construction de CIPS (Cross-Border Interbank Payment System), déployé à partir de 2015. Environ 80 % des paiements transfrontaliers via CIPS utilisent encore SWIFT pour les messages interbancaires associés, proportion qui diminue progressivement.
Hong Kong : la place des paiements offshore en dollars. Hong Kong abrite le seul système RTGS2 offshore en dollars au monde, l’USD CHATS3, lancé en août 2000, l’un des quatre systèmes hongkongais (HKD, RMB, USD, EUR). Les règlements s’effectuent sur les livres d’HSBC, sans recours direct à Fedwire ou CHIPS. Les flux n’ont pas à être transmis automatiquement aux autorités américaines, mais les banques participantes restent tenues à un contrôle de conformité aux sanctions.
Russie : l’accélération sous contrainte. En 2014, après l’annexion de la Crimée et le début de la guerre du Donbass, l’exclusion de banques russes de SWIFT devient envisageable. La Russie lance alors la construction du système de messagerie interbancaire SPFS4 (mis en service à partir de 2017) et de son système de paiement par carte bancaire (cartes Mir et plateforme NSPK5) déployé activement dès 2015. Aussi en 2015, l’État russe impose à Visa et Mastercard de traiter les paiements domestiques via NSPK. En mars 2022, ces deux entreprises quittent la Russie ; les opérations domestiques qu’elles gèrent encore sont basculées sur NSPK, et les cartes restent utilisables pour les paiements domestiques.
Brésil et Inde : la voie du paiement instantané. Pix, lancé par la banque centrale brésilienne en novembre 2020, compte plus de 175 millions d’utilisateurs en mai 2025 et représente plus de 45 % du nombre de paiements domestiques fin 2024 – succès simultanément technologique, d’adoption et d’inclusion financière. UPI en Inde suit une trajectoire relativement comparable.
Même si certains de ces systèmes s’appuient encore partiellement sur SWIFT ou les infrastructures occidentales, leur multiplication dessine un écosystème sans centre unique.
Les systèmes nationaux – CB (Cartes Bancaires) en France, Bancontact en Belgique, BankAxept en Norvège, Multibanco au Portugal – et des applications de paiement mobile comme TWINT en Suisse, opéré par un consortium des grandes banques helvétiques et de SIX Group, sont à vocation majoritairement domestique. Certains débordent toutefois leurs frontières : Bancontact vers ses voisins immédiats, SIBS – l’opérateur portugais de Multibanco – jusqu’en Europe centrale et en Afrique lusophone. Ils contribuent tous à réduire la dépendance à Visa et Mastercard.
Les cryptomonnaies sont des « monnaies-systèmes de paiement » reposant sur une blockchain. L’administration Trump soutient activement les crypto-actifs, en particulier les stablecoins adossés au dollar, voulant en faire une composante clé de l’écosystème des paiements, ce qui pourrait rendre systémique le risque d’inadéquation entre stablecoins émis et actifs censés les garantir.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, sa remise en cause d’alliances historiques, et ses politiques sur l’immigration et la recherche publique sapent plusieurs fondements de l’attractivité américaine et accentuent la dynamique de fragmentation. Les politiques tarifaires défont des réseaux de mondialisation au profit d’échanges bilatéraux contournant parfois les États-Unis, dans la continuité de ce que les sanctions ont initié.
Un risque majeur pèse dès lors sur le financement du déficit commercial américain, jusqu’ici assuré par un excédent du même ordre de grandeur de la balance des opérations financières – les États-Unis attirant massivement les investissements – et, dans une moindre mesure, de la balance des revenus.
Pour autant, aucun candidat unique au remplacement n’émerge. L’euro reste relativement régional. Le yuan progresse, mais sous contrôle des changes. L’or revient comme actif de réserve, mais sans vocation transactionnelle. Le scénario le plus probable semble être celui d’une fragmentation en partie pilotée, où coexisteraient plusieurs zones monétaires partiellement autonomes, reliées par des passerelles techniques de qualité variable.
La rivalité entre Pékin et Washington se double d’une interdépendance majeure : la Chine exporte massivement vers le marché américain et dépend encore considérablement du dollar, même si l’usage international du yuan a très fortement progressé depuis 2010. Celui-ci était alors quasi nul, alors que la Chine devenait, cette année-là, la première puissance industrielle.
Le rôle du dollar dans le commerce extérieur chinois contribue à la demande internationale de dollars, tandis que l’offre internationale de dollars augmente avec le creusement du déficit commercial américain. Le poids du yuan dans les paiements transfrontaliers entrant et sortant de la Chine (flux commerciaux et financiers agrégés) est passé de moins de 1 % début 2011 à généralement plus de 45 % depuis le printemps 20236. En considérant seulement les paiements transfrontaliers du commerce extérieur chinois, on est, en 2024, à 38 % sur les biens et 47 % sur les services7. L’évolution est très forte mais très inégale selon les pays (partenaires commerciaux). L’euro et le yen réunis semblent représenter moins de 5 % des paiements transfrontaliers depuis et vers la Chine, malgré le poids de la zone euro et du Japon dans les échanges avec la Chine.
Le poids moyen du dollar dans ces flux a donc baissé très substantiellement, mais ces flux eux-mêmes ont considérablement augmenté. Les paiements transfrontaliers du seul commerce extérieur chinois de biens sont passés approximativement de 280 milliards de dollars en 1995, à 2 970 milliards en 2010, puis à 6 310 milliards en 20228 : raison supplémentaire pour la Chine de faire croître la part du yuan. Si la Chine décide de faire du yuan une monnaie de réserve en phase avec sa puissance économique, elle devra très probablement lever ou substantiellement réduire le contrôle des changes au-delà des assouplissements déjà envisageables.