Histoire

Effets du protectionnisme : un relent de 1929 en 2025 ?

Créé le

17.06.2025

-

Mis à jour le

25.06.2025

La crise de 1929 ne s’explique pas uniquement par des sujets de politique monétaire. Qui se souvient de la loi Smoot-Hawley, synonyme de droits de douane accrus ? Attention
à ne pas commettre, cent ans plus tard, les mêmes erreurs.

Depuis son retour aux commandes des États-Unis et face aux chiffres supposément inquiétants de la balance des paiements du pays, Donald Trump a décidé d’intensifier sa politique protectionniste. Rappelant que le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement n’est plus qu’un lointain souvenir, chaque mois donne lieu à une nouvelle mesure « déroutante ». Le 3 juin 2025, le président des États-Unis a signé un nouveau décret rehaussant substantiellement, de 25 à 50 %, les droits de douane sur les importations d’acier et d’aluminium. Pour justifier une telle mesure, Donald Trump a évoqué la « sécurité nationale », prétexte purement rhétorique, « permettant » d’asseoir les pires atteintes au libre-échange international.

Les effets bénéfiques du libre-échange et, a contrario, les effets pervers du protectionnisme ne sont plus à démontrer : les grands économistes s’accordent sur la supériorité du libre-échange. Même Paul Krugman, catégorisé à gauche, a obtenu son Prix Nobel d’économie sur ses riches travaux sur les vertus du libre-échange. Depuis des siècles, il a été prouvé que le protectionnisme avait également un impact extrêmement négatif sur la géopolitique mondiale. Les mesures protectionnistes prises, dès l’ultime quart du XIXe siècle, ont exacerbé les relents nationalistes et conduit à la Première, puis à la Seconde Guerre mondiale. A contrario, c’est un traité de libre-échange qui a permis que des ennemis, quasi millénaires, comme la France et le Royaume-Uni deviennent, à la surprise générale, d’indéfectibles alliés. Ce n’est pas non plus un hasard si, presque immédiatement à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, les États ont voulu restaurer le libre-échange et créé des organisations supranationales en ce sens, mettant un terme définitif à ce qu’Ernst Nolte avait appelé la « guerre civile européenne ».

Les explications monétaires
du krach de 2029

Puis il y eut, entre-deux-guerres, le krach de 1929. Les explications sur les causes de cette grande dépression diffèrent, mais de nombreux économistes s’accordent sur le fait que l’origine est de nature essentiellement monétaire. Milton Friedman estime que la contraction de l’offre monétaire, intervenue quelques mois avant le krach, est responsable de ce séisme. Murray Rothbard dénonce quant à lui la hausse globale, beaucoup trop importante, de la masse monétaire pendant la période 1921-1929, laquelle a dérouté les marchés financiers, malgré une décennie artificiellement prospère.

Inutile d’éluder les explications proposées par d’autres économistes et, notamment, celles ayant trait à la tentation protectionniste. Tout d’abord, nous savons que les marchés financiers ne réagissent pas nécessairement uniquement lorsqu’une loi ou un décret est voté/adopté. Un simple projet de texte peut conduire à l’embrasement des bourses. Les marchés ne reflètent donc pas uniquement les événements du passé, mais également les probabilités d’événements futurs.

Ces alertes passées à Wall Street à cause des tarifs douaniers

En 1930, soit des mois après la Grande Dépression, la loi Smoot-Hawley fut adoptée aux États-Unis, accentuant un autre texte adopté en 1922, avec un champ d’application plus modeste, la loi Fordney-McCumber. La loi Smoot-Hawley constituait une promesse de campagne du Parti Républicain à l’occasion de l’élection présidentielle de 1928. Soit bien avant le krach de 1929. Les ténors du parti entendaient capter l’électorat agricole – traditionnellement puissant en Occident – en promettant une protection accrue et, donc des droits de douane sur les produits agricoles, mais également industriels.

Cette loi fut votée par la Chambre des représentants dès le mois de mai 1929, soit plusieurs mois avant le grand krach de 1929, ce qui fit dire à Jude Wanniski que ce sinistre avait anticipé la loi à intervenir. D’ailleurs, même avant le krach, le 7 décembre 1928, la bourse de New York perdit huit points lorsqu’une rumeur pressante envahit les marchés : la House Ways and Means Committee avait prévu des séances pour décider des tarifs douaniers. Puis, le dimanche 24 mars 1929, la bourse chuta de nouveau lorsque le sénateur, Jack Watson, indiqua, à l’occasion d’une interview, qu’il serait probablement difficile de limiter l’augmentation des tarifs sur les produits agricoles. Le lendemain, les cours de bourse chutèrent de nouveau drastiquement.

Des politiques de dévaluations comme conséquences

Le 26 mars 1929, des élus présentèrent une demande au nouveau président, Herbert Hoover, en vue d’augmenter les tarifs douaniers sur la soie, le coton et les matières apparentées. Cela déboucha sur une nouvelle crise boursière. Mais alors, pourquoi le mois d’octobre 1929 fut-il particulièrement sombre ? Parce que les forces antiprotectionnistes avaient perdu la bataille au Sénat. La chute de Wall Street, le 24 octobre 1929, n’a donc pas été si soudaine et avait déjà connu quelques signes annonciateurs inquiétants.

Après la promulgation de la loi Smoot-Hawley, des tensions géopolitiques s’ensuivirent, notamment entre les États-Unis et les pays européens. Logiquement, les échanges internationaux diminuèrent fortement et le bien-être des populations concernées également par la même occasion : dans un article académique rédigé en octobre 2022 (« The Smoot-Hawley Trade War »), Kris James Mitchener, Kevin Hjortshøj O’Rourke et Kirsten Wandschneider estimèrent cette chute du bien-être à une fourchette estimée entre 8 et 16 %. L’historien, Patrice Baubeau, avait également déclaré : « La hausse des droits de douane après 1929 a précipité la crise mondiale ». Dès le début des années 1930, les grandes puissances économiques (Royaume-Uni, États-Unis, puis France) dévaluèrent toutes leurs devises, signe de temps sombres. Les autres États ont aussi une part de responsabilité non négligeable en copiant la politique commerciale des États-Unis. Ils ont ainsi aggravé leur propre sort et ce, alors que les importations états-uniennes étaient, jusqu’ici, bénéfiques pour les consommateurs de ces pays. Cet ensemble d’événements rendit la Seconde Guerre mondiale encore plus inévitable.

Taxer ses partenaires
de libre-échange : drôle d’idée

Aujourd’hui, les tensions géopolitiques sont revenues à un niveau extrêmement élevé : guerre en Ukraine, appétit des États-Unis pour certains territoires étrangers, tensions exacerbées au Moyen-Orient... Et, pour ne rien arranger, Donald Trump a entendu matérialiser les politiques protectionnistes qu’il affectionnait déjà au cours de son premier mandat.

Les annonces en ce sens ont déjà été nombreuses au cours des premiers mois de son mandat. Nous n’en citerons que quelques-unes : les marchés boursiers ont ainsi chuté lorsque le président Trump a annoncé de nouvelles taxes à l’importation à l’encontre du Canada, du Mexique et de la Chine, au début du mois de février 2025. Elles paraissaient d’autant plus incongrues que les États-Unis font partie d’une zone de libre-échange avec les deux premiers pays cités. Deux mois plus tard, les cours de bourse ont, de nouveau, chuté à la suite d’une nouvelle annonce du président, inhérente à des droits de douane. Mais cette débâcle a été en partie gommée, lorsque des discussions entre le Japon et les États-Unis ont été médiatisées et ce, dès le lendemain, preuve que les marchés ont établi un choix binaire entre libre-échange et protectionnisme.

Pour autant, les prévisions d’EY, quant à la croissance états-unienne, sont également très inquiétantes puisque ces mesures protectionnistes pourraient effacer deux points de produit intérieur brut, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent en matière d’emploi, notamment. Plus globalement, toute la croissance mondiale risque de pâtir de la « guerre commerciale » initiée par le président des États-Unis, y compris des pays émergents dont les liens économiques avec la première puissance mondiale étaient forts. Entre-temps, la bourse avait retrouvé un peu de « tonus », mais ce répit risque de n’être que de courte durée au vu des annonces frénétiques et inattendues du président Trump.

Force est de constater que, près de cent ans plus tard, l’histoire se répète de la même manière : les marchés financiers sont toujours aussi désillusionnés face aux mesures protectionnistes et accueillent favorablement les actions libres-échangistes. Les lois de l’économie sont ainsi universelles. Hélas et malgré les données accrues dont les gouvernements disposent, un krach économique à intervenir n’est plus aussi illusoire et les secousses intervenues au cours du premier semestre ne sont pas rassurantes. Une seule solution : la renonciation, par les États-Unis, à la guerre commerciale et la nécessité, pour les autres grandes puissances mondiales, de ne plus verser dans une surenchère qui les dessert tout autant.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº906