2025 : un scénario économique sous influence (géo)politique

Créé le

24.12.2024

-

Mis à jour le

06.01.2025

Pour l’économie européenne, 2025 devrait être l’année du rebond, même si la France devrait rester au bord du chemin. Mais suite à l’élection de Donald Trump, il serait souhaitable qu’elle devienne une année charnière durant laquelle l’Europe se décide à accélérer son agenda stratégique.

Après deux années passées à digérer le triple choc, inflationniste, énergétique et monétaire, la zone euro devrait renouer avec une croissance plus proche de son potentiel. On anticipe en effet une reprise modérée avec une croissance de 1,1 % en zone euro en 2025 après une avancée de 0,7 % en 2024. La désinflation devrait partout soutenir les revenus réels et, par conséquent, la consommation. Néanmoins, dans le climat d’incertitude ambiant, une partie des gains de pouvoir d’achat pourrait être à nouveau épargnée par des ménages inquiets de l’avenir, ce qui limiterait le rebond de la dépense privée.

Avec une inflation proche de sa cible, la Banque Centrale Européenne (BCE) va continuer à assouplir sa politique pour atteindre la neutralité monétaire d’ici la fin 2025. Des conditions financières plus souples devraient progressivement lever les freins à l’investissement, notamment dans le secteur immobilier, qui est en phase de stabilisation. Du côté des entreprises, la reprise cyclique de la productivité et le ralentissement de la dynamique salariale vont soutenir la profitabilité. Cependant, compte tenu d’une reprise hésitante de la demande, l’attentisme au niveau des décisions d’investissement devrait persister.

La France en retrait

La croissance française, estimée à 0,8 % en 2025, devrait être inférieure à la moyenne de la zone euro en raison d’un climat de confiance miné par les incertitudes politiques et budgétaires. En manque de visibilité, les entreprises sont aujourd’hui tentées de geler leurs décisions d’embauche et d’investissement. En raison du poids de l’endettement public et de la perspective d’un alourdissement inévitable de la fiscalité, les ménages sont plutôt incités à épargner davantage.

Le taux d’épargne atteint pourtant des niveaux records, du moins hors crise. À 18,2 % du revenu disponible au troisième trimestre 2024, il reste bien supérieur à celui d’avant la crise de la Covid malgré les gains de pouvoir d’achat enregistrés depuis le début de l’année. À noter : bien que le revenu global ajusté de l’inflation ait dépassé son niveau d’avant la pandémie, le salaire réel par tête n’a pas encore effacé la perte subie depuis fin 2019. Ce sont les prestations sociales, et notamment les pensions de retraite, et revenus de placement, grâce à la remontée des taux d’intérêt, qui soutiennent le pouvoir d’achat. Or, une grande partie des revenus du capital est épargnée par défaut du fait d’un effet de capitalisation, comme par exemple avec les fonds en euros en assurance vie. Les ménages ont aussi cherché à protéger leur patrimoine du choc inflationniste en produisant un effort supplémentaire d’épargne pour compenser l’érosion de la valeur monétaire de leurs avoirs.

L’illusoire arbitrage épargne/consommation

Avec le ralentissement de l’inflation et la baisse des taux, ces tendances paraissent réversibles. En revanche, la peur de l’avenir, en particulier les inquiétudes sur le niveau des retraites futures, et des comportements de consommation plus sobres pourraient conduire à un nouvel équilibre, avec un taux d’épargne structurellement plus élevé. En d’autres termes, il semble peu probable qu’un scénario de relance de la consommation basé sur une rapide désépargne se concrétise aujourd’hui.

Ce d’autant que les craintes des ménages sur les perspectives d’évolution du chômage augmentent à nouveau. En dépit des chocs successifs qui ont affaibli la croissance, la France a créé près d’un million d’emplois en cinq ans. Totalement atypique en phase de basses eaux conjoncturelles, cette évolution s’est mécaniquement traduite par des pertes de productivité, avec un retard cumulé estimé autour des 5,5 % par rapport au tendanciel d’avant la pandémie. Le développement de l’alternance, le dynamisme des créations d’entreprises à faible activité, le maintien en vie d’entreprises peu rentables grâce aux aides publiques et la rétention de main-d’œuvre dans les secteurs fortement touchés par les chocs successifs, comme l’aéronautique ou l’automobile, ont contribué à élever le niveau d’emplois sans pour autant générer la richesse correspondante.

Productivité en baisse : un phénomène durable ?

Un retour à la normale est prévisible une fois les chocs dissipés. Le recul de la productivité dans le commerce, lié à des changements dans habitudes de consommation, avec une baisse des quantités et de la qualité des produits consommés, synonyme de moindre création de valeur, pourrait être plus pérenne. De plus, les politiques visant à accroître le taux d’emploi (allègements de charges autour du Smic, réforme de l’assurance chômage, etc.) ont permis de réduire le chômage des moins qualifiés, mais au prix d’un affaissement de la productivité globale, en raison d’un effet de structure sur le marché du travail. Le cycle perturbé de productivité ouvre la voie à un rééquilibrage dans un contexte de croissance faible et de fortes incertitudes entraînant des destructions d’emplois et une hausse du chômage.

Alors que les deux moteurs internes de croissance risquent de tourner au ralenti, il semble difficile de compter sur le relais de la demande extérieure, dans un environnement international marqué par la montée des barrières protectionnistes. En définitive, plus la situation d’immobilisme perdure, plus la croissance en portera les stigmates, d’où l’urgence de trouver une issue au blocage politique et institutionnel.

Non, la France n’est pas la Grèce

Le dérapage répété de nos comptes publics nous rend vulnérables aux mouvements de balancier de la finance en cas de désaffection des créanciers étrangers. Cependant, le risque d’un scénario à la grecque est exagéré. Depuis la crise des dettes souveraines, l’Europe s’est dotée d’instruments pour parer l’éventualité d’une crise de liquidité, avec des interventions en dernier ressort de la BCE et des aides sous conditions du Mécanisme européen de stabilité. La véritable menace pour la France est plutôt celle d’un scénario à l’italienne où la dérive des primes de risque renchérit continuellement le coût de la dette et nécessite des efforts budgétaires constants pour simplement réussir à stabiliser la dette publique à un niveau élevé, cette stabilisation fragile restant à la merci du moindre choc. Par ailleurs, cette dégradation de nos finances publiques va à l’encontre de nos engagements européens et ce manque de sérieux budgétaire tend à démonétiser la parole de la France au sein de l’Union au moment même où l’Europe a rendez-vous avec son destin.

La réélection de Trump consacre la fin d’un monde. L’ordre mondial, bâti après-guerre par et pour les Occidentaux et fondé sur des règles multilatérales, disparaît au profit de rapports de force, avec une augmentation de la conflictualité dans les relations internationales. L’Europe a prospéré dans ce monde de règles et a profité des dividendes de la paix, de l’abondance d’une énergie bon marché et d’un effacement des frontières qui lui a permis de commercer sans entrave. Ce monde-là est définitivement révolu, avec un cycle géopolitique global de fragmentation, sur fond de rivalité systémique entre la Chine et les États-Unis.

Trump ou l’amplification des rapports de force

En s’appuyant sur son slogan « Make America Great Again », Trump aspire à un nouvel âge d’or où les États-Unis redeviendraient une puissance inégalée dans les domaines de la défense et des hautes technologies, à la pointe des innovations, et dotée d’une force de frappe économique mondiale grâce à la domination du dollar, tout en prônant un retour aux valeurs conservatrices à l’intérieur et en projetant une vision nationaliste et protectionniste à l’extérieur.

En théorie, l’élection de Trump, fervent partisan d’une compétition stratégique agressive, n’est pas une bonne nouvelle pour l’Europe. Elle pourrait paradoxalement constituer un électrochoc salutaire en incitant l’Union à accélérer son agenda stratégique pour affirmer sa puissance et éviter d’être submergée par la rivalité sino-américaine. Les solutions sont largement documentées dans les rapports Draghi, Noyer ou Letta concernant le futur de la compétitivité en Europe (voir encadré), le marché unique ou l’union des marchés de capitaux.

L’Europe n’a plus le luxe du temps

Sur le plan économique, investir et innover restent les piliers d’une stratégie industrielle tournée vers l’avenir, avec la nécessité de changer d’échelle pour faire émerger les industries et les champions européens de demain. L’Europe n’a en outre pas d’autre choix que de retrouver la voie d’une autonomie stratégique dans les domaines clés de l’énergie, de la santé, de la défense et de la sécurité, ou des technologies critiques.

Pour concrétiser cette vision partagée d’une Europe à la pointe de la technologie, ambitieuse sur le climat et capable de protéger ses citoyens dans un monde multipolaire et en tension, il est essentiel de mobiliser et de mettre en synergie des moyens considérables pour financer les investissements qui vont construire l’Europe « puissance » de demain. Une épargne européenne abondante doit permettre de massifier les capacités de financement en faveur de la croissance, grâce notamment à l’intermédiation de marchés de capitaux plus intégrés et d’acteurs financiers puissants et compétitifs. Pour libérer le potentiel européen, il est aussi crucial de mettre fin à l’inflation de règles et de normes, à la fois lourdes et inefficaces, pour faire de la sobriété normative un levier de compétitivité et un catalyseur d’innovation.

Par ailleurs, l’Europe n’a plus le luxe du temps, avec une urgence à agir qui appelle à une réforme de la gouvernance européenne pour des prises de décision et une mise à exécution rapides. Les prochains mois seront un test de cohésion et de rapidité. Nos défis communs exigent l’unité, au moment où l’Allemagne et la France, moteurs de la construction européenne, sont fragilisés et où les réflexes nationalistes se réveillent. Face à l’adversité, il faut croire en la prophétie de Jean Monnet, un des pères fondateurs de l’Union européenne, selon laquelle « l’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises ».

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº899-900
Des statistiques trompeuses pour mesurer le décrochage européen
Dans son rapport sur le futur de la compétitivité européenne, Mario Draghi dresse un diagnostic brutal et sans appel d’un décrochage d’une Europe prise en étau entre les volontés de puissance de la Chine et des États-Unis. L’objectif du rapport ? Créer une véritable prise de conscience de l’urgence à agir face à un risque de marginalisation de l’Europe, quitte à instrumentaliser la peur du déclassement pour créer un électrochoc. Pourtant, l’idée selon laquelle l’Europe accuse un retard de croissance significatif par rapport aux États-Unis n’est pas totalement exacte.
Lorsqu’il s’agit de comparer les performances économiques entre pays, on peut, de manière simple, utiliser le produit intérieur brut (PIB) à prix courants, converti dans une monnaie commune, le dollar américain. À cette aune, le constat est implacable puisque la taille de l’économie de la zone euro, quasi identique à celle des États-Unis en 2008, lui est aujourd’hui inférieure de plus de 40 %. De quoi donner raison aux tenants du déclinisme ! Néanmoins, utiliser cet indicateur à des fins de comparaisons temporelles peut conduire à des résultats trompeurs tant l’écart, ainsi mesuré, peut être influencé par les fluctuations du taux de change et les différences d’inflation entre pays. Or, depuis 2008, la forte appréciation du dollar et une inflation américaine en tendance plus élevée ont contribué à gonfler le PIB américain, et donc à sous-estimer les performances économiques de l’Europe...
Le bon indicateur pour les comparaisons internationales est le PIB en parité de pouvoir d’achat (PPA). C’est le PIB converti à un taux de change permettant de gommer les différences de prix entre pays. Pour un pays donné, un dollar des États-Unis exprimé en PPA (valant alors, par exemple, 1,10 dollar) a le même pouvoir d’achat dans ce pays qu’un dollar américain aux États-Unis. Cela corrige les variations de taux de change et gomme les différences de niveaux de prix entre pays. En utilisant cette mesure, le déclin relatif de la zone euro, avec un écart réduit à 12 % par rapport aux États-Unis depuis 2008, paraît beaucoup moins catastrophique. Enfin, la population des États-Unis ayant augmenté plus rapidement que celle de l’Europe au cours de cette période – grâce notamment aux flux migratoires – il convient, pour refléter au mieux les différences relatives de niveaux de vie, de rapporter ce PIB en PPA au nombre d’habitants, de quoi réduire alors l’écart à 6 %. Bien que l’ampleur du déclin relatif de l’Europe soit sujette à débat, le retard incontestable en matière d’innovation compromet la croissance future européenne.