Financement de l'économie

« Nous sommes entrés dans l'ère de l'asset management »

Créé le

21.12.2015

-

Mis à jour le

28.12.2015

Karima Lachgar, observatrice privilégiée de l’industrie de l’asset management, ne peut que constater l’importance prise au cours de ces dernières années par ce secteur dans le financement de l'économie. Mais cette position suscite l’intérêt des régulateurs et cette industrie pourrait encore avoir à faire face, dans les prochaines années, à des enjeux réglementaires.

Dans quel contexte évolue aujourd'hui la gestion d'actifs ?

Sur le plan macro-économique, nous sommes dans une situation d'inflation quasi nulle, de renforcement de la politique de soutien monétaire de la BCE, mais surtout nous sommes entrés dans l'ère de l'asset management. Pourquoi ? Parce que, comme le montrent des signaux convergents, dont une étude récente de PwC [1] , l'asset management devient un des secteurs les plus importants au sein des services financiers car :

  • d'une part, les banques sont contraintes dans leur capacité à prêter et à financer l'économie réelle par un renforcement des exigences prudentielles, notamment un encadrement de plus en plus important de la tenue de marché ; celle-ci devient alors de moins en moins profitable, et se pose aujourd'hui la question de comment mieux la valoriser ;
  • d'autre part, les investisseurs, dans un environnement de taux bas, recherchent des placements plus profitables en termes de rendement et de performance.
Sur le plan réglementaire, nous sommes passés d'un agenda postcrise à un agenda centré sur la relance de la croissance et le financement de l'économie, comme le montrent les trois principaux objectifs poursuivis par la nouvelle Commission européenne et en particulier le Commissaire Jonathan Hill dans le plan d'action pour l'Union des marchés de capitaux (UMC) :

  • tout d'abord favoriser la finance de marché pour augmenter les ressources disponibles et compléter le financement fourni par les banques. Mais le financement par le marché est également considéré par les banquiers centraux comme du shadow banking qu'ils voudraient réguler plus fermement ! ;
  • le deuxième objectif est la fluidification des financements. C'est la raison pour laquelle le plan d'action pour l'UMC inclut différentes propositions qui visent à élargir les offres pour les investisseurs institutionnels et de grand public, comme le passeport pour les fonds européens, l’amélioration de la comparabilité des produits et de la transparence du conseil en investissement mais aussi la conception de produits plus attrayants, comme les ELTIF, ou les EuroPP, la réflexion sur la liquidité sur les marchés obligataires, et enfin la suppression des barrières légales et réglementaires. Ce dernier point fait l'objet d'un call for evidence sur l'impact cumulé des réformes, par lequel la Commission demande aux acteurs d'identifier concrètement et de manière très ciblée les dispositions à revoir dans les réglementations « Barnier » ;
  • enfin vient un dernier sujet porté par l'UMC visant à anticiper les besoins des investisseurs sur le long terme : l'épargne longue est traitée en filigrane dans le projet d'UMC avec les réflexions autour d’un marché européen de produits d’épargne retraite individuels.

Quelles sont les conséquences de cet environnement macroéconomique pour les asset managers et asset servicers ?

Compte tenu de l'importance prise par l'industrie de la gestion d'actifs, les gestionnaires de fonds d'investissement ont tout d'abord une responsabilité fiduciaire accrue vis-à-vis de leurs clients ou investisseurs en termes d'efficience, de distribution, de performance, de rendement, mais aussi de coûts, de compétitivité, de conseil. Désormais le premier secteur des services financiers, la gestion d'actifs doit servir au mieux les intérêts de ses investisseurs et répondre à leurs besoins.

Ensuite, les banquiers centraux regardent de très près cette industrie qui est en train de supplanter la banque parce qu'ils estiment, à l'aune des seuls outils réglementaires qu'ils connaissent, qu'elle n'est pas suffisamment régulée. De plus ils ont mis en avant leur inquiétude qu'un éventuel caractère systémique serait attaché à des fonds en raison de leur taille, en calquant de façon erronée le schéma de pensée de la régulation bancaire à la régulation financière. Il s'agit pourtant de deux situations tout à fait différentes : le modèle de l'asset management est celui d’une gestion pour compte de tiers ; même en cas de sinistre majeur, seuls les investisseurs supportent les pertes certes limitées aux fonds investis, donc sans risque de propagation à d'autres secteurs financiers.

Aujourd'hui, les banquiers centraux concentrent leur inquiétude à propos de l'aspect prudentiel sur la question de la liquidité des marchés et du secteur des fonds d'investissement. Celle-ci est un vrai sujet de préoccupation comme le montrent les rapports récents de l'AMF ou de l'AMAFI. Rappelons toutefois, en ce qui concerne l'asset management, que 70 % de la fortune dans le monde est gérée en interne c’est-à-dire au sein des détenteurs ; 30 % seulement des encours sont confiés en externe, principalement aux asset managers. Cela relativise le poids de cette industrie en termes de risque de liquidité. Le deuxième point est qu'il n’y a généralement pas de marchés (actions, obligataire…) où les fonds d'investissement sont prédominants ; ceux-ci évoluent à côté d'autres acteurs, fonds de pension ou fonds souverains.

Une autre inquiétude des banquiers centraux porte sur la diversité des techniques de gestion du risque de liquidité par les asset managers. À ce propos, il ne faut pas oublier que les deux missions intrinsèques à l'asset management sont la valorisation et la gestion des risques ; cette dernière inclut évidemment le risque de liquidité. Et qu'il s'agisse d'AIFM ou UCITS 5, ces textes comprennent des exigences fortes prévoyant la mise en place de procédures de gestion des risques documentées, d’une fonction de gestion des risques indépendante et d’une politique de gestion de la liquidité comprenant des stress tests.

Les banquiers centraux, y compris dans les rapports du FSB, disent vouloir aussi prévenir le risque de « run ». Toutefois de nombreuses études conduites aux États-Unis, première industrie d'asset management au monde, montrent qu'en période de stress, il peut y avoir des rachats mais cela ne concerne pas 100 % des passifs, même ceux qui ont une liquidité quotidienne. En plus, on constate un déplacement de la liquidité d'un marché à l'autre : c'est plus un jeu de vases communicants qu’une fuite de capitaux.

Autre sujet de préoccupation pour le régulateur : la rémunération des gérants. Il est clair que le modèle CRD 4 n’est pas du tout adapté à la gestion d'actifs déjà soumise à des règles sectorales. En effet, AIFMD et UCITS 5 une fois encore, posent des règles déjà très lourdes en termes de transparence et d'encadrement des rémunérations.

Enfin une question émergente porte sur la possibilité pour certains fonds d'octroyer des prêts toujours dans cette dynamique de multiplier les capacités de financements pour compléter l'offre des banques : les ELTIF [2] le peuvent déjà et c'est pour cette raison que le cadre français est en train d'évoluer avec la consultation lancée par l'AMF [3] .

Où en est le projet de réglementations des fonds monétaires ?

C'est un des points où le registre en matière de réglementation est en train d'évoluer : le projet de texte prévoyait un encadrement strict des fonds monétaires, considérés comme systémiques. Mais aujourd'hui les discours ont évolué dans les instances officielles avec une prise de conscience de l'impact très contreproductif de ce projet de réglementation sur le financement de l'économie et sur l'industrie française de l'asset management ; il est vrai que la présidence luxembourgeoise est aussi passée par là…

Quels sont les défis à relever pour l'asset management sur le plan stratégique et opérationnel ?

Aujourd'hui une nouvelle réflexion démarre au sein d'IOSCO sur les fees [4] . Cela porte par exemple sur le prêt-emprunt de titres : les actifs des fonds peuvent être utilisés pour ces activités, avec des modèles très sécurisés, mais les rémunérations liées bénéficient essentiellement à l'asset servicer et à l'asset manager. Un consensus semble émerger entre régulateurs au niveau mondial pour les re-allouer de façon transparente aux clients.

Le deuxième défi est le Brexit : que va-t-il se passer si le Royaume-Uni sort de l'Union européenne ? Clairement toute une partie de l'asset management et de l'industrie bancaire et financière basée à Londres va quitter le pays. De nombreux gestionnaires dans la capitale britannique s'interrogent à l'heure actuelle sur le pays d'atterrissage en cas de Brexit ; or nous entendons parler de l'Irlande, du Luxembourg, mais jamais de la France. Pourtant la place parisienne a aussi une carte à jouer et elle doit s'y préparer. Mais cette carte est essentiellement fiscale et il est fort dommageable que les discussions menées au sein du comité 2020 se limitent à des sujets certes importants comme le droit des titres, mais sans évoquer le volet fiscal.

Enfin, reste la TTFE dont nous demandons bien évidemment en urgence l'abandon. C'est un des points de notre réponse à la consultation sur l'impact cumulé des réglementations de l’UMC. Les politiques s'honoreraient en reconnaissant de manière constructive leur erreur en la matière.

 

1 « L'asset management moves into the spotlight »,  étude PwC et CACEIS juin 2014.
2 Règlement n°2015/760 sur les fonds européens d’investissement de long terme (FEILT ou ELTIF en anglais)
3 Consultation publique de l’AMF sur la possibilité pour un fonds d’investissement d’octroyer des prêts, d’octobre à décembre 2015
4 L’IOSCO a mené une consultation sur le thème « International Standards on Fees and Expenses of Investment Funds » de juin à septembre 2015.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº791
Notes :
1 « L'asset management moves into the spotlight »,  étude PwC et CACEIS juin 2014.
2 Règlement n°2015/760 sur les fonds européens d’investissement de long terme (FEILT ou ELTIF en anglais)
3 Consultation publique de l’AMF sur la possibilité pour un Fonds d'investissement d’octroyer des prêts, d’octobre à décembre 2015
4 L’IOSCO a mené une consultation sur le thème « International Standards on Fees and Expenses of Investment Funds » de juin à septembre 2015.