La COP21 restera la « conférence annuelle pour le climat » du basculement, où 195 pays ont adopté l’Accord de Paris et ont donc reconnu l’impérative nécessité de limiter le réchauffement climatique en deçà de 2 degrés. Le texte apporte une autre révolution puisqu’il mentionne la contribution de tout le système financier à la réduction massive des émissions de gaz à effet de serre et la nécessité de transformer notre modèle économique basé sur l’usage exponentiel des énergies fossiles. Jusqu’où les acteurs financiers ont-ils conscience de cette révolution et jusqu’où vont-ils y participer ? Novethic a travaillé toute l’année 2015 sur des études permettant de répondre à ces questions. Si elles démontrent qu’il y a un formidable mouvement de mobilisation du secteur financier, celui-ci reste minoritaire.
On estime à un millier le nombre d’acteurs financiers (banques, assurances, fonds de pensions, institutions financières publiques…) qui se sont engagés, en décembre 2015, à intégrer le changement climatique dans la gestion financière. Ils disposent de 30 000 milliards d’euros d’actifs et jouent donc un rôle considérable dans l’économie mondiale. Leurs engagements sont de natures diverses, du désinvestissement du charbon aux financements verts, en passant par la décarbonation de portefeuilles et l’engagement actionnarial. Ils prennent des formes toutes aussi variées, comme l’adhésion à des coalitions (Montreal Pledge, Portfolio Decarbonization Coalition…) ou la publication de feuilles de route permettant d’aligner son activité financière sur une trajectoire de 2 degrés de réchauffement. Dès 2016, il va falloir trier le bon grain de l’ivraie et mesurer jusqu’où ces annonces en cascade ont vraiment changé les choix d’investissement de ceux qui les ont faites, et jusqu’où elles permettent des réductions drastiques et réelles des émissions de gaz à effet de serre.
Désertion du secteur du charbon
Les stratégies climat les plus crédibles dans le secteur financier sont celles qui combinent plusieurs approches. La première étape consiste à mesurer l’empreinte carbone, c'est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre qu’un acteur financier contribue à produire à travers ses différents investissements. Les méthodologies ne sont pas encore stabilisées, mais ceux qui les ont utilisées ont compris que leur véritable impact environnemental est bien là. L’écart entre les émissions directes (immeubles, data centers, parcs automobiles…) et les émissions indirectes peut aller de 1 à 30 ! L’empreinte carbone sert ensuite aux acteurs financiers à définir leur mode opératoire pour en réduire le montant. Elle permet aussi d’identifier le risque carbone, c'est-à-dire l’exposition aux dépréciations à venir des secteurs ou des entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre, comme les producteurs d’énergies fossiles. Pour limiter ce risque, la majorité des investisseurs engagés choisit de combiner décarbonation des investissements, c'est-à-dire limitation des investissements dans les activités les plus émettrices et financements verts – qui peuvent être des green bonds, des parcs solaires ou éoliens, ou encore de la rénovation thermique de bâtiments.
Le Groupe Caisse des Dépôts a, par exemple, adopté un objectif de -20 % d’émissions générées par ses 55 milliards d’euros investis en actions détenues directement, à horizon 2020, et annoncé qu’il investirait 15 milliards dans des actifs verts sur la même période. BNP Paribas a annoncé vouloir investir le même montant en énergies renouvelables. Tous les deux s’orientent aussi vers un désengagement progressif du charbon, tout comme les groupes d’assurance AXA et Allianz.
Le charbon symbolise à lui tout seul l’impact financier du changement climatique. Il est devenu tout aussi risqué d’un point de vue financier que climatique puisque pour garder l’objectif de 2 degrés, il faut laisser dans le sol 80 % des réserves mondiales. Au lendemain de la signature de l’Accord de Paris, Peabody, le géant américain du charbon, a perdu 13 % de sa valeur boursière et celle-ci s’est effondrée de 93 % en un an ! Cette désertion du secteur du charbon par le secteur financier a une cohérence économique évidente, mais pour mesurer l’impact environnemental réel de ces démarches, il faut entamer un énorme travail d’évaluation et d’homogénéisation des données climat produites par le secteur financier. Les objectifs chiffrés et datés devront être assortis d’indicateurs de mesure pertinents, fiables et comparables pour permettre une lecture claire de la contribution de la finance à l’effort de guerre contre le changement climatique.
Que l’élan ne retombe pas
C’est tout l’intérêt du rôle du régulateur financier. Le nouveau héros de la finance climat s’appelle Mark Carney. Il est à la fois président du FSB, le conseil de stabilité financière mondiale, et gouverneur de la Banque d’Angleterre. À ce double titre, il ne cesse d’alerter sur le risque systémique que représente le changement climatique et a lancé, pendant la COP21, une task force pilotée par Michael Bloomberg. Sa mission est de proposer, d’ici fin 2016, des lignes directrices de reporting sur le risque climat pour les acteurs financiers pour permettre de comprendre à quels risques physiques, juridiques et de dépréciation ils sont exposés. Pour Mark Carney, « l’accès à une information de grande qualité permettra aux marchés financiers et aux régulateurs de comprendre et donc de mieux gérer ces risques climatiques qui vont augmenter avec le temps ». Le nouveau gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, lui a emboîté le pas avec son premier discours sur le climat prononcé le premier jour de la COP21. Il y reconnaissait l’existence du risque carbone et la nécessité de travailler à le prévenir.
Il faut maintenant que l’élan ne retombe pas. C’est pourquoi circule déjà un Appel de Paris dont les signataires (villes, régions, entreprises, investisseurs, groupes de la société civile, syndicats et autres…) s’engagent à « résoudre le problème des changements climatiques » et à agir en conséquence. Si plusieurs acteurs financiers y ont adhéré, ils vont devoir en entraîner beaucoup d’autres. En effet, aujourd’hui, plus de la moitié des banques et assurances systémiques (les too big to fail) n’ont pris aucun engagement sur le climat. La transformation en profondeur de l’économie mondiale passe par des évolutions radicales des modèles de financement et des systèmes de mesure de la performance financière ainsi que des émissions de carbone qu’elles contribuent à générer. C’est un défi gigantesque que les acteurs financiers semblent plus nombreux à prendre à bras-le-corps qu’au sein d’autres secteurs, où seuls quelques pionniers ont pris des engagements.