Monnaie et devises

Le yuan et la « désaméricanisation » du monde

Créé le

22.04.2014

-

Mis à jour le

22.05.2015

Les auteurs montrent comment la Chine, lentement mais sûrement, s’emploie à faire du yuan une alternative au dollar dans l’économie mondiale, en favorisant son usage international dans les échanges commerciaux, puis financiers, en créant un réseau mondial de règlement et de compensation en yuan… Dans cette perspective, la convertibilité du yuan devient inéluctable et celui-ci devrait d’ici à dix ans être devenu une vraie monnaie internationale.

Le dollar reste aujourd’hui la monnaie dominante et le yuan n’est pas en position de lui contester cette place. À fin 2013, le dollar comptait encore pour 61,2 ​% des réserves officielles et 81,1 ​% des règlements commerciaux internationaux. Pour autant, la stratégie chinoise de « désaméricanisation » de l’économie mondiale, selon l’expression introduite en octobre dernier par l’agence officielle d’information Xinhua [1] , porte déjà ses fruits.

Au rythme de croissance actuelle, l’économie chinoise sera la première puissance mondiale entre 2018 et 2020, en parité de pouvoir d’achat. La Chine est déjà la première puissance industrielle mondiale depuis 2010 et le premier exportateur depuis 2013. Ses réserves en devises sont colossales, 4 200 milliards de dollars, en intégrant Hong Kong, et 1 000 de plus en y ajoutant les fonds souverains. Sa position extérieure nette est néanmoins plus réduite, à 2 460 milliards de dollars fin 2012 et elle n’apparaît pas extravagante comparée à celle de l’Allemagne, le troisième empire de la mondialisation [2] (1 460 milliards de dollars à la même date mais 1 700 milliards en septembre dernier [3] ).

La taille de la Chine pose problème. Si ses excédents apparaissent insupportables à l’échelle planétaire [4] , leur importance est très relative. En termes cumulés, la position extérieure nette de la Chine représentait fin 2012, 28,8 % de son PIB tandis qu’elle était de 41,5 % pour l’Allemagne. Conjugué à l’excédent record de l’Allemagne de 273 milliards de dollars, l’excédent commercial chinois de 260 milliards de dollars conduit les déséquilibres globaux (« global imbalances ») à retrouver en 2013 leur niveau d’avant crise, la réduction du déficit américain étant compensée par la détérioration de la position des pays émergents.

La politique de change : un empire mercantiliste

Alors que le yuan était indexé sur le dollar depuis 1995, la crise monétaire asiatique de juillet 1998 fera conclure à la Chine que l’accumulation des réserves était nécessaire pour se prémunir des fuites de capitaux, ce qui justifiera une politique mercantiliste fondée sur l’accumulation d’excédents commerciaux. Cette politique a été favorisée par l’explosion du déficit extérieur américain dont Alan Greenspan s’était fait l’ardant défenseur en arguant qu’il trouvait sa source dans l’attrait de l’économie américaine pour les capitaux mondiaux et non dans la désindustrialisation du pays ou dans l’excès de son endettement [5] .

La Chine est admise à l’OMC en décembre 2001 alors que le dollar venait de commencer un mouvement durable de baisse. L’économie chinoise en profite à plein. Le yuan est dévalué de 54,4 % en deux ans et demi face à l’euro. En juillet 2005, sous les pressions internationales suscitées par ses excédents, la Chine modifie sa politique de change pour l’indexer dorénavant sur un panier de neuf monnaies, ce qui l’amène à une revalorisation progressive.

De fin 2001 à fin 2007, le yuan aura été ainsi réévalué de 11,7 % par rapport au dollar mais dévalué de 47,5 % face à l’euro. L’excédent de la balance courante avoisine 10 % du PIB en 2007. Pendant ce temps, les États-Unis et surtout la zone euro perdent en compétitivité et se désindustrialisent. Après un temps d’attente pendant la crise de 2008, les chinois reprennent leur politique de réévaluation progressive. Finalement de fin 2001 à mi-avril 2014, le yuan a été réévalué de 25 % face au dollar mais demeure dévalué de 18 % face à l’euro (voir Tableau 1).  L’évolution récente des déficits commerciaux avec la Chine s’explique par le fort différentiel de la croissance interne des deux zones, l’Europe connaissant un « redressement dépressif » (voir Tableau 2).

L’augmentation des salaires et des droits sociaux a aussi contribué à réduire les avantages comparatifs de l’économie chinoise. Début 2014, la FMI ne chiffrait plus la sous‑évaluation du yuan qu’à 10 % face au dollar, mais l’avantage en coûts comparatifs de la Chine sur la zone euro peut être estimé à 25 %, ce qui reste considérable. Certes, l’Allemagne inverse fortement la tendance dès 2007 en alimentant en machines-outils l’atelier du Monde et devient bilatéralement excédentaire en 2011 (13 milliards de dollars en 2013) mais l’excédent commercial chinois sur le reste de la zone euro était encore de 125,4 milliards de dollars en 2013 – voir Tableau 3).

La « désaméricanisation » passe par la « dédollarisation »

Avec la crise de 2008, la stratégie chinoise change radicalement. La vulnérabilité structurelle de dollar, en raison du dilemme de Triffin [6] ,  lui fait porter des risques considérables au travers du placement de ses réserves. La Chine s’efforce dorénavant de « dédollariser » l’économie mondiale. Dès mars 2009, le Gouverneur de la Banque populaire de Chine demande une réforme du système monétaire international [7] privilégiant les Droits de tirage spéciaux (DTS). Il rend aussi un hommage appuyé au plan Keynes proposé à Bretton‑Woods, qui supposait une monnaie internationale indépendante, le bancor, et un système de pénalisation symétrique des pays dont les balances de paiements étaient déficitaires ou excédentaires. Les déséquilibres globaux rendent plus vulnérable l’économie mondiale aux affres du dollar, ce que les chinois veulent justement maintenant prévenir.

Profitant de l’aubaine, les États-Unis prônent au G20 de Séoul d’octobre 2010, un corridor des déficits (à 2 % du PIB) et des excédents (à 4 % du PIB) des balances courantes. L’Allemagne y met son veto. L’Union européenne adopte une norme à 6 % sur trois ans, mais l’Allemagne l’enfreint (7,3 % en 2013 après 7,0 % et 6,2 %) tandis que la Chine se plie à la règle proposée à Séoul (2,3 % en 2012 après 1,9 % − tableau 3).

Devant l’échec d’une réforme profonde du FMI, la Chine se lance dans la promotion de l’usage international du yuan, comme alternative au dollar. Dans un premier temps, il s’agira d’introduire l’usage du yuan dans les échanges commerciaux. La Chine va multiplier les accords de swaps de devises avec les banques centrales en commençant dès 2008 avec la Nouvelle-Zélande, et surtout avec les pays de l’ASEAN en 2010, puis le Japon en 2011. Ces accords sont accompagnés de projets d’accords de libre-échange, pendants des accords recherchés par les États-Unis, et répondent à des objectifs géostratégiques.

Les accords de swaps sont étendus en 2013 au Royaume-Uni, à la zone euro et aux BRICS. Les 23 accords déjà conclus représentent quelque 400 milliards de dollars dont la contre-valeur en yuan sera disponible pour l’import-export des entreprises ou pour les institutions financières engagées dans le trade finance.

Fin 2013, le commerce extérieur chinois donne déjà lieu pour 20 % à des règlements en yuan. En janvier 2012, la Chine intègre le réseau SWIFT qui annonce en décembre 2013, que le yuan est devenu la deuxième devise mondiale pour les lettres de change et les crédits documentaires (voir Tableau 4). Élargi à l’ensemble des règlements financiers transitant par SWIFT,  le yuan est passé du 20e au 7e rang en 2 ans avec une part encore modeste de 1,42 % du total des échanges (voir Tableau 5). Le recul de l’euro de 10 points est le reflet de la renationalisation des flux financiers au sein de la zone euro, c’est-à-dire de sa fragmentation.

La Chine veut aussi faire du yuan une monnaie de transactions financières. Pour ce faire, il faut qu’il soit plus largement diffusé, ce qui passe par une dégradation de la balance courante. La diminution des excédents commerciaux rendrait la tâche plus aisée, mais il faut aussi que la Chine investisse à l’étranger et laisse des agents économiques étrangers emprunter en yuan.

C’est l’heure des investissements directs, particulièrement vers l’Europe, de ceux de Cosco dans le port du Pirée depuis 2008 à la participation de Dongfeng dans Peugeot en 2014. Le compte financier de la Chine est devenu négatif, encore modestement, de 0,2 et 0,5  du PIB en 2011 et 2012 (voir Tableau 7). La tournée européenne du mois de mars du Président Xi Jinping, à visées avant tout commerciales et financières, n’avait d’autre but que de faciliter la diffusion du yuan à travers l’affaiblissement de la balance des paiements chinoise.

La création d’un marché global du yuan

Il est nécessaire, bien sûr, de créer un marché, c’est-à-dire des instruments et des infrastructures financières d’opérations en yuan. En plus des dépôts et des certificats de dépôts des centres offshore, les émissions d’obligations en yuan par des sociétés non financières étrangères (Dim Sum Bonds) ont timidement commencé en 2010. Les actifs internationaux disponibles en yuan ne sont estimés qu’à 300 milliards de dollars fin 2013 mais croissent très rapidement.

La Chine crée, en outre, un réseau mondial de règlement et de compensation en yuan. Cette architecture originale repose sur quelques centres de clearing offshore couvrant les différents fuseaux horaires, en l’Australie et en Europe, à Londres et peut-être Paris ou Francfort. Ces centres joueront le rôle de sous-compensateurs de toutes les opérations offshore et solderont eux‑mêmes leurs positions sur le marché chinois.

Comme le rappelle Barry Eichengreen [8] , la liberté des mouvements de capitaux alliée à la fixité du taux de change est insoutenable. La convertibilité du yuan devient donc inéluctable. Le troisième plénum de novembre 2013 a effectivement prévu la liberté des mouvements de capitaux et la convertibilité du yuan, dans un premier temps dans une zone de libre-échange onshore ouverte à Shanghai en janvier 2014.

Comme l’ont montré des précédents occidentaux, cette transition requiert des mutations du système financier domestique qui ne sont pas exemptes de risques. Il est urgent pour les Autorités chinoises d’assainir ce système, d’autant plus qu’il a largement abusé, comme d’autres, des largesses monétaires pour développer des activités insoutenables de spéculation sur les actifs patrimoniaux. Les réponses des Autorités à la succession d’incidents de ces derniers mois (voir Encadré 1) attestent qu’elles en ont les moyens [9] .

Des infrastructures internationales et domestiques solides doivent être mises en place avant que le yuan n’occupe la place qui lui revient comme monnaie de transactions commerciales et financières et plus encore pour qu’il puisse devenir une monnaie de réserve. Jacques  Mistral [10] donne un horizon de plusieurs décennies avant que le dollar ne soit détrôné, à moins d’un événement cataclysmique. Celui-ci pourrait aussi provenir des politiques monétaires engagées pour parer au plus pressé depuis 2008 mais porteuses d’amplification des déséquilibres antérieurs. C’est ce que craignent les Autorités chinoises.

Une gestion à long terme

La Chine va appliquer à la finance et à la monnaie, la même stratégie expérimentée avec succès pour l’industrie. Partant de zones spéciales (dans le cas présent, Shanghai), elle étend progressivement l’expérimentation au reste du pays. Et surtout, elle gère le temps sur le long terme. Le pouvoir se projette en décennies, les dirigeants étant choisis pour deux mandats de cinq ans. Dans dix ans, le yuan devrait être devenu une vraie monnaie internationale et la place financière de Shanghai devrait rivaliser avec celle de Londres ou de Wall Street sans oublier Hong Kong avec qui elle est en compétition à moins qu’elles ne se rapprochent à l’image des bourses continentales d’Euronext. Tel est l’objectif assigné au Premier ministre Li Keqiang en charge de la réforme financière, dont il admettait en septembre dernier qu’« elle entrait dans une phase critique [11] ».

 

1 Lui Chang, US Fiscal Failure Warrants a de-Americanized World, Xinhua, 13 octobre 2013. 2 J.M. Quatrepoint, Le Choc des empires, Gallimard, mars 2014. 3 Le reste de la zone euro affichait fin septembre 2013 une position négative de 3 425 milliards de dollars, dont 1 350 pour l’Espagne, contre 4 580 milliards pour les États-Unis tandis que la position du Japon était positive pour 3 130 milliards. 4 J.M. Quatrepoint, Mourir pour le yuan, François Bourin Ed., septembre 2011. 5 « Remarks » d’Alan Greenspan, « Current Account », Economic Club of New York, 2 mars 2004. 6 Dilemme de Triffin (Robert Triffin, économiste belge conseiller du président Kennedy) : pour répondre aux besoins de liquidité monétaire mondiaux, une monnaie internationale doit être créée au travers du déficit de la balance des paiements de son pays origine ; or, ce déficit entraîne naturellement l’affaiblissement progressif de cette monnaie. Un système monétaire international qui repose sur une monnaie nationale est donc, par nature, instable. 7 Zhou Xiaochun, « Reform the International Monetary System », 23 mars 2009, diffusé par la BRI. 8 Barry Eichengreen, « Chinese yuan’s decline leaves observers guessing », The Guardian, 12 mars 2014. 9 Patrick Artus, « Ce ne sont pas les banques qui menacent la Chine », Challenges n° 382, 27 mars 2014. 10 Jacques Mistral, Guerre et Paix entre les monnaies, Fayard, janvier 2014. 11 « Reform Enter Critical Stage », South China Morning Post, 12 septembre 2013.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis
Notes :
11 « Reform Enter Critical Stage », South China Morning Post, 12 septembre 2013.
1 Lui Chang, US Fiscal Failure Warrants a de-Americanized World, Xinhua, 13 octobre 2013.
2 J.M. Quatrepoint, Le Choc des empires, Gallimard, mars 2014.
3 Le reste de la zone euro affichait fin septembre 2013 une position négative de 3 425 milliards de dollars, dont 1 350 pour l’Espagne, contre 4 580 milliards pour les États-Unis tandis que la position du Japon était positive pour 3 130 milliards.
4 J.M. Quatrepoint, Mourir pour le yuan, François Bourin Ed., septembre 2011.
5 « Remarks » d’Alan Greenspan, « Current Account », Economic Club of New York, 2 mars 2004.
6 Dilemme de Triffin (Robert Triffin, économiste belge conseiller du président Kennedy) : pour répondre aux besoins de liquidité monétaire mondiaux, une monnaie internationale doit être créée au travers du déficit de la balance des paiements de son pays origine ; or, ce déficit entraîne naturellement l’affaiblissement progressif de cette monnaie. Un système monétaire international qui repose sur une monnaie nationale est donc, par nature, instable.
7 Zhou Xiaochun, « Reform the International Monetary System », 23 mars 2009, diffusé par la BRI.
8 Barry Eichengreen, « Chinese yuan’s decline leaves observers guessing », The Guardian, 12 mars 2014.
9 Patrick Artus, « Ce ne sont pas les banques qui menacent la Chine », Challenges n° 382, 27 mars 2014.
10 Jacques Mistral, Guerre et Paix entre les monnaies, Fayard, janvier 2014.