En novembre 2017, l’European Payment Council (EPC) lance son quatrième scheme pour un instrument paneuropéen intitulé SEPA Instant Credit Transfer (SCT Inst). En parallèle, la Banque Centrale Européenne annonce le lancement officiel de la nouvelle plateforme de règlement dédiée au paiement instantané libellé en euro et dénommée TIPS (Target Instant Payment Settlement).
Deux ans et demi après, 51 % des prestataires de services de paiements européens sont en capacité de recevoir ce type de virement, soit un peu plus de 2000 établissements.
En novembre 2014, le Danemark avait lancé son système de paiement instantané, faisant figure de précurseur en Europe continentale. Dès le début, les autorités danoises se sont attachées à associer des cas d’usage rendus possibles par l’application mobile MobilePay qui compte alors 3 millions d’utilisateurs sur un pays de 5,6 millions d’habitants. Le succès a été immédiat : chaque danois fait en moyenne 110 transferts instantanés par an, essentiellement pour payer l’addition au restaurant ou offrir un cadeau commun pour un anniversaire. Mais des achats plus importants sont aussi rendus possibles comme celui d’une voiture d’occasion grâce à un montant maximum de 500 000 couronnes danoises, soit environ 67 000 euros.
Pour quel usage ?
Une première conclusion s’impose : le choix d’un moyen de paiement par le consommateur répond aux mêmes critères que le choix d’un bien de consommation courant. À savoir : pourquoi ce moyen de paiement plutôt qu’un autre ? Pour quel usage ?
Le paiement est une industrie de masse. La capacité à atteindre rapidement un volume significatif de transactions tient essentiellement à la pertinence du modèle économique et assure sa rentabilité. Un certain nombre de régulateurs ont vu le paiement instantané comme le produit miracle qui allait remplacer les espèces et les chèques, considérés comme d’un autre temps à l’âge du smartphone et des objets connectés. Soit. Mais, si le modèle prévoit que les économies réalisées sur la mise à disposition des espèces compensent les investissements à réaliser pour construire de nouvelles infrastructures à même de traiter les transactions instantanées, il est essentiel que la mise en œuvre du virement instantané soit rapide et conséquente.
Dès 2008, le Royaume-Uni s’était lancé dans le paiement instantané, mais les résultats n’ont pas été à la hauteur des ambitions. Après 11 ans de service, Faster Payment représente 23 % des virements. A posteriori, la raison de ce demi-échec à l’allumage est une profusion des applications bancaires pour faire un virement instantané. Chaque banque anglaise a proposé sa solution, perdant au fil du parcours client le consommateur britannique. Depuis, une application unique a été mise en place, ce qui a permis de renverser la tendance quant à l’usage du virement instantané au Royaume-Uni.
Une deuxième conclusion s’impose donc : pour un lancement réussi du virement instantané en vue d’un usage B2C (pour les clients finaux particuliers) ou P2P (de personne à personne), une application mobile uniforme est essentielle. Plusieurs banques ont mis en place des solutions de paiement mobile afin de rendre accessible cette fonctionnalité
Révolution silencieuse
À l’heure où nous écrivons, beaucoup d’entre nous partagent le sentiment que du point de vue du consommateur européen ce nouveau scheme SEPA SCT Inst. a été un non-évènement. Or cette impression est trompeuse car une véritable révolution silencieuse est en marche.
En effet, au niveau Européen, le volume des virements instantanés croît très rapidement (5,53 % de volume total des virements européens au 4e trimestre 2019 d’après une estimation de l’EPC), avec le choix de certaines communautés bancaires de migrer totalement vers le virement instantané. Aux Pays-Bas, Worldline opère la chambre de compensation des virements instantanés pour le compte de la communauté bancaire néerlandaise et traite environ 1,5 million d’opérations chaque jour en moyenne
Loin d’être un simple relooking des infrastructures, le virement instantané marque le passage du XXe au XXIe siècle pour la zone monétaire euro. Les évolutions industrielles en cours sont la clé de voûte des architectures futures du paiement. Ce que nous allons détailler ci-après.
Tout d’abord, éliminons l’idée préconçue que le virement instantané a provoqué une accélération des échanges. Depuis plusieurs années, le temps d’échange au niveau des chambres de compensation automatisées est de l’ordre du millième de seconde. À titre d’exemple le temps de traitement de bout en bout des virements instantanés aux Pays-Bas est limité à 5 secondes.
Le changement radical apporté par le nouveau scheme SEPA réside dans la continuité ininterrompue des échanges 24/7/365 et la mise à disposition immédiate des fonds. Ces caractéristiques sont essentielles pour comprendre les évolutions techniques qui en découlent.
Chaîne de traitement
Dès lors, la question qui se pose à un décideur corporate ou banquier est la suivante : quel est le risque à ne pas faire évoluer mes chaînes de traitement des paiements afin de répondre à ces enjeux ? D’autant que le nouveau scheme SEPA revêt un caractère optionnel et que chaque zone monétaire a son propre système de règlement instantané. Cette fragmentation au niveau mondial est toujours pénalisante pour les acteurs à dimension internationale.
Du point de vue industriel, les acteurs de la chaîne de traitement ont commencé par faire évoluer le réacteur nucléaire de toute infrastructure de paiement : la chambre de compensation. Au-delà de la mise en œuvre d’un système de place en mesure de traiter des opérations unitaires en temps réel 24/7/365, l’enjeu est également de mettre en œuvre un mécanisme de pilotage de liquidité au regard de l’exigence de pré-funding adoptée comme norme pour ces opérations. En tant que prestataire technique de la chambre de compensation néerlandaise, Worldline a très tôt travaillé ces sujets cruciaux puisque les banques néerlandaises avaient décidé de faire du virement instantané la nouvelle norme.
En remontant la chaîne de valeur, nous touchons un autre point crucial : le back-office bancaire. Très vite, la décision s’est imposée de mettre en œuvre un nouveau moteur de paiement car les systèmes d’information ne permettaient pas le traitement d’opérations en temps réel avec une disponibilité 24/7/365.
Un back-office doit savoir appréhender les spécificités de chaque typologie de paiement : les transactions SEPA virement et prélèvement, les chèques, la monétique et désormais les transactions SEPA instantanées, et demain les Central Bank Digital Currency (CBDC). Certains prestataires de paiements intègrent ce nouveau moteur de paiement au sein de leurs propres infrastructures
En sus de ces modules de traitements dédiés au virement instantané, il faut s’assurer que les processus transverses comme la lutte contre la fraude, la lutte contre le blanchiment et le terrorisme, et les obligations de conformité soient efficientes quel que soit le canal de paiement. Qui dit paiement instantané, dit aussi fraude potentielle et risque instantanés. L’apport de l’intelligence artificielle sur cette partie de la chaîne de traitement est sans contexte un plus. La difficulté à ce jour est d’avoir un historique suffisant de transactions instantanées pour modéliser les algorithmes de détection de fraude. Sur ce point l’innovation est incrémentale et la rapidité des contrôles avant autorisation pour apporter des solutions est nécessaire. Mais des questions de processus bancaire demeurent, notamment : comment concilier l’impératif d’information au client sous quelques secondes avec la réglementation sur la déclaration de soupçon qui préconise de bloquer les fonds et ne pas alerter le client soupçonné ?
Enfin, nous arrivons au point d’interaction avec le client final. Ce fameux « front end » qui peut être une application mobile, un terminal de paiement, une montre connectée ou un site internet. À ce niveau, point de révolution technologique à proprement parler mais plutôt l’enrichissement du parcours client par des services tiers connectés par API. En créant cette interface intermédiaire, nous maintenons une stabilité opérationnelle des infrastructures tout en expérimentant des solutions pour satisfaire le besoin client.
Attentes des clients
Car la question de fonds n’est pas de savoir comment payer instantanément, mais pourquoi ? Plusieurs réponses viennent spontanément à l’esprit : satisfaire une réclamation client qui induit un remboursement immédiat, déclencher une fabrication / livraison dans un contexte de flux tendu, éviter des pénalités de retards, etc. Le besoin client n’a pas changé avec l’arrivée du virement instantané en Europe, mais ce dernier permet désormais de répondre aux attentes du client. Les premières études relatives au déploiement du virement instantané aux Pays-Bas mettent en lumière une utilisation de la fonctionnalité par le client final sur des plages horaires nouvelles : la nuit, le week-end et les jours fériés. Ce rapport au temps est sans contexte un réel changement dans le comportement des clients finaux. On retrouve cette caractéristique dans l’attente des consommateurs de vouloir accéder aux magasins physiques le dimanche par exemple. Le temps ne doit plus être une frontière.
Pour un fournisseur d’infrastructure comme Worldline, le virement instantané a clairement poussé à repenser la meilleure partie des deux mondes et à proposer toujours plus de modularités.
20 ans après l’avènement de la monnaie unique, suivi par la mise en place d’un espace unique de paiement en euro, est venu le temps d’un unique fuseau horaire continu de règlement à travers l’Europe, grâce au virement instantané. Le Marché unique européen des paiements est en marche. Les dernières annonces de la Commission européenne