Perspective

Vers une nouvelle régulation financière

Créé le

23.08.2013

-

Mis à jour le

29.08.2013

Quel état des lieux faire de la réforme de la régulation financière, en Europe mais aussi outre-Atlantique ? Peut-on déjà juger de son efficacité et de ses conséquences prévisibles sur les activités de BFI ? Il est temps de prendre un peu de recul.

Le Laboratoire d’excellence Régulation financière (Labex RéFi) a reçu le 28 février dernier, au centre Panthéon, des experts du Cercle Turgot, afin de débattre sur la réforme des systèmes de régulation des marchés monétaire et financier.

 

Le conseiller d’État Yves Doutriaux a d’abord rappelé les principales étapes de la construction de la zone euro, puis a présenté les deux nouveaux traités signés en 2012 – instituant un mécanisme européen de stabilité (MES) instauré entre les 17 États de la zone euro –, et un dispositif visant la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), signé par les 25 États membres de l’UEM. En quoi ces traités sont-ils novateurs sur le plan institutionnel ? Ceux-ci rendent l’architecture institutionnelle européenne encore moins lisible. Une réelle avancée consisterait à désigner un ministre de l’Économie et des Finances de la zone euro, qui serait à la fois président de l’eurogroupe et vice-président de la Commission chargée de l’euro, à l’instar de ce qui a été fait en matière de politique étrangère et de relations extérieures de l’Union avec le haut représentant à la politique étrangère commune.

Croissance spéculative

François Mistral, conseiller spécial de l’IFRI, rappelle que l’histoire économique des États-Unis a pu être qualifiée de « croissance spéculative ». Créatrices de richesses pendant l’euphorie, les bulles financières finissent par exploser, avec des conséquences plus ou moins sévères, sans toutefois condamner le système. Le quasi-effondrement du système financier à l’automne 2008 a placé Washington devant des choix drastiques. Le sauvetage des banques américaines a été finalement assuré au printemps 2009 par l’opération stress-tests et les recapitalisations. La loi Dodd Frank a étendu la réglementation des activités financières au-delà de ses limites traditionnelles. Elle encadre les activités de marché à haut risque et impose de nouvelles règles aux échanges de produits dérivés qui devront pour une part substantielle se dérouler sur des marchés organisés. Elle inclut une version atténuée de la règle dite Volcker Rule disposant que les activités de marché pour compte propre seraient prohibées pour les banques couvertes par le mécanisme fédéral d’assurance des dépôts. Les responsabilités de ceux qui ont entraîné l’économie vers l’abîme n’ont jamais été élucidées et les banques ont trop vite été remises en situation de reprendre les mêmes chemins risqués que par le passé. Au total, on ne prend pas de grand risque en pronostiquant, après le second anniversaire de la loi Dodd Frank, qu’il s’agit d’un chantier encore loin d’être terminé.

La martingalisation des marchés

Christian Walter, professeur à l’IAE de Paris, soutient que la régulation des marchés financiers prend depuis une dizaine d’années la forme d’une martingalisation généralisée des prix, qui sous-tend notamment la notion de juste valeur dans les réglementations Bâle III et Solvabilité 2, mais qui ne semble pas être la solution adéquate pour la conception de ces dernières. Martingaliser les marchés revient à dire que l’on cherche à éviter une trop grande volatilité des cours en enrênant les Bourses au moyen de martingales. Dans le cas de la pensée financière, nous nous trouvons face à trois histoires qui coexistent séparément pendant près de 60 ans, en s’ignorant mutuellement jusqu’à leur articulation formelle effectuée dans les années 1980 par une percée conceptuelle majeure. Ces trois aventures intellectuelles sont respectivement :

  • la modélisation des variations boursières par des processus aléatoires ;
  • l’évaluation des actifs financiers et des entreprises ;
  • enfin, la modélisation de l’équilibre en économie.
L’unification s'est produite par binôme de théories : la jonction entre l’évaluation financière et les martingales fut faite par Samuelson entre 1965 et 1973 ; la jonction entre les martingales et les modèles économiques d’équilibre fut faite par Le Roy en 1973 et Lucas en 1978 ; la jonction entre la théorie de l’arbitrage et l’évaluation financière est due à Ross, Harrison, Kreps et Pliska entre 1976 et 1981. La martingalisation systématique des marchés représente l’équivalent pour la finance du XX e siècle de la moyennisation systématique des variables dans la statistique du XIX e siècle [1] .

Les tendances lourdes dans la BFI

François Meunier, ancien DG de la COFACE, montre que certaines tendances lourdes, venant surtout de dynamiques propres au secteur, sont à l’œuvre dans la banque d’investissement. Des changements assez profonds sont à attendre dans son organisation. Une des conséquences de ces changements pourrait être la réduction de la rente dégagée par le secteur financier sur le secteur non financier, et par voie de conséquence, une réduction du niveau de rémunération de ses salariés. Face à des vendeurs indirectement coalisés ou dont les prix sont indolores ou incompréhensibles, la régulation est très mal armée. D’abord, en raison de la complexité des relations de marché rendant difficiles la détection d’anomalies ou de collusion. Le souci prudentiel consiste à imposer à l’industrie de nouvelles contraintes dont l’effet est d’accroître les barrières à l’entrée pour de nouveaux entrants et donc de réduire la concurrence. La concurrence entre banques sur le marché du crédit conduit souvent à une course vers le bas qui accroît le risque bancaire. Au total, très peu de nouveaux acteurs apparaissent, ce qui est un paradoxe pour une industrie qui se vante des nombreuses innovations qu’elle fait naître. S’il y a innovation, on ne voit pas les nouvelles firmes pour les porter. Il est donc probable qu’on assiste à un processus de déconsolidation de l’industrie de banque d’investissement dans les années à venir.



1 Lire aussi, du même auteur, « La martingalisation généralisée des marchés », Supplément au Revue Banque n° 749, juin 2012.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº763
Notes :
1 Lire aussi, du même auteur, « La martingalisation généralisée des marchés », Supplément au Revue Banque n° 749, juin 2012.