Marchés de capitaux verts

Vers une nouvelle ère pour la banque du climat européenne

Créé le

13.11.2019

La finance durable et les marchés financiers « verts » font désormais partie des priorités  dans la relance de la construction de l’Union des marchés financiers. La Banque Européenne d'Investissement, banque de l’Union européenne, accompagne ce mouvement et entend renforcer considérablement son action en faveur de la transition énergétique.

Créée par le Traité de Rome en 1957 pour soutenir les régions européennes dans leurs investissements d’avenir et favoriser ainsi une croissance homogène entre le cœur et la périphérie de l’Europe, la Banque publique de l’Union européenne (UE) a contribué largement à la convergence des économies en finançant plus de 1 000 milliards d’euros de projet au cours de son histoire. À chaque époque, lors de chaque crise, la BEI a répondu aux enjeux de l’UE : récemment, elle a augmenté massivement son activité pour faire face à la crise financière de 2008-2009 ; afin de pallier le déficit d’investissement dans l’économie de demain, elle a ensuite mis en place le Plan Juncker, qui a irrigué plus de 430 milliards d’euros d’investissement dans l’économie européenne depuis 2015.

Intensifier la lutte pour le climat

Face à l’urgence climatique, elle s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son histoire. Le défi est de taille. Il s’agit désormais pour elle de devenir la Banque européenne du climat et de se mettre en ordre de marche pour donner à tous les acteurs privés et publics les moyens et les instruments financiers permettant de remplir cette mission aussi essentielle que colossale. Ce n’est pas nouveau pour l’institution : elle contribue déjà au financement de la protection de l’environnement ou au développement des énergies renouvelables, consacrant plus de 25 % de son activité à la lutte contre le changement climatique, objectif pour lequel elle s’était engagée dans le cadre de la COP 21 et des Accords de Paris.

Mais la réforme qu’elle s’apprête à mettre en œuvre est d’une tout autre envergure : les changements qui se profilent sous l’impulsion des actionnaires – les États membres de l’UE – auront un impact sur l’ensemble du marché non seulement par les volumes de financement que nous comptons déplacer vers l’économie verte mais aussi, et plus fondamentalement, sur le message envoyé à la communauté financière destiné à illustrer l’importance de la transition verte sur nos économies.

Comme banque publique, nous avons en effet l’ambition de montrer la voie en affichant les standards les plus élevés en matière de financement de la lutte contre le changement climatique et d’accompagner, ce faisant, tous les acteurs dans leur mutation.

Nous ne partons pas de rien. Des quatre grands objectifs d’investissement qui nous ont été fixés par nos actionnaires au cours des dernières décennies – PME, Infrastructure, innovation et climat – ce dernier faisait déjà l’objet d’une attention toute particulière. Nous nous étions ainsi engagés, depuis quelques années, sur un objectif chiffré visant à consacrer au moins 25 % de nos financements à ce secteur. Dans les faits, nous sommes au-delà, à plus de 28 %. Demain – en 2025 –, nous ambitionnons de passer à 50 %. Quand on sait que la BEI est le plus grand bailleur multilatéral au monde avec, selon les années, entre 60 et 70 milliards d’euros de prêts accordés à l’UE et à d’autres pays en développement, on mesure l’ampleur des sommes que nous allons mettre en jeu pour la transition écologique.

Mobiliser le secteur privé

Ces financements publics visent d’abord et surtout à mobiliser le secteur privé, dont les moyens sont bien plus importants que les nôtres et absolument nécessaires pour atteindre les objectifs ambitieux affichés par la future Commission de Madame Van der Leyen, à savoir assurer un financement de 1 000 milliards d’euros dédiés à la lutte contre le changement climatique dans les dix prochaines années. L’idée étant, par des outils type partage de risque, de faire du « crowding in » avec le secteur privé vers des objectifs de politique publique. C’est cette mobilisation de tous les acteurs qui va permettre une transformation à grande échelle.

Ces objectifs quantitatifs s’accompagnent de changements majeurs au plan qualitatif qui auront un impact fort pour les marchés.

Ainsi, nous prévoyons de cesser tout financement d’énergies fossiles à horizon 2021. Cette décision est fondamentale. Pas tant pour les montants en jeu : depuis 2013, la BEI n’a consacré que 2 milliards d’euros – soit à peine 3 % des financements dédiés au secteur énergétique – aux projets fossiles, essentiellement dans des petites unités de fabrication de gaz. Le reste de nos prêts dits « fossile » étant uniquement consacrés au transport gazier. L’arrêt de nos financements ne pèsera donc presque rien à l’échelle du secteur, comparé aux volumes issus du privé. En revanche le signal sera éminemment symbolique : la banque publique de l’UE, appelée à devenir sa banque du climat, se retire de ce type de financement. Et elle accompagne ce retrait d’une démarche ambitieuse pour favoriser la transition énergétique des pays qui sont le plus dépendants des énergies fossiles.

C’est ainsi que, depuis toujours, nous concevons le rôle de la BEI : comme défricheur de nouvelles tendances, comme aiguillon, comme soutien au lancement de nouveaux compartiments. Le tout avec la volonté d’aider le développement du marché ou des produits lorsque c’est nécessaire et de laisser le secteur privé agir par lui-même là où il n’y a pas besoin de la banque publique européenne.

Cela se voit, par exemple, sur la partie la plus historique de notre activité, le financement des infrastructures. Alors qu’il y a dix ans encore, nous étions systématiquement appelés pour cofinancer des parcs éoliens terrestres ou offshore, nous avons tendance désormais à être moins impliqués sur ce segment, devenu mature et qui a trouvé ses financeurs privés. En revanche, nous sommes à présent une partie prenante essentielle du marché des éoliennes flottantes, reposant sur une technologie encore en développement, qui ne trouverait pas de relais financiers sans nos garanties publiques. Cette évolution est parfaitement normale, elle témoigne, là encore, du rôle d’une banque publique : prendre le risque financier sur des technologies n’ayant pas encore été stabilisées pour rassurer les autres investisseurs.

Structurer des marchés de capitaux verts

Notre histoire sur les marchés financiers l’illustre également. La BEI a été le premier émetteur « d’obligation climatiquement responsable » (OCR), en 2007, ouvrant un marché des green bonds appelé, depuis, à de formidables perspectives. Dix ans plus tard, plus de 18 milliards d’euros ont été émis et le produit des OCR a permis de financer dans le monde entier 160 projets ayant trait aux énergies renouvelables et à l’efficacité énergétique.

De la même façon, nous avons soutenu un nouveau compartiment, à travers les sustainable awareness bonds, des obligations dédiées au financement spécifique de projets de la BEI en lien avec des objectifs de développement durable des Nations Unies. Les premiers ont été lancés il y a un an, pour un montant de 500 millions d’euros dans le domaine du traitement de l’eau et de la prévention des inondations.

Ce marché va se développer, de même que celui, plus général, des dettes vertes. Toujours dans la continuité de notre rôle en faveur de la structuration du marché, nous avons lancé avec Amundi lors du forum international de Paris Europlace 2019 en juillet, l’initiative Green Credit Continuum dont le principal objectif est de favoriser le développement du marché des obligations vertes et de soutenir ainsi le financement de PME ou d’ETI. L’accord prévoit tout d’abord la création d’un fonds diversifié qui investira dans des obligations vertes émises par les entreprises de la catégorie dite à « hauts rendements » (high yield), en dette privée verte et en dette titrisée verte. Le message est clairement dirigé à l’intention des émetteurs : ils auront de la demande potentielle s’ils veulent se lancer.

Nous sommes enfin un acteur dont la voix compte en matière de régulation financière verte. Cela se traduit par une présence active de représentants de notre institution au sein des organisations chargées de définir les nouvelles taxonomies climatiques. L’enjeu est essentiel, car il s’agit ni plus ni moins de définir ce qui pourra être considéré demain comme un investissement « vert » de ce qui ne le sera pas.

Accompagner des stratégies d’investissement ciblées des banques

Au-delà du lancement de nouveaux segments et de ces aspects réglementaires, la BEI a aussi considérablement fait évoluer, au cours des dernières années, son interaction avec les opérateurs du marché. Certes, nous restons un acteur important du financement des banques. Nous leur apportons des lignes de financement attractives, sur longue durée, et elles, en retour, sont des acteurs essentiels pour relayer les politiques européennes au plus près des territoires et des entreprises les plus petites, en s’appuyant sur la richesse de leur réseau local. Mais dans ce domaine également, nous ajustons notre stratégie : désormais, nous cherchons plus particulièrement à accompagner les banques dans leur stratégie d’investissement avec des outils « nouveaux » de partage de risque ou de garantie de portefeuille. Cela permet de libérer du capital pour engager l’établissement bancaire vers une cible particulière et répondre plus efficacement aux objectifs européens. C’est dans ce cadre que nous avons contracté, en juillet dernier, un prêt et une garantie de 450 millions d’euros à HSBC pour financer des PME dans leurs projets énergétiques ou que nous signerons dans les prochaines semaines avec le gouvernement français un accord de garantie de 1 milliard d’euros entre notre filiale (le FEI) et des banques partenaires qui pourront ainsi accorder des prêts aux jeunes agriculteurs.

Cette tendance aux signatures d’accords ciblés avec les banques va s’accélérer et nous rendra de plus en plus exigeants, dans la mesure où nos actionnaires mais aussi les opinions publiques le sont de plus en plus à notre égard, nous demandant régulièrement des comptes pour s’assurer que nos intermédiaires respectent les principes les plus élevés en matière d’ISR. Nos futurs partenaires bancaires devront donc faire preuve d’un engagement absolu dans leur démarche verte. En retour, le fait d’être ainsi dépositaire d’une partie de l’action de la banque du climat européenne constituera pour eux un incontestable label de qualité que nous nous ferons fort de promouvoir publiquement.

Soutenir les innovations de rupture

L’autre tendance forte de nos futurs financements portera sur l’innovation, plus encore qu’aujourd’hui. Lutter contre le changement climatique c’est à la fois financer des projets plus économes en énergie, mais c’est aussi, à long terme, être capable de trouver des innovations de rupture qui dessineront le modèle énergétique de demain. Voilà pourquoi un acteur public doit être au cœur du financement de l’innovation, soit en direct, soit indirectement pour garantir les prêts accordés par les banques privées et s’assurer qu’il n’y a pas de rupture dans le financement des investissements en R&D. Pour une seule raison, fondamentale : innover dans ce domaine est éminemment risqué et nécessite des moyens très importants, sur le long terme, donc d’avoir un acteur capable de raisonner sur plusieurs cycles.

Dans ce contexte, nous avons mis un accent particulier sur le soutien aux entreprises qui travaillent dans les innovations de rupture. C’est ainsi que nous avons pris une participation de 50 millions d’euros dans un fonds de capital risque de 100 millions d’euros – Breakthrough Energy Venture Europe – lancé par Bill Gates, qui va venir soutenir les start-up européennes les plus innovantes dans le domaine de l’énergie propre. Nous sommes également en train de bâtir une filière crédible dans le domaine des batteries électriques qu’il s’agisse de financer les fabricants eux-mêmes (comme le suédois Northvolt ou le français Forsee Power), mais également les groupes travaillant sur les bornes de recharge électrique, comme Allego, aux Pays-Bas, sans oublier ceux qui testent les véhicules autonomes, tel le français Navya. Pour rattraper notre retard sur la Chine il faut innover, là aussi cela signifie prendre des risques.

Une nouvelle ère

Des infrastructures aux start-up, en passant par les nouvelles régulations des marchés financiers et l’émergence de nouveaux produits, l’année 2020 sera décisive pour accélérer la dynamique en faveur de la lutte contre le changement climatique, au sein de la BEI, de la Commission européenne, des États membres et par voie de conséquence des acteurs privés. Une nouvelle ère s’ouvre, pleine de défis et source d’enthousiasme.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº838bis