En 2018, les énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) représentaient toujours près de 80 % de la consommation énergétique finale. Cette addiction aux énergies fossiles (fossile étant égal à « qui contient du carbone »), qui s’est accélérée très fortement à la fin de la seconde guerre mondiale, dérègle notre climat en amplifiant l’effet de serre naturel via l’ajout massif de gaz tels que le CO2, issue de la combustion fossile. L’atmosphère parvient à bloquer de plus en plus de chaleur, ce qui entraîne le réchauffement climatique, la hausse du niveau de la mer, la perturbation du cycle des précipitations, etc. Pour limiter les conséquences du dérèglement climatique et ses impacts de très grande ampleur sur les sociétés humaines, il faut donc initier une « cure de désintoxication carbone » à l’échelle mondiale. C’est tout le projet de la transition énergétique et climatique, un sacré défi pour l’économie et l’ensemble de ses financeurs.
À la COP 21, dans le cadre de l’Accord de Paris, la communauté internationale a entériné l’objectif ambitieux de contenir la hausse des températures mondiales à un niveau nettement en dessous de +2 °C par rapport aux niveaux préindustriels, ce qui implique de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 5 à 6 % par an à partir de 2020. Ce seuil de 2 degrés correspond, d’après l’état de l’art scientifique, à une limite à ne surtout pas dépasser pour éviter des impacts climatiques d’une ampleur inégalée.
Lors de la COP 21, le rôle déterminant du secteur financier dans la réalisation de cette transition vers une économie bas carbone a particulièrement été mis en exergue. L’Accord de Paris fait mention de la « compatibilité des flux financiers » avec la réduction des émissions d’une part et l’adaptation au changement climatique d’autre part. Il apparaît donc clairement un lien de responsabilité entre un acteur financier et l’activité émettrice de gaz à effet de serre qu’il finance. Comment le secteur financier peut-il œuvrer pour la transition énergétique et la lutte contre le changement climatique ?
Financer la transition énergétique et désinvestir des énergies fossiles
Dans les grandes lignes, il s’agit de réallouer le capital finançant jusqu’ici des activités très intensives en GES – activités qui doivent nécessairement être réduites – vers des activités sobres en GES – activités qu’il est urgent de développer. On peut prendre l’exemple de la production d’électricité, responsable d’un quart des émissions mondiales, où l’enjeu est de stopper les centrales électriques fonctionnant au charbon, pour développer des moyens de production électriques bas carbone, comme les énergies renouvelables. Le financement de l’efficacité énergétique est également clé pour atteindre cet objectif, notamment dans les secteurs du bâtiment (rénovation), de l’industrie (process efficaces) et des transports (voiture économe en carburant). La New Climate Economy estime que le besoin en investissements additionnels dans l’efficacité énergétique et la production d’énergie décarbonée est de 14 000 milliards de dollars entre 2015 et 2030, soit environ 1 000 milliards par an. Le besoin en désinvestissement fossile est quant à lui d’environ -400 milliards par an sur la même période.
Gérer les risques climatiques
En parallèle de cette « responsabilisation » du secteur financier sur les objectifs climatiques, Mark Carney, président du Conseil de stabilité financière, a établi le fait que le changement climatique fait peser sur le secteur financier des risques systémiques, qui peuvent être classés dans trois familles :
- les risques de transition : risques financiers occasionnés par l’impact des mesures pour lutter contre le changement climatique (réglementation, fiscalité, normes…) ;
- les risques physiques : risques financiers occasionnés par les impacts directs du changement climatiques sur les actifs (tempêtes, vagues de chaleur, montée du niveau des mers, inondations…) ;
- les risques juridiques : risques financiers liés aux potentielles compensations que demanderaient des parties affectées par le changement climatique et cherchant des responsables.
Zoom sur l’empreinte carbone : un indicateur de pilotage au niveau des actifs
Afin de suivre cette réduction des émissions de gaz à effet de serre, il a fallu définir un indicateur et une méthodologie pour le calculer. C’est ce qu’on appelle l’empreinte carbone. Cette photo vise à cartographier l’ensemble des émissions de GES dont a besoin une organisation pour fonctionner, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur. La dépendance d’une activité au carbone se situe le plus souvent chez ses fournisseurs en amont ou ses clients en aval. Si l’on convient que ces émissions de GES doivent être réduites, alors on doit s’affranchir progressivement de cette dépendance et ainsi le business model doit être travaillé en conséquence. Prenons l’exemple des sociétés pétrolières : la plus large partie de leur empreinte carbone est constituée de la combustion des carburants vendus à leurs clients. On voit bien ici le lien avec la pérennité économique de ces entreprises si l’on admet qu’il faut laisser sous terre une grande partie des énergies fossiles pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. On peut aussi prendre l’exemple d’un acteur de l’agroalimentaire où l’empreinte carbone sera majoritairement composée des émissions agricoles et d’élevage à l’amont de la chaîne de valeur.
Une fois ce diagnostic établi, la question de la vitesse de réduction de cette empreinte se pose. C’est là qu’entrent en scène des « scénarios » et notamment un « scénario compatible 2 °C ». Sans rentrer dans les détails du calcul, qui peuvent d’ailleurs s’établir selon différentes méthodologies, si une entreprise a des objectifs de réduction alignés sur un scénario 2 °C, cela signifie que la vitesse de réduction de ses émissions est cohérente avec la réduction des émissions de son secteur dans ce scénario. Mais quel scénario utiliser ? On retiendra que des questionnements sont récurrents sur ce sujet, mais dans la pratique, ce sont le plus souvent les scénarios de l’Agence Internationale de L’Energie (AIE) qui sont utilisés.
Avoir des objectifs de réduction des émissions suffit-il à être « aligné avec une trajectoire 2 °C » ? La réponse est assurément non. Car pour tenir ces objectifs dans le temps, il faut que l’entreprise se saisisse à bras-le-corps du sujet, que les dirigeants soient sensibilisés et formés à ces enjeux, que ce plan d’action soit intégré à la gouvernance de l’entreprise et suivi au plus haut niveau, que sa stratégie soit définie en conséquence, que ses investissements soient orientés vers des activités bas carbone, et ainsi de suite. On voit que l’alignement des entreprises avec les enjeux du changement climatique dépasse largement le fait de recycler les gobelets en plastique et nécessite une ré-interrogation sur la « raison d’être » présente et future de l’entreprise.
De l’empreinte carbone actifs à une stratégie au niveau des portefeuilles
Si nous regardons maintenant la chose du point de vue d’un acteur financier, l’empreinte carbone d’un portefeuille d’actifs sera la consolidation des bilans carbone des actifs. Il est donc nécessaire d’avoir des informations sur l’ensemble des actifs sous-jacents d’un portefeuille. Pour cela, il faut aujourd’hui faire appel à des sociétés spécialisées qui, soit fourniront un accès à une base de données constituée préalablement, notamment pour les entreprises cotées, soit iront collecter auprès des actifs les données nécessaires pour réaliser le calcul.
S’aligner sur une trajectoire 2 °C pour un acteur financier ne signifie pas uniquement réduire son empreinte carbone au niveau du portefeuille. En effet, regarder ce seul indicateur peut pousser à surexposer des secteurs qui sont peu intensifs en carbone, mais qui ne contribuent pas pour autant à la transition énergétique et climatique. Pour pallier ce biais, il faut alors quantifier cette contribution à la transition, ce que nous retrouvons dans un indicateur tel que les émissions économisées, qui quantifient les émissions que l’acteur permet de réduire ou d’éviter, chez lui ou sur sa chaîne de valeur. Piloter sa stratégie d’investissement reviendra alors à réduire l’empreinte carbone tout en maximisant les émissions économisées. Mais ces mesures étant par construction une valeur à date et un alignement étant une dynamique, il faudra compléter l’approche par une analyse prospective des actifs : prise en compte du changement climatique dans sa stratégie et ses investissements, ainsi que des objectifs de réduction de l’entreprise. Dernier point : on surveillera attentivement l’allocation sectorielle du portefeuille, qui devra sous-pondérer les actifs fossiles et surpondérer les actifs verts, liée à la production d’énergie décarbonée et à l’efficacité énergétique. Une analyse des scénarios d’investissements liés aux scénarios de l’AIE montre que la part brune et la part verte doivent être équivalentes.
Il est important de noter que dans la prise en compte du changement climatique, chaque classe d’actifs a des enjeux qui lui sont propres et qui doivent être adressés spécifiquement.
Les infrastructures : une classe d’actifs au cœur de la lutte contre le changement climatique
Les infrastructures sont en majorité fortement émettrices de GES. La nécessité de construire des infrastructures bas carbone avec une très bonne performance climatique est déterminante pour réussir le défi de la transition énergétique.
De plus, les infrastructures s’inscrivent dans la durée. Conçu pour le moyen et le long terme, le choix des investissements en infrastructures d’aujourd’hui déterminera largement la trajectoire des émissions de GES de demain (concept de « lock-in emissions » ou émissions piégées). Or, les prochaines décennies doivent être celles de l’inversion de la courbe d’émissions de GES dans le monde pour respecter les objectifs de l’accord de Paris. Ainsi, ce sont les investissements d’aujourd’hui qui permettront ou ne permettront pas d’atteindre l’objectif des « 2 °C ».
Pour adresser le double challenge de l’alignement avec une trajectoire 2 °C des portefeuilles d’infrastructures et la gestion des risques climatiques pour ces infrastructures, Carbone 4 a lancé l’initiative « 2-infra challenge », dans un consortium composé de l’Agence Française Développement, la Banque Postale Asset Management, l’EIT Climate-Kic et Meridiam. Cette initiative a pour objectif de développer une méthodologie et un outil opérationnel pour mesurer l’alignement avec une trajectoire climatique des portefeuilles existants et construire des portefeuilles alignés avec une trajectoire 2 °C. Il s’agit également de quantifier les risques climatiques, risques de transition comme risques physiques, pour pouvoir, en due diligence comme en gestion, intégrer et gérer ces risques qui sont amenés à être de plus en plus matériels pour cette classe d’actif particulièrement exposée.