Étude

Union bancaire : le rôle des fusions et acquisitions transfrontières

Créé le

17.05.2019

-

Mis à jour le

28.05.2019

Pour comprendre la moindre rentabilité des banques européennes comparée à celle de leurs homologues américaines, une comparaison détaillée s’impose. Le processus de concentration progresse aux Etats-Unis alors qu’il stagne en Europe, et le contexte juridique dans lequel les banques européennes évoluent est loin d’offrir les mêmes opportunités qu’un vaste marché domestique.

Le moment décisif n’est pas arrivé : ce matin du 25 avril 2019, un bref communiqué informe les parties prenantes de l’arrêt des pourparlers en vue d’une fusion entre Commerzbank et Deutsche Bank. La constitution d’un « champion bancaire allemand » à partir de ces deux groupes était vue comme un acte essentiellement politique – tourné vers le passé ? - qui allait à l’encontre de la logique de création de groupes bancaires européens – tournée vers le futur ? – souhaité par les superviseurs bancaires européens. La rentabilité structurellement faible de ces deux établissements, imposait en effet des conditions extraordinaires à la réussite d’une telle opération : il s’agissait de mettre en œuvre une réduction très significative des coûts (le chiffre de 30 000 réductions d’emplois a été mentionné soit 21 % du total combiné ou près de 40 % du total des emplois situés en Allemagne [1] ) et d’injecter massivement du capital pour soutenir cette opération.

Les banques de la première économie de l’UE dégagent une rentabilité excessivement faible, qu’il s’agisse de l’ensemble des banques allemandes qui obtiennent un RoE de 4.5 % sur la période 2010-2017 ou des seules banques suivies par l’EBA (une dizaine d’établissements systémiques) qui affichent un RoE de 2.6 % sur la période 2010-2018 contre 5.8 % pour l’ensemble des banques européennes de l’échantillon de l’EBA. La rentabilité des deux banques est sur cette période inférieure à celle de leurs homologues puisqu’elles ressortent à 1.8 % pour Commerzbank et 0.6 % pour Deutsche Bank.

Les objectifs de rentabilité (RoE) de chacune des banques prises séparément apparaissent ainsi singulièrement modestes, à 5 % en 2020 pour Commerzbank [2] et à près de 4 % en 2019 pour Deutsche Bank, loin du coût du capital que l’EBA estime se situer actuellement entre 8 % et 10 %. Certes à moyen terme les objectifs des deux banques sont plus ambitieux et ressortent à un ROTE [3] de 8 % en 2020 pour Commerzbank dans un environnement de taux normalisés (plus élevés) et à un ROTE de plus de 10 % à moyen terme pour Deutsche Bank dans un « environnement normalisé ». Il n’en demeure pas moins que ces objectifs restent inférieurs à ceux des autres grandes banques européennes qui s’étagent plutôt entre 9 % et 15 % pour la période 2020-2021.

Une concentration variable

En Europe, l’Allemagne est en système bancaire marqué par une concentration apparente relativement faible et les grandes banques privées (comme Commerzbank et Deutsche Bank) occupent une place modeste. Les banques commerciales détiennent une part de marché proche du tiers sur la base du nombre d’agences [4] , des crédits et dépôts domestiques ou du nombre d’employés, soit une dimension assez proche de celle du groupe des caisses d’épargne ou de celui des banques coopératives.

Les mesures de concentrations en Allemagne restent apparemment très faibles et ne progressent pas vraiment sur la période en dépit de la réduction du nombre de banques (qui passent au total de 2 400 à 1 800 entre 2005 et 2017). L’indicateur HH (qui mesure la concentration du système bancaire [5] sur le critère de la part de marché des banques dans les actifs) montre des évolutions très nettes de renforcement de la concentration en Italie et surtout en Espagne, mais pas en France ni en Allemagne. Cet indicateur donne cependant une vision partielle de la situation concurrentielle car il est calculé à l’échelle nationale en supposant que toutes les banques sont en concurrence sur ce niveau de marché. Cela est loin d’être le cas en Allemagne (et aussi en Italie) du fait de l’implantation très locale des caisses d’épargne et des banques coopératives, alors qu’en France cela correspond mieux à la situation effective de concurrence. De ce fait l’indice HH calculé en retenant les groupes Caisse d’Épargne et Banques Coopératives comme des entités uniques, serait probablement supérieur à 1 500. Une étude de 2013 [6] réalisée sur une division de l’Allemagne en une centaine de zones économiques - ce qui revient de facto à traiter les Caisses d’Épargne et les Banques coopératives comme des groupes unifiés – obtenait un ratio HH de 2 100 en 2013 et montrait une progression significative de cet indicateur entre 1993 et 2003 puisqu’il passait de 1 400 à 2 000 sur cette période.

La période qui a précédé la crise financière de 2008 avait été marquée en Allemagne, à la différence des autres pays de l’Union Européenne, par des restructurations bancaires limitées. Le principal mouvement avait été la fusion en 1997, des deux banques de Bavière qui pour ne pas être acquises par Deutsche Bank, avaient donné naissance au groupe HVB, ce dernier ayant accepté une offre « généreuse » de Unicredit par la suite. Deutsche Bank avait encore échoué à acquérir en 2000 Dresdner Bank, les opérations suivantes avaient vu l’arrivée de Santander et d’ING qui rachetaient des banques atypiques pour s’implanter en Allemagne. La crise de 2008 avait forcé l’acquisition de Dresdner Bank par Commerzbank et Deutsche Bank avait pris le contrôle de Postbank en 2010, d’abord sans l’intégrer puis à compter de 2016 en décidant de l’intégrer.

Des transactions structurantes

Dans les autres pays d’Europe les mouvements de fusions et acquisitions ont été plus structurants et on a pu observer trois mouvements distincts :

– les réorganisations « domestiques » en anticipation de l’intégration bancaire européenne entre 1998 et 2003, avec notamment (a) en Espagne les fusions de Santander et de BCH, la création de BBVA par la fusion de BBV et de Argentaria, (b) en Italie la constitution des groupes Unicredit, Intesa et San Paolo, (c) en France l’acquisition de Paribas par BNPP, du CIC par le Crédit Mutuel et du Crédit Lyonnais par le Crédit Agricole. Ces opérations permettaient en général des réductions de coûts supérieures ou égales à 10 % de la base combinée, sans que les gains ou pertes de revenus ne soient trop significatifs. De ce fait, elles étaient bien acceptées par les investisseurs ;

– un approfondissement des acquisitions internationales, y compris en Europe, marqué par les vagues d’acquisition des banques espagnoles en Amérique Latine (Mexique, Brésil). Les banques européennes ont accentué leur développement en Europe de l’Est (Unicredit, Intesa, Société Générale, KBC, Raiffeisen, Erste Bank) et un certain nombre d’investissements ont eu lieu en Europe du Sud (Grèce, Portugal, Turquie et Italie) notamment de la part des banques françaises. Cette période s’achève en 2007 avec l’offre spectaculaire (plus de 70 Mds€) de la part de trois banques unies pour cette occasion (RBS, Santander et Fortis) sur ABN Amro. Ces opérations étaient en général perçues comme plus risquées, permettant certes d’accéder à des marchés en croissance mais non dénués de risques économiques et politiques in fine destructeurs de valeur (cas de la Grèce par exemple) ;

– les restructurations qui suivent la crise de 2008 avec notamment des fusions domestiques en Espagne, en Italie ou en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays Santander procède à plusieurs acquisitions de petites banques pour consolider sa franchise (10 % de part de marché) et le mouvement concerne aussi les autres challengers que sont CYBK (acquisition de Virgin money en 2018) et Nationwide (acquisitions de 2007-2008). En Espagne BBVA, CaixaBank, Sabadell et Bankia participent activement aux restructurations ; en 2018 Santander rejoint ses pairs en réalisant l’acquisition de Banco Popular pour un euro symbolique alors que cette banque semblait devoir faire faillite. Le paysage bancaire est aussi marqué par des opérations liées aux réorganisations et arbitrages d’activités des grands groupes bancaires. Pour ce qui concerne les activités de banque de détail, on note ainsi des cessions d’activités en Europe de l’Est, ce qui favorise la concentration en Pologne par exemple. Dans l’ensemble, cette dernière phase est cependant restée relativement modeste dans la zone euro et les transactions sont en forte baisse tant en nombre qu’en volumes depuis 2007-2008.

Dans son intervention remarquée de septembre 2017, Danièle Nouy, alors présidente du Conseil de Supervision de la BCE [7] , appelait à l’émergence de grands groupes via des fusions et acquisitions. Son plaidoyer en faveur de champions européens et non de champions nationaux part d’un constat de « surcapacité » bancaire que seuls des rapprochements transfrontières pourraient traiter efficacement. Ces opérations permettent la réduction des capacités excédentaires et la création de banques plus efficientes. En effet le secteur bancaire européen est toujours marqué par :

– le poids des banques dans l’intermédiation financière : les bilans des banques représentent 330 % du PIB dans la zone euro contre 120 % aux États-Unis ;

– une absence de grandes banques réellement européennes à la différence des États-Unis ou une dizaine de groupes (les 4 grandes banques commerciales et 5 à 6 super régionales) ont une présence globale.

Le match Europe/Etats-Unis

La comparaison des cinq premières banques commerciales en Europe et aux États-Unis sur le seul champ de leurs activités « domestiques », c’est-à-dire en Europe (hors GB) pour les 5 européennes et aux États-Unis pour les 5 américaines, met en évidence la « surperformance » des banques américaines. Les deux groupes sont de taille équivalente pour un seul critère celui des crédits et des dépôts cumulés, bien que le modèle soit en fait différent avec un net excédent des dépôts sur les crédits pour les banques américaines (ratio de crédit sur dépôts de 0.65x contre 1,01x pour les européennes).

Pour le reste, les 5 européennes sont deux fois plus petites que les 5 américaines, elles génèrent deux fois moins de revenus et après la réforme fiscale américaine, trois fois moins de résultats. De ce fait leur rentabilité (RoE) est aussi la moitié de celle des banques américaines à 12 % contre 23 %, certes avec un niveau de fonds propres plus élevé en Europe. Le principal écart de performance provient des revenus et non des coûts. Certes, les banques européennes ont beaucoup plus d’agences (50 % de plus) et un peu plus de salariés en relatif à leur taille, mais la réduction du coefficient d’exploitation des banques européennes de 61 % à 55 % n’ajouterait que 3 points de RoE : ce dernier passerait de 12 % à 15 %. L’alignement sur les standards de revenus générés par les banques américaines, soit 8.5 % des RWA contre 6.6 %, ferait en effet passer le RoE de 12 % à 17 %. On peut noter que si l’évolution du nombre de banques ne diffère pas fondamentalement entre les États-Unis et l’Europe, l’évolution du « pouvoir » de marché des banques est différente puisque la concentration américaine mesurée par les indices HH au niveau des comtés progresse alors qu’elle est stable sur la zone euro.

L'Union bancaire en chantier

La création de grands groupes européens se heurte à de nombreux obstacles, d’une part car ces opérations de rapprochement sont complexes, coûteuses et risquées et d’autre part parce que l’Union bancaire est encore en chantier, ce qui crée une situation peu propice à l’arrivée de grands groupes nécessairement systémiques. Les différents blocs de cette union sont à des stades de progression assez différents.

Contrairement à la pratique américaine qui différencie les très grandes banques (une dizaine), les moyennes (moins d’une cinquantaine) et le reste, la pratique européenne vise une harmonisation forte entre les pays et les établissements. Cela peut sembler souhaitable, mais comme il n’y a pas d’harmonisation de la fiscalité ou du droit des faillites, les banques européennes sont encore pour un moment dans un monde où « elles vivent globales mais meurent locales ». De ce fait l’Union comprend des pays « hôtels » et des pays « maisons » : un groupe implanté dans plusieurs pays subit une fragmentation de la liquidité et du capital, les pays « host » arguant du fait que la garantie des dépôts demeure une responsabilité à l’échelle nationale [8] .

Cet état de fait est en train d’évoluer dans la pratique de la supervision unique, mais il ne s’agit pas du seul point de difficulté. Le lien entre les banques et les États d’origine n’est pas rompu tant que les banques investissent leurs coussins de liquidités dans leurs titres souverains. Il s’agit d’une question nettement plus sensible que celle de la garantie des dépôts qui apparaît souvent comme un point de crispation majeur. Comme le note Per Callesen [9] , ces fonds n’ont pas vocation ni en Europe ni aux États-Unis à sauver des grandes banques, mais à traiter les cas des petites ou moyennes banques qui sont essentiellement financées par des dépôts des clients de détail. La mise en place des ratios TLAC pour les banques systémiques crée une couche de dettes « bail-in-able » qui absorbent les pertes jusqu’à 8 % du total de bilan (25 % des actifs pondérés), ce qui devrait être suffisant pour protéger les déposants. Il reste à régler la question de l’assurance des risques exceptionnels (liés à la question du « too big to fail ») qui n’est pas totalement résolue des deux côtés de l’Atlantique.

 

1 A fin 2018, Deutsche Bank employait 91 737 personnes dont 41 669 en Allemagne et Commerzbank 49 410 personnes dont 36 009 personnes en Allemagne.
2 L’objectif fixé courant 2016 est d’un ratio de ROTE supérieur à 6% pour 2020 (à environnement de taux inchangés).
3 ROTE (Return On Tangible Equity).
4 10 174 agences sur 30 126 à fin 2017 soit 35% du total, source : Bank office report 2017 Bundesbank.
5 Qui est la somme des parts de marché au carré de chacune des banques du système ; ainsi, un système avec une seule banque aura un indice HH de 10 000 (soit 100 % de part de marché au carré), alors qu’un système composé de 10 banques ayant chacune 10 % de part de marché aura un indice 1000 (10 fois 10 % au carré). 
6 Le marché pertinent est constitué d’une centaine d’agglomérations économiques ou ROR (RaumOrdnungsRegionen).  V. Michael Koetter, « Market Structures and competition in German Banking », German Council of Economic Expert WP 06/2013, nov. 2013.
7 Danièle Nouy, « Too Much of a Good Thing? The Need for Consolidation in the European Banking Sector, Banking Supervision ECB, 27 sept. 2017.
8 Voir, par exemple, la présentation au Centre des professions financières de Xavier Musca, DG délégué du groupe Crédit Agricole : « Surmonter la balkanisation de la Finance en Europe », 11 juin 2018.
9 Membre du Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale danoise : « The European Banking Union in Perspective, is there Risk Sharing and Joint Liability? » , Finance Denmark’s Executive Conference, 3 sept. 2018.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº833
Notes :
1 A fin 2018, Deutsche Bank employait 91 737 personnes dont 41 669 en Allemagne et Commerzbank 49 410 personnes dont 36 009 personnes en Allemagne.
2 L’objectif fixé courant 2016 est d’un ratio de ROTE supérieur à 6% pour 2020 (à environnement de taux inchangés).
3 ROTE (Return On Tangible Equity).
4 10 174 agences sur 30 126 à fin 2017 soit 35% du total, source : Bank office report 2017 Bundesbank.
5 Qui est la somme des parts de marché au carré de chacune des banques du système ; ainsi, un système avec une seule banque aura un indice HH de 10 000 (soit 100 % de part de marché au carré), alors qu’un système composé de 10 banques ayant chacune 10 % de part de marché aura un indice 1000 (10 fois 10 % au carré). 
6 Le marché pertinent est constitué d’une centaine d’agglomérations économiques ou ROR (RaumOrdnungsRegionen).  V. Michael Koetter, « Market Structures and competition in German Banking », German Council of Economic Expert WP 06/2013, nov. 2013.
7 Danièle Nouy, « Too Much of a Good Thing? The Need for Consolidation in the European Banking Sector, Banking Supervision ECB, 27 sept. 2017.
8 Voir, par exemple, la présentation au Centre des professions financières de Xavier Musca, DG délégué du groupe Crédit Agricole : « Surmonter la balkanisation de la Finance en Europe », 11 juin 2018.
9 Membre du Conseil des gouverneurs de la Banque Centrale danoise : « The European Banking Union in Perspective, is there Risk Sharing and Joint Liability? » , Finance Denmark’s Executive Conference, 3 sept. 2018.