Le moment décisif n’est pas arrivé : ce matin du 25 avril 2019, un bref communiqué informe les parties prenantes de l’arrêt des pourparlers en vue d’une fusion entre Commerzbank et Deutsche Bank. La constitution d’un « champion bancaire allemand » à partir de ces deux groupes était vue comme un acte essentiellement politique – tourné vers le passé ? - qui allait à l’encontre de la logique de création de groupes bancaires européens – tournée vers le futur ? – souhaité par les superviseurs bancaires européens. La rentabilité structurellement faible de ces deux établissements, imposait en effet des conditions extraordinaires à la réussite d’une telle opération : il s’agissait de mettre en œuvre une réduction très significative des coûts (le chiffre de 30 000 réductions d’emplois a été mentionné soit 21 % du total combiné ou près de 40 % du total des emplois situés en
Les banques de la première économie de l’UE dégagent une rentabilité excessivement faible, qu’il s’agisse de l’ensemble des banques allemandes qui obtiennent un RoE de 4.5 % sur la période 2010-2017 ou des seules banques suivies par l’EBA (une dizaine d’établissements systémiques) qui affichent un RoE de 2.6 % sur la période 2010-2018 contre 5.8 % pour l’ensemble des banques européennes de l’échantillon de l’EBA. La rentabilité des deux banques est sur cette période inférieure à celle de leurs homologues puisqu’elles ressortent à 1.8 % pour Commerzbank et 0.6 % pour Deutsche Bank.
Les objectifs de rentabilité (RoE) de chacune des banques prises séparément apparaissent ainsi singulièrement modestes, à 5 % en 2020 pour
Une concentration variable
En Europe, l’Allemagne est en système bancaire marqué par une concentration apparente relativement faible et les grandes banques privées (comme Commerzbank et Deutsche Bank) occupent une place modeste. Les banques commerciales détiennent une part de marché proche du tiers sur la base du nombre
Les mesures de concentrations en Allemagne restent apparemment très faibles et ne progressent pas vraiment sur la période en dépit de la réduction du nombre de banques (qui passent au total de 2 400 à 1 800 entre 2005 et 2017). L’indicateur HH (qui mesure la concentration du système
La période qui a précédé la crise financière de 2008 avait été marquée en Allemagne, à la différence des autres pays de l’Union Européenne, par des restructurations bancaires limitées. Le principal mouvement avait été la fusion en 1997, des deux banques de Bavière qui pour ne pas être acquises par Deutsche Bank, avaient donné naissance au groupe HVB, ce dernier ayant accepté une offre « généreuse » de Unicredit par la suite. Deutsche Bank avait encore échoué à acquérir en 2000 Dresdner Bank, les opérations suivantes avaient vu l’arrivée de Santander et d’ING qui rachetaient des banques atypiques pour s’implanter en Allemagne. La crise de 2008 avait forcé l’acquisition de Dresdner Bank par Commerzbank et Deutsche Bank avait pris le contrôle de Postbank en 2010, d’abord sans l’intégrer puis à compter de 2016 en décidant de l’intégrer.
Des transactions structurantes
Dans les autres pays d’Europe les mouvements de fusions et acquisitions ont été plus structurants et on a pu observer trois mouvements distincts :
– les réorganisations « domestiques » en anticipation de l’intégration bancaire européenne entre 1998 et 2003, avec notamment (a) en Espagne les fusions de Santander et de BCH, la création de BBVA par la fusion de BBV et de Argentaria, (b) en Italie la constitution des groupes Unicredit, Intesa et San Paolo, (c) en France l’acquisition de Paribas par BNPP, du CIC par le Crédit Mutuel et du Crédit Lyonnais par le Crédit Agricole. Ces opérations permettaient en général des réductions de coûts supérieures ou égales à 10 % de la base combinée, sans que les gains ou pertes de revenus ne soient trop significatifs. De ce fait, elles étaient bien acceptées par les investisseurs ;
– un approfondissement des acquisitions internationales, y compris en Europe, marqué par les vagues d’acquisition des banques espagnoles en Amérique Latine (Mexique, Brésil). Les banques européennes ont accentué leur développement en Europe de l’Est (Unicredit, Intesa, Société Générale, KBC, Raiffeisen, Erste Bank) et un certain nombre d’investissements ont eu lieu en Europe du Sud (Grèce, Portugal, Turquie et Italie) notamment de la part des banques françaises. Cette période s’achève en 2007 avec l’offre spectaculaire (plus de 70 Mds€) de la part de trois banques unies pour cette occasion (RBS, Santander et Fortis) sur ABN Amro. Ces opérations étaient en général perçues comme plus risquées, permettant certes d’accéder à des marchés en croissance mais non dénués de risques économiques et politiques in fine destructeurs de valeur (cas de la Grèce par exemple) ;
– les restructurations qui suivent la crise de 2008 avec notamment des fusions domestiques en Espagne, en Italie ou en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays Santander procède à plusieurs acquisitions de petites banques pour consolider sa franchise (10 % de part de marché) et le mouvement concerne aussi les autres challengers que sont CYBK (acquisition de Virgin money en 2018) et Nationwide (acquisitions de 2007-2008). En Espagne BBVA, CaixaBank, Sabadell et Bankia participent activement aux restructurations ; en 2018 Santander rejoint ses pairs en réalisant l’acquisition de Banco Popular pour un euro symbolique alors que cette banque semblait devoir faire faillite. Le paysage bancaire est aussi marqué par des opérations liées aux réorganisations et arbitrages d’activités des grands groupes bancaires. Pour ce qui concerne les activités de banque de détail, on note ainsi des cessions d’activités en Europe de l’Est, ce qui favorise la concentration en Pologne par exemple. Dans l’ensemble, cette dernière phase est cependant restée relativement modeste dans la zone euro et les transactions sont en forte baisse tant en nombre qu’en volumes depuis 2007-2008.
Dans son intervention remarquée de septembre 2017, Danièle Nouy, alors présidente du Conseil de Supervision de la
– le poids des banques dans l’intermédiation financière : les bilans des banques représentent 330 % du PIB dans la zone euro contre 120 % aux États-Unis ;
– une absence de grandes banques réellement européennes à la différence des États-Unis ou une dizaine de groupes (les 4 grandes banques commerciales et 5 à 6 super régionales) ont une présence globale.
Le match Europe/Etats-Unis
La comparaison des cinq premières banques commerciales en Europe et aux États-Unis sur le seul champ de leurs activités « domestiques », c’est-à-dire en Europe (hors GB) pour les 5 européennes et aux États-Unis pour les 5 américaines, met en évidence la « surperformance » des banques américaines. Les deux groupes sont de taille équivalente pour un seul critère celui des crédits et des dépôts cumulés, bien que le modèle soit en fait différent avec un net excédent des dépôts sur les crédits pour les banques américaines (ratio de crédit sur dépôts de 0.65x contre 1,01x pour les européennes).
Pour le reste, les 5 européennes sont deux fois plus petites que les 5 américaines, elles génèrent deux fois moins de revenus et après la réforme fiscale américaine, trois fois moins de résultats. De ce fait leur rentabilité (RoE) est aussi la moitié de celle des banques américaines à 12 % contre 23 %, certes avec un niveau de fonds propres plus élevé en Europe. Le principal écart de performance provient des revenus et non des coûts. Certes, les banques européennes ont beaucoup plus d’agences (50 % de plus) et un peu plus de salariés en relatif à leur taille, mais la réduction du coefficient d’exploitation des banques européennes de 61 % à 55 % n’ajouterait que 3 points de RoE : ce dernier passerait de 12 % à 15 %. L’alignement sur les standards de revenus générés par les banques américaines, soit 8.5 % des RWA contre 6.6 %, ferait en effet passer le RoE de 12 % à 17 %. On peut noter que si l’évolution du nombre de banques ne diffère pas fondamentalement entre les États-Unis et l’Europe, l’évolution du « pouvoir » de marché des banques est différente puisque la concentration américaine mesurée par les indices HH au niveau des comtés progresse alors qu’elle est stable sur la zone euro.
L'Union bancaire en chantier
La création de grands groupes européens se heurte à de nombreux obstacles, d’une part car ces opérations de rapprochement sont complexes, coûteuses et risquées et d’autre part parce que l’Union bancaire est encore en chantier, ce qui crée une situation peu propice à l’arrivée de grands groupes nécessairement systémiques. Les différents blocs de cette union sont à des stades de progression assez différents.
Contrairement à la pratique américaine qui différencie les très grandes banques (une dizaine), les moyennes (moins d’une cinquantaine) et le reste, la pratique européenne vise une harmonisation forte entre les pays et les établissements. Cela peut sembler souhaitable, mais comme il n’y a pas d’harmonisation de la fiscalité ou du droit des faillites, les banques européennes sont encore pour un moment dans un monde où « elles vivent globales mais meurent locales ». De ce fait l’Union comprend des pays « hôtels » et des pays « maisons » : un groupe implanté dans plusieurs pays subit une fragmentation de la liquidité et du capital, les pays « host » arguant du fait que la garantie des dépôts demeure une responsabilité à l’échelle
Cet état de fait est en train d’évoluer dans la pratique de la supervision unique, mais il ne s’agit pas du seul point de difficulté. Le lien entre les banques et les États d’origine n’est pas rompu tant que les banques investissent leurs coussins de liquidités dans leurs titres souverains. Il s’agit d’une question nettement plus sensible que celle de la garantie des dépôts qui apparaît souvent comme un point de crispation majeur. Comme le note Per