Le point de vue d’un banquier

« Une vraie visibilité sur 3 ou 5 ans serait facilitateur pour la conduite des changements que nous menons actuellement dans nos entreprises »

Créé le

22.02.2017

-

Mis à jour le

01.03.2017

Directeur général de la Banque Populaire Auvergne Rhône Alpes, née le 7 décembre 2016 de la fusion des Banques Populaires des Alpes, Loire et Lyonnais et du Massif Central, l’auteur livre sa vision pragmatique de dirigeant d’entreprise bancaire en exercice, dans le contexte pré-électoral, européen et mondial actuel.

Les banques sont des acteurs majeurs de l’économie en France. En tant que dirigeant de banque, quelle attitude attendez-vous de la part des candidats et du futur président envers les acteurs bancaires ?

Le secteur bancaire a besoin d’avoir une reconnaissance normale et légitime, comme tous les autres secteurs d’activité. Car c’est un secteur important et il y a parfois une tendance à tirer à boulets rouges sur les banques en France. Or il faudrait avoir un peu de recul et d’objectivité. Le secteur financier et bancaire est le troisième employeur privé de notre pays. On devrait se féliciter de la bonne santé des banques françaises, qui ont significativement renforcé leurs fonds propres et leur liquidité depuis 2009. Le secteur bancaire est solide et résilient contrairement à ses homologues européens. Au moment où la zone euro va entrer dans de nouvelles turbulences avec le Brexit et les élections française et allemande, les banques françaises représentent un vrai atout pour la France.

Par conséquent, il est important de reconnaître qu’il n’y a pas de grande économie sans grandes banques. Et il faut défendre les intérêts des banques françaises par rapport à leurs homologues européennes, anglaises ou américaines. Quand de nouvelles contraintes sont imposées aux banques, il faudrait avoir une position forte et équitable qui soit le garant d'une égalité de traitement entre les grandes banques internationales.

Les banques semblent moins présentes dans le discours des politiques cette année qu’en 2012. Que pensez-vous des discours sur les banques aujourd’hui ? Récemment, vous mentionniez le bank bashing sur votre blog…

Le bank bashing existe encore aujourd’hui ; même s’il est moins fort qu’il y a quelques années, il revient parfois, de manière assez régulière. Les politiques peuvent nous aider sur des sujets de réglementation, faire en sorte que dans les négociations internationales, nos institutions et l'État soient un soutien fort, comme cela est le cas dans d’autres pays. La culture du lobbying en France est moins puissante que dans d’autres pays, comme les pays anglo-saxons.

Avez-vous des attentes concernant la réglementation, qu’elle soit européenne ou mondiale ?

Les politiques doivent être attentifs sur le fait que toutes les banques, quel que soit leur pays d'origine, devraient être assujetties aux mêmes contraintes. Par exemple, aujourd’hui, il faudra être vigilant sur les évolutions réglementaires annoncées aux États-Unis par Donald Trump, et veiller à ce que les banques françaises et européennes ne soient pas pénalisées demain par rapport à un allégement des contraintes qui pourrait concerner les banques américaines. Il est vital qu'il y ait une égalité de traitement par rapport aux banques anglaises ou américaines, car nous sommes dans un monde concurrentiel.

Quels seraient vos souhaits concernant le financement de l’économie, des entreprises notamment, par exemple en termes de mesures qui pourraient être prises ?

De la stabilité ! Rien n’est pire que l’instabilité juridique, réglementaire et fiscale. Or, en France, nous sommes les champions européens de l’instabilité. Avoir une vraie visibilité sur 3 ou 5 ans serait facilitateur pour la conduite des changements que nous menons actuellement dans nos entreprises. Concernant le financement de ces dernières, il faudrait veiller à ce que les banques soient alignées en permanence sur les autres secteurs d'activité, comme sur la taxe sur les salaires et le taux d'IS. Les banques demeurent de gros employeurs et elles ont aussi un niveau d'investissement important qu'il faut favoriser et encourager.

Concernant la rémunération et la fiscalité des produits bancaires, il faudrait que le taux des produits réglementés ne soit pas décorrellé et désynchronisé de l’évolution des taux de marché. Chacun sait ainsi que le taux de rémunération du Livret A est trop élevé par rapport au niveau des taux à court terme observés sur les marchés depuis plus de deux ans.

Quid d’éventuelles mesures pour réorienter l’épargne vers le financement des entreprises, objectif souvent évoqué ?

Je suis plutôt dubitatif sur ce sujet, car les tentatives faites dans ce sens n’ont pas forcément porté leurs fruits. Les banques ne sont pas nécessairement en attente de nouveaux produits d’épargne, car elles disposent déjà d’une gamme assez large. Le sujet principal aujourd’hui est, de mon point de vue, de stabiliser la fiscalité sur les produits d'épargne, plus que de créer de nouveaux produits.

Que pensez-vous de mesures en faveur du financement de la transition énergétique, comme le green supporting factor, proposé par la Fédération bancaire française ?

Ce projet serait facilitateur pour que les banques prennent davantage d’engagements dans l’accompagnement de financements liés à la transition énergétique. Un traitement prudentiel favorable serait justifié et utile.

Concernant la fiscalité, que pensez-vous du projet de taxe européenne sur les transactions financières ?

Par conviction, je ne suis pas opposé par principe à toute nouvelle réglementation bancaire ou financière à la condition que de telles mesures soient appliquées de la même manière dans tous les pays de la zone euro, ainsi qu’au Royaume-Uni et aux États-Unis. Or le projet de taxe européenne sur les transactions financières est mené dans le cadre d’une coopération renforcée qui ne concerne que dix pays ; ce serait donc une forte contrainte supplémentaire, alors même que ce sont les banques américaines qui dominent très largement les activités de marché ! Ce projet est donc incohérent en l'état.

Faut-il renforcer la zone euro, dans le monde du Brexit et de Donald Trump ?

Que le Royaume-Uni sorte de la zone euro n’est pas une bonne nouvelle. Aujourd’hui, il devient plus urgent encore de consolider la zone euro, car l’Europe demeure une formidable opportunité pour nos entreprises et aussi pour le secteur bancaire.

Que faire pour l’attractivité de la Place de Paris et des banques françaises ?

Il faudra surtout se battre et ne pas faire preuve d'angélisme et de naïveté car nous serons dans une vraie compétition. Dans la mise en œuvre du Brexit, certaines places financières européennes acquerront plus d’importance. Il y aura probablement une compétition entre Paris, Frankfort et Dublin notamment. Le siège de la BCE est déjà à Frankfort, ce qui peut avantager cette place. Il faudra être actif pour que Paris soit la plus attractive possible.

Par quelles mesures cela peut-il passer ?

Il faudra regarder avec finesse les sujets fiscaux et comparer la fiscalité des différents pays européens. Quand on la compare avec l’Allemagne ou l’Irlande, la France est moins attractive fiscalement. Ce sujet sera déterminant dans le choix des transferts d’activité. Le plus important, ce n’est pas le rapatriement de certaines activités de banques françaises sur le continent, qui seront assez marginales a priori, mais le choix de banques internationales de venir développer des activités financières dans des pays autres que le Royaume-Uni. Paris dispose d’une attractivité naturelle comme capitale européenne et pourrait être en mesure de tirer son épingle du jeu.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº806