Quelle est la présence des banques européennes en Europe de l’Est et comment évaluer leur exposition?
Seule une dizaine de banques d’Europe de l’Ouest est présente dans les pays d’Europe de l’Est. Chaque établissement a développé une stratégie qui lui est propre, mais la tendance générale est celle d’une forte hausse du coût du risque de crédit au cours de l’année 2009 et du premier semestre 2010, avec des différences non seulement entre les pays, mais également entre banques dans chaque pays.
Ainsi, en ce qui concerne la banque belge KBC, une des principales banques européennes présente dans la région, le coût du crédit de la zone Europe de l’Est et Russie est passé d’environ 50 points de base sur les encours moyens sur la période 2004-2007 à 83 en 2008 et 212 en 2009.
Comment expliquez-vous ces différences du coût du crédit par pays ?
Dans les pays du nord de l’Europe centrale – Pologne, République tchèque ou Slovaquie –, le coût du risque s’est élevé dans des proportions moindres que dans les pays d’Europe du Sud-Est, comme en Hongrie, Bulgarie ou en Roumanie. Ces différences s’expliquent par la structure économique de ces pays : les déséquilibres macroéconomiques, le déficit des comptes courants, sont moindres au nord, de même que la récession économique et la baisse du PIB. La part de prêts en devises étrangères aux acteurs économiques, particuliers ou entreprises, est également plus limitée.
... Et pourquoi de telles divergences entre établissements ?
Le coût du risque corporate est plus élevé que le coût du risque retail, donc les banques corporate ont plus souffert. De manière générale, les banques qui cherchaient à récupérer des parts de marché ont subi des hausses du coût du crédit plus fortes que celles dont les positions de leaders sont établies. Par exemple, Bank Pekao (groupe Unicredit) en Pologne ou CSOB (Groupe KBC) en République tchèque, leaders sur leur marché respectif, ont enregistré une hausse du coût du crédit bien inférieure à celle de la moyenne du système bancaire local.
Pour gagner des parts de marché, certaines des banques ont, en outre, proposé davantage de crédits en devises étrangères, c'est-à-dire essentiellement en euros et en francs suisses. Dans les années 2006-2007, lorsque les monnaies locales s’appréciaient par rapport aux monnaies européenne ou suisse, cela paraissait un produit attractif pour les clients, compte tenu du différentiel de taux d’intérêt élevé. Mais il faut nuancer cet avantage car, par la suite, la devise de certains pays s’est nettement dévaluée par rapport à l’euro ou au franc suisse, comme la monnaie roumaine, tandis que d’autres devises ont d’abord baissé, puis se sont reprises en partie, comme en Pologne ou en République tchèque.
Face à cette hausse du coût du crédit, quelle a été la réaction des banques ?
Les programmes de croissance organique dans ces pays, à travers l’ouverture d’agences et l’embauche de personnel, ont été revus à la baisse. En moyenne chez KBC, les coûts opérationnels ont crû de 10% par an en moyenne entre 2005 et 2008, mais affichent une croissance proche de zéro en 2009. En revanche, le volume de crédits mis à disposition de l’économie n’a pas baissé de manière substantielle : aucune banque n’a remis en cause son activité de financement de l’économie dans ces pays.
En matière de financement de l’économie, la baisse des crédits consentis est en fait due à la baisse de valeur en euro des monnaies locales, mais aussi, comme en Europe de l’Ouest, à la crise économique qui entraîne une diminution du besoin en fonds de roulement des entreprises et donc des crédits à court terme.
Enfin, il faut noter la situation particulière des banques européennes dont la maison mère a bénéficié d’une aide de l’État ; elles ont dû soumettre des plans de restructuration pour éliminer l’avantage concurrentiel suite au sauvetage, avec quelques conséquences dans leurs implantations internationales. La vente de la filiale polonaise d’Allied Irish Bank à Santander en est l’illustration, mais cette transaction a été provoquée par les difficultés d’AIB en Irlande.
Existe-t-il, comme en Europe, une volonté politique de financer l’économie et les entreprises?
La situation est plus complexe : dans bon nombre de pays d’Europe de l’Est, la majorité du système bancaire est sous contrôle des banques d’Europe occidentale. Les gouvernements locaux ne peuvent donc pas formuler d’exigences particulières vis-à-vis de ces banques étrangères, mais ils leur ont néanmoins demandé que les flux de financement restent ouverts.
Certes, quelques établissements implantés depuis peu et de manière périphérique, se sont retirés. Mais dans l’ensemble, les banques européennes continuent de penser – compte tenu du plus faible taux de pénétration du crédit dans ces pays et de l’effet de convergence avec les pays d’Europe de l’Ouest – que la croissance des taux d’équipement bancaire (crédits et de dépôts) est supérieure à celle des pays d’Europe de l’Ouest à moyen terme. D’autant que l’endettement des gouvernements des pays d’Europe de l’Est est généralement inférieur à celui des pays de l’Ouest.
Reste-t-il des opportunités d’implantation en Europe de l’Est ?
La croissance des crédits des pays d’Europe de l’Est est sans doute inférieure à ce qu’elle a été entre les années 2000 et 2008 mais, de manière générale, l’industrie bancaire dans le monde fait face à une croissance plus faible. Il est difficile d’évaluer s’il reste de grandes opportunités pour les banques qui ne sont pas déjà implantées ; notons que le rachat de la filiale polonaise d’Allied Irish Bank s’est réalisé à un prix relativement élevé.
Pourrait-on assister à des opérations significatives de M&A dans cette région dans les années qui viennent ?
L’évolution en matière de M&A dans cette région est imprévisible. Les fusions entre banques d’Europe de l’Ouest implantées à l’Est peuvent avoir des effets en chaîne, mais pour l’heure aucun des établissements concernés ne semble remettre en cause sa présence locale. Au contraire KBC, qui a aujourd’hui plus d’employés dans les pays de l’Europe de l’Est qu’en Belgique, a annoncé vouloir y augmenter son allocation de fonds propres par rapport à d’autres activités dans les prochaines années.
1. Les banques étrangères présentes en Europe de l’Est
(Pays Baltes, Pologne, République tchèque, Hongrie, Slovaquie, Slovénie, Roumanie, Bulgarie)
| Banque | nationalité | Principaux pays d’implantation |
| Raiffeisen Zentralbank Group | autrichienne | Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Pologne, Roumanie, Bulgarie, Croatie |
| Erste Bank | autrichienne | République tchèque, Roumanie, Slovaquie, Hongrie, Croatie |
| Unicredit | italienne | Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Croatie |
| Intesa SanPaolo | italienne | Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Croatie |
| KBC Group | belge | République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Pologne, Bulgarie |
| Société Générale | française | République tchèque, Roumanie, Slovénie, Croatie |
| Swedbank | suédoise | Estonie, Lituanie, Lettonie |
| SEB | suédoise | Lituanie, Lettonie, Estonie |
| Eurobank EFG | grecque | Bulgarie, Roumanie, Pologne |
| NBG | grecque | Bulgarie, Roumanie |
2. Analyse du risque des systèmes bancaires des pays d’Europe de l’Est
Le BICRA ou Banking Industry Country Risk Assessment est un classement élaboré par Standard & Poor’s pour comparer le risque des systèmes financiers nationaux, tenant compte du contexte économique, réglementaire, juridique, du risque de crédit et de la rentabilité. Il répartit les pays en 10 groupes allant du risque le plus faible (groupe 1) au plus élevé (groupe 10).
Le GPA ou Gross Problematic Assets est une des composantes majeures du BICRA. Il donne pour chaque pays le pourcentage des crédits au secteur privé qui pourraient être mis en danger par une grave crise économique ou financière. Six classes sont ainsi désignées de 5%-15% à 50%-75%
Pays BICRA GPA
Bulgarie 7 25%-40%
Estonie 6 25%-40%
Hongrie 7 25%-40%
Lettonie 8 35%-40%
Lituanie 7 25%-40%
Pologne 5 25%-40%
République Tchèque 4 15%-30%
Roumanie 7 25%-40%
Slovaquie 4 15%-30%
Slovenie 4 15%-30%
Aucun pays d’Europe de l’Est ne figure dans les groupes les moins risqués (1,2,3), et aucun non plus dans les groupes les plus risqués (9 et 10).
Leur répartition en termes de GPA est plus concentrée, sur les deux catégories 15%-30% et 25%-40%.
3. Banques européennes en Europe de l’Est
Quelques exemples de stratégie d’implantation
Unicredit
La banque italienne est, avec la Raiffeisen bank, une des banques étrangères européennes dont la présence est la plus diversifiée dans la région. La Pologne représente cependant son implantation la plus significative dans la région. Contrairement à l’ensemble des filiales dans la CEE qui dépendent de la structure autrichienne du groupe, l’implantation polonaise est directement rattachée au siège. Elle représentait en 2009 21% des résultats avant impôts du groupe.
Erste Bank
Principalement actif en banque de détail, le groupe autrichien détient des filiales très importantes en République tchèque (Ceska Sporitelna), en Roumanie (Banca Comerciala Romana) et en Slovaquie (Slovenska Sporitelna) qui détiennent chacune de 20 à 30% de parts de marché en matière de prêts comme de dépôts. Une large part du portefeuille de prêts dans la région est couverte par des dépôts domestiques. Son ratio de couverture atteint respectivement 186% et 153% en Hongrie et Roumanie.
+ tableau : taux de couverture des prêts par les dépôts ; voir schéma à part
KBC Group
Les pays d’Europe de l’Est représentent 30% des crédits et des revenus du groupe belge, qui a été avec Unicredit, un des pionniers de l’implantation dans cette région. Environ la moitié de ses activités en Europe de l’Est vient de sa filiale en République tchèque : CFOB, achetée fin 1999. Mais le groupe est également présent en Hongrie et en Pologne, pays dans lesquels il compte parmi les trois établissements leaders. Il a développé en Europe de l’Est des activités de banque mais aussi d’assurance.
Société Générale
La banque française détient des parts de marché significatives en République tchèque et en Roumanie. Sa filiale tchèque Komercni Banka est la 3e banque de détail du pays et la plus importante des filiales du groupe par son total de bilan. Le groupe assure également la vente de services financiers spécialisés dans la région.