Dans un contexte général de prise de conscience grandissante des enjeux climatiques, renforcée par la crise sanitaire que nous vivons, l’analyse des conséquences financières du réchauffement climatique demande aux établissements financiers de mobiliser des compétences complémentaires de construction de scénarios, d’analyse de données et de modélisation mathématique des risques.
Par leurs dispositifs classiques de stress-testing réglementaire et interne, les banques disposent des outils et de l’expertise nécessaire pour mesurer les conséquences d’un scénario de crise sur la situation de solvabilité et de liquidité d’un établissement, et par conséquent sur sa capacité de financement de l’économie pendant le choc.
L’analyse de crise climatique s’inscrit dans un horizon de temps pour lequel il faut se projeter sur le long terme et nécessite de capturer l’ampleur des mutations des relations entre secteurs économiques. Les banques sont en effet, au contraire des assureurs, habituées à des horizons de projection plus courts – classiquement à trois ans. En ce qui concerne la crise Covid-19, elle accélère la capacité des banques à traiter des changements de structure de l’économie anormalement rapides, notamment sur les risques de crédit.
Le dispositif d’analyse de scénarios des banques va donc progressivement s’enrichir pour être mis au service de l’analyse des conséquences du réchauffement climatique sur les portefeuilles d’actifs et les contrats d’assurance, avec à la fois l’analyse des risques directs et celle des risques indirects associés aux activités conduites par les clients. Le travail à fournir est vaste avec en premier lieu, comme souvent, le défi de l’acquisition récurrente des données nécessaires, tant internes qu’externes aux établissements.
BNP Paribas a construit progressivement un dispositif de stress-testing couvrant tous les risques matériels du groupe, à la fois par des démarches au plus près de l’activité des métiers, pour nourrir la gestion du risque quotidienne, et par la constitution début 2017 d’une organisation centrale Stress Testing perFormance Steering & planning, partagée entre les trois fonctions RISK, Finance et Group ALM Treasury, qui anime les analyses transverses à l’ensemble des risques et des entités du Groupe.
Ce dispositif est au cœur des processus de gestion des risques, de planification financière et d’allocation des ressources (capital, liquidité) de la Banque.
Deux niveaux de stress-testing, opérationnel et global
Les deux niveaux de stress-testing, opérationnel et global, connectés par le processus d’identification des risques du Groupe, sont progressivement mis au service de la construction des fondations de l’analyse de scénarios climatiques. Le changement climatique est un facteur de risque qui devient de plus en plus prégnant, tant dans l’analyse des risques de BNP Paribas que dans les préoccupations, et donc les attentes, des différentes parties prenantes à l’évolution de nos activités : clients, investisseurs, superviseurs du groupe, société civile. Développer le dispositif d’analyse de scénarios et de stress-test permet au groupe de mieux analyser et mesurer à la fois l’empreinte carbone de nos actifs et leur alignement avec nos engagements environnementaux, et également la façon dont le réchauffement climatique va impacter le profil de risque de nos différentes activités. Cet outil contribuera ainsi avec d’autres à ce que le groupe accompagne au mieux, en maîtrisant ses risques, la transformation vers une économie bas carbone.
Ce sera en tout premier lieu le cas pour le risque de crédit, accru pour les clients fragilisés par la transition accélérée vers une économie limitant la progression des températures. La transition économique est le facteur de risque ressortant comme le plus matériel sur un horizon de temps intermédiaire d’une décennie. Une transition économique brutale peut également affecter les autres risques tels ceux de marché, d’investissement, de taux, etc. Le réchauffement climatique va par ailleurs progressivement être un facteur aggravant des risques physiques et juridiques pour les différents acteurs économiques. Cela se traduira en risques opérationnels et actuariels qui afficheront sur un horizon plus long (vingt à trente ans) une augmentation du fait des événements de catastrophes naturelles ou de contentieux pour défaut de respect d’engagements climatiques pris.
Les nombreux échanges au sujet de ces enjeux climatiques entre banques, régulateurs, agences de notations et cabinets de conseils montrent qu’un certain nombre d’acteurs évoluent dans la même direction et donc qu’une forme de pratique de place est en train de se construire avec deux étapes successives.
La première est celle de l’amélioration du dispositif de stress-testing du risque de crédit « classique » pour traiter des horizons plus longs et des scénarios avec une forte différenciation sectorielle sur une segmentation sectorielle fine. Cela vient renforcer un dispositif conçu pour traiter des horizons courts (3 à 5 ans) et des chocs macroéconomiques relativement symétriques (crises économiques globales, comparables par exemple à celle de 2009).
La seconde étape est la mise en œuvre d’une approche permettant de projeter des impacts directement au niveau des ratios financiers des clients. Ce type d’approche est nécessaire car les dispositifs classiques de stress-testing se basent sur des relations observées dans le passé et sont donc incapables de traiter des ruptures ou l’introduction de facteurs de risque complètement nouveaux : taxe carbone mordante, innovation, investissements massifs. L’idée est d’introduire des déformations directement dans la structure coût, revenus, dette des clients et d’utiliser ensuite les outils existants pour en mesurer l’impact. Cette partie a également démarré, pour BNP Paribas, sur un premier périmètre de l’entreprise en France.
La crise Covid-19, par son ampleur et sa spécificité, accélère l’évolution du dispositif de stress-testing
Le dispositif de stress-testing de BNP Paribas a permis de répondre en temps et en heure aux superviseurs et de faire face aux nombreuses demandes d’analyses ad hoc émanant des commissaires aux comptes locaux ou centraux. Nos analyses ont ainsi démontré la solidité du groupe qui repose pour partie sur la très grande diversification (pays, sectorielle, contrepartie) de nos portefeuilles de crédits.
Dans le cas de la crise Covid-19, du fait de son caractère épidémiologique, la dimension sectorielle de l’analyse crédit prend une place essentielle par rapport à ce qui avait été expérimenté dans les crises précédentes.
Nous conduisons des travaux pour renforcer notre capacité de projection de scénarios macroéconomiques selon un axe sectoriel fort. Ainsi, nous pouvons prendre en compte l’appartenance à un secteur plus ou moins affecté par la pandémie lors de la modélisation des déformations de coût du risque et des actifs pondérés de crédit.
L’introduction de ruptures de corrélations historiques est rendue également nécessaire par la crise Covid-19 du fait de la surabondance de liquidités et des mécanismes de soutien : aides, moratoires, prêts garantis. La mise en œuvre de modèles de déformations des ratios financiers des entreprises, et de « re-jeu » des notations internes, va permettre de mieux traiter ces ruptures de tendances en adoptant une analyse plus microéconomique, qui repose moins sur les relations observées dans le passé que l’analyse statistique classique sous-jacente aux modèles de stress-tests.
Faire évoluer le dispositif de stress testing crédit
Pour faire évoluer le dispositif de stress-testing crédit vers une capacité de simulation de scénarios climatiques, BNP Paribas participe aux différents exercices réglementaires pilotes afin de progressivement définir l’approche idoine. À titre d’exemple, nous participons à un exercice de ce type avec l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Il se concentre sur la dimension de stress sectoriel à long terme et à ce stade, il ne prend donc pas en compte les spécificités des différents projets financés. Il permet également de contourner la difficulté à court terme de devoir assembler des données trop détaillées sur l’activité et les projets des clients. C’est l’approche qui nous semble la meilleure à court terme pour avoir une première base solide, sans se perdre dans la recherche d’une approche couvrant l’ensemble des aspects du sujet. Par ailleurs, l’approche de l’ACPR est inclusive dans la gestion du projet puisqu’elle associe des banques à toutes les étapes de la conception. Le dialogue est soutenu, favorisant ainsi l’échange de bonnes pratiques.
Simultanément, l’Autorité bancaire européenne ou (ABE) réalise un exercice très central, dont la méthodologie appliquée n’est pas connue des banques participantes. Les banques sont en charge de la collecte des données. La communication des résultats sera globale et non nominative. Nous espérons que ce premier exercice permettra à l’avenir de construire un dispositif intégrant davantage les approches internes des banques afin de traduire les spécificités de leurs profils de risque.
Début 2021, le BES (Biennial Exploratory Scenario) de la Banque d’Angleterre sera consacré au changement climatique. Nul doute que ces premiers exercices seront suivis d’autres courant 2021.
Dans son ICAAP (Internal Capital Adequacy Assessment Process), BNP Paribas se prépare à introduire les analyses climatiques au fur et à mesure de la progression de la matérialité des risques de transition. Ceux-ci devant être notamment pris en compte dans les choix d’allocation de capital aux différents métiers du groupe et ainsi dans le suivi de leur rentabilité. Cela viendra compléter un dispositif de limites d’expositions à des secteurs sensibles, déjà en place dans le cadre du suivi de la gestion de risques de BNP Paribas, et de métriques de pilotage interne de l’évolution des enjeux climatiques du portefeuille de crédits du groupe. Pour toutes ces initiatives, au-delà de la complexité de réduire à un nombre restreint de métriques clefs une réalité climatique multiple, le défi principal tient en la récupération des données internes et externes nécessaires à conduire les différentes analyses. La capacité des établissements bancaires à structurer ce nouvel enrichissement des flux d’informations du risque de crédit sera une des clefs de succès pour une mise en œuvre rapide des analyses d’impact de scénarios climatiques.
Enfin, BNP Paribas ne conduit pas toutes ces innovations seulement en interne. Parmi d’autres relais externes, le concours de la chaire « Stress Test, RISK Management and Financial Steering », lancée par le groupe avec le laboratoire de mathématiques appliquées de l’École Polytechnique, est précieux pour faire avancer les volets de recherche méthodologique et numérique du programme de travail. Au-delà de la mobilisation des compétences de chercheurs et de doctorants, la chaire est un cadre d’échange avec d’autres acteurs économiques et académiques sur le changement climatique.