Services financiers

Un marché unique d’assurance : mythe ou réalité pour la Communauté d’Afrique de l’Est ?

Créé le

17.04.2015

-

Mis à jour le

01.06.2015

Les cinq États partenaires de la Communauté d’Afrique de l’Est (Kenya, Tanzanie, Ouganda, Burundi et Rwanda) affichent une volonté politique d’encourager l’intégration de leurs marchés économiques, notamment dans les services financiers et l’assurance. Alors que des premières étapes ont été franchies (marché commun, harmonisation de la régulation, Union douanière et monétaire), de nombreux projets sont en cours.

Les pays d’Afrique de l’Est présentent une grande diversité de cultures, d’identités ethniques et religieuses, de langues et de revendications territoriales ou d’autonomie. Au cours des dernières années, on a pu observer l’augmentation de l’inter-connectivité et l’intensification des courants d’échanges commerciaux au sein d’un bloc de cinq pays comprenant une population de 144 millions d’habitants, à savoir le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Burundi et le Rwanda. Ces cinq États partenaires forment la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), organisation internationale créée en 1967, dissoute en 1977 et recréée en 2000 [1] .

Au cours de la décennie écoulée, ces pays ont été redynamisés, grâce à l’afflux des investissements étrangers (IDE), à la hausse des dépenses publiques et à la réalisation de projets d’infrastructure d’une grande ampleur. En 2012, les IDE au Kenya s'élevaient à 133 millions de dollars, en Ouganda à 848 millions de dollars, et Tanzanie à 700 millions de dollars [2] . Il est à noter que les flux d’investissement ont été majoritairement destinés aux projets d’infrastructures d’envergure (ports, ponts, routes…). La construction de l’axe ferroviaire Kampala-Kigali-Djouba est un bon exemple de ces investissements étrangers : le projet de 10 milliards de dollars a été financé par la China Exim Bank et réalisé par China Road and Bridge Corporation.

Le processus d’intégration économique joue un rôle moteur

Les facteurs de cette croissance sans précédent sont principalement un environnement favorable aux affaires, la hausse de la demande intérieure ainsi que l’amélioration des performances des secteurs porteurs (l’agriculture, le secteur minier, celui des hydrocarbures, le tourisme). De plus, le processus d’intégration économique joue un rôle moteur qui accélère le développement de la région. Grâce à la volonté politique des gouvernements des pays membres, à partir des années 2000, la CAE n’a cessé d’approfondir son intégration :

  • 2005 : l’Union douanière. À partir de cette date, le commerce intra-régional a pris son essor, avec une augmentation des échanges commerciaux considérable. Le Graphique 1 illustre la dynamique du commerce intra-CAE ;
  • 2010 : le marché commun. L’instauration du marché commun sur l’espace de la CAE a eu pour but de réaliser des économies d’échelle, d’améliorer la compétitivité des acteurs économiques et par conséquent d’attirer plus d’investissement dans les pays ayant les mêmes règles de fonctionnement [3] ;
  • 2013 : l’Union monétaire. Le 30 novembre 2013, cinq pays ont signé le protocole de la création de l’Union monétaire qui entrera en vigueur dans 10 ans à partir de la date de signature, à savoir en novembre  2023 [4] . La CAE a pour but d’harmoniser les politiques monétaires et fiscales de ses pays membres. La finalité étant de mettre en place une Banque Centrale unique. En effet, déjà au stade actuel, Kenya, Ouganda, Tanzanie et Rwanda présentent leur budget annuel simultanément, au mois de juin ;
  • En projet : la Fédération politique de l’Afrique de l’Est. L’Union politique, dernière étape du processus de l’intégration régionale, prévoit des politiques intérieures, judiciaires, étrangères ainsi que de sécurité communes. Cependant, la politique commune n’exclut pas la politique nationale qui continue à exister dans tous les domaines non couverts par les décisions et les règles convenues par les institutions communes [5] .
Le marché d’assurance étant une partie inhérente du système économique, il est lui aussi impacté par ce processus d’intégration régionale. L’harmonisation des normes et des pratiques d’assurance des pays membres est indispensable pour un bon fonctionnement du marché commun.

L’harmonisation des normes d’assurance

En 2013, le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Burundi et le Rwanda se sont mis d’accord concernant l’harmonisation des normes du fonctionnement de leurs marches d’assurance. Ce processus est encadré par 26 principes définis par l'Association internationale des contrôleurs d' assurance [6] . L’élaboration du cadre légal utilisé par les régulateurs des marchés d’assurance va définir les responsabilités du pays d’accueil en termes de supervision des intermédiaires du marché d’assurance.

Il est envisagé de mettre en place un certificat unique pour les courtiers opérant dans les pays de la CAE. À l’instar du secteur bancaire, l’instauration du régime de la licence unique d’assurance est aussi envisageable. Celui-ci supprimerait les barrières à l’entrée sur le marché local et permettrait le développement de l’assurance transfrontalière sans barrières.

La coopération des régulateurs

En 2010, les régulateurs des marchés financiers des cinq pays de la CAE ont signé un Mémorandum de compréhension (Memorandum of Understanding – MoU). Celui-ci porte sur la mise en place de la coopération des organes de contrôle et de la supervision commune des marchés d’assurance ainsi que sur l’implémentation des standards internationaux à travers les cinq pays concernés. Le MoU présente une base légale pour l’échange d’information et l’entraide entre les régulateurs des pays membres ayant pour but d’augmenter l’efficacité de leur travail.

Selon la CAE, « l’objectif du MoU, c’est la protection des assurés et la promotion de l’intégrité, de la stabilité et de l’efficacité des marchés d’assurance. Tout cela en se basant sur la coopération, le degré de la compréhension mutuelle accrue, l’échange d’information et l’ entraide [7] ». En effet, la coopération des autorités de contrôle va améliorer la supervision des compagnies d’assurances qui travaillent à l’échelle régionale. Les États s’engagent à partager entre eux les rapports sur les opérations d’assurance à caractère transfrontalier. Cette approche a également pour but d’éviter l’arbitrage ou une double indemnisation des victimes qui peut avoir lieu dans l'assurance transfrontalière.

Vers un marché commun des services financiers

L’amélioration de la gestion des risques en matière de règlement est un point d'importance.

Les compagnies d’assurances devront faire les dépôts de garantie dans des banques de règlement et mettre en place un fonds de garantie. Par ailleurs, le développement du marché commun de la CAE va stimuler la concurrence et permettra aux compagnies d'assurances de profiter de l’économie d'échelle pour devenir plus efficaces, augmentant ainsi la pénétration du secteur d’assurance dans la région.

Il est à noter que l’intégration de la CAE est renforcée par le soutien de la Banque Mondiale. Celle-ci est en train de mettre en place un projet qui porte sur le développement du secteur financier dans la CAE (Financial Sector Development Regionalization Project I –  FSDRP I [8] ). Ce projet comprend un programme triennal de 16 millions de dollars et l’assistance technique régionale de la CAE, afin de soutenir la transition vers un marché commun des services financiers. L’objectif de ce projet est d’établir une base d’intégration des marchés financiers des pays membres de la CAE. Deux projets sur une période de neuf ans, FSDRP I 2011-2014 et FSDRP II 2014-2019, sont prévus pour réaliser ces ambitions.

Des entraves subsistent…

Toutefois, malgré les efforts de la communauté régionale et internationale, il existe encore de nombreuses entraves qui freinent l’intégration des marchés d’assurance de la CAE ; les plus importantes sont :

  • l'octroi de licences. Pour l’instant, la compagnie d'assurances d'un État partenaire a toujours besoin d'une licence de l'autorité locale afin d'opérer dans un autre État partenaire ;
  • le contrôle des opérations d'assurance transfrontalières ;
  • la fragmentation des données liées à la situation financière des assureurs et des marchés nationaux d’assurance en général ;
  • la réticence de certains acteurs dans le partage de l'information ;
  • l’absence d’un régime fiscal commun ;
  • un niveau insuffisant de l’utilisation des technologies IT ;
  • la divergence des normes législatives ;
  • la restriction de la liberté du mouvement de la main-d’œuvre et du capital à travers des pays de la CAE.
Cependant, malgré les contraintes précitées, le marché régional d’assurance suit la dynamique économique. Liés à la croissance du PIB (en moyenne +5 % entre 2010 et 2013) et à l'épargne des ménages, les marchés d’assurance de l’Afrique de l’Est affichent de bonnes performances : en 2011, les primes émises en non-vie dans trois pays de la CAE (Kenya, Ouganda et Tanzanie) ont enregistré une progression de plus que 20 % (voir Graphique n° 2). Le Kenya reste le leader et attire le plus de primes (1,5 M dollars en 2013 avec la pénétration de 3,4 % et la densité de 35 dollars par personne [9] ).

Un long chemin..

Que l’intégration du marché d’assurance de la CAE se heurte à des obstacles n’est pas étonnant. L’expérience des marchés matures tels que celui de l’Union européenne démontre également un certain échec de l’intégration des marchés d’assurance de ses 28 États membres. Les obstacles structurels (besoin de proximité géographique, barrière de la langue) ou ceux d’ordre financier (rétention locale obligatoire, imposition du pays d’accueil) empêchent d’approfondir l’intégration et de ramener le fonctionnement des marchés d’assurance à un autre niveau, plus unifié et homogène en termes de normes. La mise en place d’un marché commun, y compris dans le domaine des assurances, peut être politiquement proclamée, mais son application pratique exige des compromis importants, tant de la part des assurés et assureurs que de la part des États.



 

1 Le site officiel de la CAE : http://www.eac.int/. 2 Le rapport annuel et états financiers 2012 de l’Agence pour l’assurance de commerce en Afrique, pp. 27-33. 3 Protocol on the Establishment of the East African Community Common Market, Esat African Community. http//www.eac.int. 4 East African trade bloc approves monetary union deal : http://www.reuters.com/article/2013/11/30/us-africa-monetaryunion-idUSBRE9AT08O20131130. 5 Europedia : http://www.europedia.moussis.eu/books/Book_2/3/8/index.tkl?lang=fr&all=1&pos=98&s=1&e=10. 6 L’IAIS (International Association of Insurance Supervisors) a publié 26 principes de base en matière d’assurance, dont la dernière version remonte à 2011. Cet ensemble de normes, principes ou orientations applicables par les superviseurs vise à favoriser la convergence vers un système de surveillance mondial commun et cohérent. 7 EAC insurance regulators sign multilateral MoU, East African Community, Press Release. http://www.eac.int/index.php?option=com_content&view=article&id=476:eac-insurance-regulators-sign-mou&catid=146:press-releases&Itemid=194. 8 Http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/AFRICAEXT/EXTAFRREGTOPTRADE/0,,contentMDK:22962171~pagePK:34004173~piPK:34003707~theSitePK:502469,00.html. 9 « L’assurance dans le monde en 2013 : la reprise de main en ligne de mire », Sigma n° 3-2014, p.49.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº785
Notes :
1 Le site officiel de la CAE : http://www.eac.int/.
2 Le rapport annuel et états financiers 2012 de l’Agence pour l’assurance de commerce en Afrique, pp. 27-33.
3 Protocol on the Establishment of the East African Community Common Market, Esat African Community. http//www.eac.int.
4 East African trade bloc approves monetary union deal : http://www.reuters.com/article/2013/11/30/us-africa-monetaryunion-idUSBRE9AT08O20131130.
5 Europedia : http://www.europedia.moussis.eu/books/Book_2/3/8/index.tkl?lang=fr&all=1&pos=98&s=1&e=10.
6 L’IAIS (International Association of Insurance Supervisors) a publié 26 principes de base en matière d’assurance, dont la dernière version remonte à 2011. Cet ensemble de normes, principes ou orientations applicables par les superviseurs vise à favoriser la convergence vers un système de surveillance mondial commun et cohérent.
7 EAC insurance regulators sign multilateral MoU, East African Community, Press Release. http://www.eac.int/index.php?option=com_content&view=article&id=476:eac-insurance-regulators-sign-mou&catid=146:press-releases&Itemid=194.
8 Http://web.worldbank.org/WBSITE/EXTERNAL/COUNTRIES/AFRICAEXT/EXTAFRREGTOPTRADE/0,,contentMDK:22962171~pagePK:34004173~piPK:34003707~theSitePK:502469,00.html.
9 « L’assurance dans le monde en 2013 : la reprise de main en ligne de mire », Sigma n° 3-2014, p.49.