Banque de financement et d'investissement

« Un fort ancrage européen avec une capacité d’action internationale »

Créé le

22.10.2013

-

Mis à jour le

30.10.2013

Didier Valet, à la tête d’un pôle BFI élargi à la banque privée et aux métiers titres, fait le point sur les raisons de cette réorganisation. Il évoque également les effets de la crise sur son activité, le poids de la réglementation notamment en matière de solvabilité et de liquidité.

Quelle est la genèse du pôle banque de financement et d’investissement, banque privée, gestion d’actifs et métier titres que Société Générale vient de mettre en place ?

Après avoir opéré le renforcement de sa structure financière de manière structurelle, le groupe Société générale affiche aujourd’hui un bilan solide, à la fois sur le plan du capital et de la liquidité, en ligne avec les exigences de Bâle III, avec un quasi-doublement du capital depuis 2007, un accroissement de la liquidité et une diminution du profil de risque de nos activités. Nous entrons désormais dans la deuxième phase de transformation qui va consister à investir au bon endroit, gagner de la croissance et des parts de marché, et renforcer la rentabilité moyen terme. Le groupe s’appuie sur son modèle de banque universelle, et sur ses trois piliers, afin de se positionner dans le peloton de tête des banques européennes. Nos trois piliers sont la banque de détail en France, le réseau à l’international et services financiers spécialisés et assurance, et le pôle banque de financement et d’investissement, banque privée, gestion d’actifs et métier titres dont j’ai la responsabilité, et qui est effectif depuis le 2 septembre dernier.

La création de ce pôle, qui constitue un relais de croissance au sein du groupe, répond a un triple objectif :

  • améliorer l’efficacité de nos métiers au service de nos clients ;
  • favoriser les synergies en termes de services rendus aux clients, d’offre produits et également de coûts entre les activités ;
  • enfin simplifier nos modes de fonctionnement.

Quelles sont les synergies qui opèrent au sein de votre pôle ?

Ce pôle a déjà un écosystème très dynamique, avec de nombreuses interactions porteuses de valeur à la fois entre ses activités et vis-à-vis de nos clients ; par exemple, pour la conservation de titres, beaucoup de nos clients sont des gestionnaires d’actifs ou des entreprises qui entretiennent une relation commerciale avec la partie banque de financement et d’investissement. Dans le domaine de la banque privée, les « very high net worth individuals » et les « family offices » manifestent des besoins semblables à ceux des grandes entreprises ou des sociétés de gestion. Enfin, en termes de changements réglementaires, tout ce qui concerne le « postmarché » touche à la fois les activités de banque de financement et d’investissement et le métier titres ou encore notre filiale commune avec CACIB, Newedge. Nous allons donc pouvoir offrir à nos clients investisseurs une offre plus intégrée depuis l’exécution jusqu’aux services postmarché, avec une approche coordonnée entre les équipes de SGCIB [1] , de SGSS [2] , mais également de Newedge, notamment en matière de clearing de produits listés. Au total, le pôle représente 9 milliards d’euros de chiffres d’affaires et 18 000 collaborateurs dans 53 pays.

L’activité semble surtout européenne…

Je dirais que le pôle a un fort ancrage européen avec une capacité d’action internationale, notamment sur ses franchises cœur mondiales. Plus de 25 % de son produit net bancaire est réalisé en dehors d’Europe, ce qui n’est pas négligeable. Nous avons des positions de leaders mondiaux par exemple dans les dérivés actions, le financement des ressources naturelles et les produits structurés vecteurs de solutions pour nos clients. Mais nous ne cherchons pas à être un « one stop shop » global. Notre objectif est bien d’être un acteur incontournable à l’échelle européenne sur l’ensemble de nos métiers et d’accompagner nos clients dans les centres financiers majeurs aux États-Unis ou en Asie.

S’agit-il d’une inflexion dans votre stratégie ? N’avez-vous pas cherché par le passé à acquérir une taille plus internationale ?

Comme tous les acteurs, nous nous sommes adaptés au contexte auquel nous faisions face. En 2010, certains acteurs américains étaient en moins bonne santé que les Européens ; les établissements français notamment faisaient bonne figure et nous souhaitions en tirer parti. Au moment de la crise européenne de 2011, alors que j’étais nommé à la tête de SG CIB, aux côtés de Christophe Mianné, nous avons fait le choix de nous centrer sur nos forces, avec toujours la capacité d’accompagner nos clients hors d’Europe. Tout cela en évitant de nous disperser, car l’adaptation de notre modèle à Bâle III, que nous venons d’opérer, nous amène à rechercher un modèle toujours plus efficace en termes de ressources (capital et liquidité). D’ailleurs, certains chantiers réglementaires sont toujours en cours, rendant parfois plus difficile l’estimation de la rentabilité de certaines activités à moyen terme.

À quelles activités avez-vous renoncé ?

Nous avions fait une acquisition dans les dérivés de matières premières physiques aux États-Unis ; nous y avons renoncé au premier semestre 2012. Pour d’autres activités, nous avons opéré des recentrages : c’est le cas du financement en aéronautique, maritime et immobilier. Nous avons allégé nos positions et nous avons repositionné notre offre vers plus de conseil, selon une approche Originate to Distribute [3] . Leur métier est moins centré sur le financement, et davantage concentré sur la structuration de l’opération, adossée à un financement de marché. Par exemple, en juin, nous avons réalisé le refinancement de deux navires ; la location de ces navires générant des cash-flows réguliers, des investisseurs institutionnels ont pris une exposition sur ce sous-jacent au travers de project bonds. Nous avons également élaboré des « project bonds » pour l’aéroport de Gatwick, l’an dernier. Il s’agissait de refinancer l’acquisition de cet aéroport qui procure des revenus récurrents versés par les compagnies aériennes.

À chaque fois, le refinancement a pour but de « marchéiser » un financement traditionnellement bancaire – ce qui est d’ailleurs une conséquence de Bâle III –, souvent dans des conditions favorables pour l’emprunteur en termes de taux nominaux puisque nous sommes dans un environnement de taux bas. Ces actifs sont attractifs pour les investisseurs institutionnels (souvent des assureurs) à la recherche d’actifs longs, à cash-flows prévisibles, récurrents et plus rémunérateurs que les titres souverains.

Comment réagissez-vous aux doutes, émis notamment par le Comité de Bâle, sur le calcul des actifs pondérés par les risques ?

On assiste aujourd’hui à une remise en cause des modèles internes qui permettent de calculer les actifs pondérés par les risques et donc le niveau de capital des banques, notamment par ceux qui pensent que le ratio de levier, qui rapporte le niveau de capital au total du bilan, est plus pertinent. Il nous semble au contraire qu’une approche consistant principalement à mesurer le niveau de risque dans le bilan des banques est la seule fondée : ainsi, deux banques qui ont des bilans de même taille peuvent avoir des profils de risque totalement différents ! Les modèles internes permettent de tenir compte des spécificités des différents modèles bancaires. Pour autant, nous sommes disposés à travailler dans le sens d’une harmonisation des modèles et soutenons les initiatives visant à les rendre plus comparables d’une banque à l’autre, ce qui contribuera à accroître la transparence du système bancaire européen.

Que pensez-vous des ratios de liquidité ?

Le renforcement de la liquidité des banques à travers les règles de Bâle III contribue à accroître la solidité du système bancaire, comme les ratios de capital. Les banques ont tiré les leçons de la crise. Cela dit, il faut trouver le bon équilibre entre sécurité du système et financement de l’économie, notamment dans les économies encore très intermédiées comme c’est le cas en Europe : en France, par exemple, les banques collectent moins de dépôts qu’elles n’accordent de crédits, du fait du poids de l’assurance vie et du Livret A. Il est donc important que les nouvelles règles ne pénalisent pas le rôle essentiel de transformation des banques.

Les banques européennes et américaines doivent-elles respecter le même ratio de levier ?

Les deux systèmes sont différents. Tout d’abord, aux États-Unis, l’économie n’est financée qu’à hauteur de 30 % environ par le crédit bancaire, le reste provenant des marchés de capitaux – une proportion inverse à celle qui prévaut en Europe.

De même, les crédits immobiliers octroyés par les banques américaines sont implicitement garantis par l’État puisque Fannie Mae et Freddie Mac rachètent aux banques l’essentiel de leurs prêts et les mettent sur les marchés. Donc, tout cela sort des bilans bancaires. Et quand Fannie et Freddie perdent de l’argent, l’État vient les secourir. Le marché immobilier américain bénéficie donc de la garantie implicite de l’État. Ce n’est évidemment pas le cas en Europe puisque les crédits immobiliers restent au bilan des banques.

Enfin, les pratiques comptables n’étant pas les mêmes des deux côtés de l’Atlantique, le ratio de levier est difficilement comparable, même si Bâle III parvient à peu près à s’affranchir de ce biais.

Pour toutes ces raisons, le ratio de levier ne peut pas être la mesure mordante du niveau de capital des banques, mais seulement un indicateur d’analyse prenant en compte les spécificités locales, complémentaire d’une approche bâloise qui doit rester fondée sur les risques.

Harmoniser les règles peut être justifié par la volonté d’éviter les distorsions de concurrence…

Le Comité de Bâle a émis une règle qui ne distord pas la concurrence. Ensuite, certains États ont pu choisir de durcir ces règles. À la réglementation prudentielle peuvent aussi s’ajouter d’autres types de règles, comme la loi bancaire française, qui n’existe nulle part ailleurs, ou la réglementation fiscale, qui est très lourde en France : les banques y sont beaucoup plus taxées que dans d’autres pays. Il est important de veiller à ce que l’accumulation de ces règles ne se traduise pas par des distorsions de concurrence qui empêcheraient les banques européennes de financer la croissance.

Certaines règles sont-elles incohérentes entre elles ?

Il y a effectivement des problèmes de cohérence entre les diverses règles, par exemple entre CRD 4 et d’autres textes réglementaires. Ainsi, le ratio LCR nous demande de renforcer nos matelas d’actifs liquides à très court terme pour faire face à une crise de liquidité de 30 jours, alors que la SEC demande aux fonds monétaires de réduire leur actif et d’être liquides à tout moment. Chaque règle a du sens prise isolément, mais dans leur ensemble, les mesures risquent d’aboutir, pour les établissements, à des équations difficiles à résoudre. Ce qui est important, c’est avant tout d’achever la mise en œuvre des règles déjà adoptées avant d’en adopter de nouvelles, et que les régulateurs aient une vision d’ensemble des effets cumulés sur la durée des règles qu’ils imposent.

Quel regard portez-vous sur la fragmentation de la liquidité, notamment le Tarullo Act ?

Le Tarullo Act (décembre 2012) demande aux banques non américaines présentes aux États-Unis de créer une holding qui contrôle toutes leurs activités sur le sol américain. À cette entité sont appliquées des règles de capital et de liquidité conduisant la holding à piloter son niveau de capital et de liquidité de manière indépendante de la maison mère, sur laquelle elle ne peut s’appuyer. Pour des banques européennes qui ont une forte activité de banque d’investissement aux États-Unis, l’enjeu est très important puisque cette règle crée une fragmentation à l’intérieur du groupe bancaire. En outre, les banques américaines exerçant des activités en Europe ne sont pas soumises à de telles règles, ce qui crée une distorsion de concurrence. Cette logique de fragmentation est dommageable. Nous sommes de fervents défenseurs de l’Union bancaire et pensons que la préservation des intérêts nationaux ne doit pas prédominer.

Que pensez-vous de la règle sur le bail-in qui laisse une marge de manœuvre importante à chaque État…

Une certaine flexibilité est nécessaire, mais il est fondamental que les règles qui régissent les étapes clefs de la résolution d’une banque – par exemple ce qui détermine l’entrée en résolution, comment et à quel moment intervient le fonds de résolution… – soient les mêmes pour tous. Cela permettra d’offrir de la visibilité et un traitement juste aux déposants, aux actionnaires et aux créanciers des banques, sans pour autant mettre à contribution de façon disproportionnée les banques saines à travers le fonds de résolution.



1 Société Générale Corporate & Investment Banking. 2 Société Générale Securities Services. 3 Originate to Distribute : la banque origine le crédit puis en cède l’essentiel (généralement 80 %) à un investisseur institutionnel.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº765
Notes :
1 Société Générale Corporate & Investment Banking.
2 Société Générale Securities Services.
3 Originate to Distribute : la banque origine le crédit puis en cède l’essentiel (généralement 80 %) à un investisseur institutionnel.