Le respect de l’accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle requiert une baisse des émissions de CO2 de 5% par an jusqu’à 2030. 5%, cela correspond à la baisse des émissions causée par la crise Covid. Diminuer les émissions de CO2 de 5% par an jusqu’à 2030 correspondrait aux effets d’une crise Covid supplémentaire par an. Le caractère massif, systémique et urgent des changements à opérer appelle à mobiliser les compétences de tous les secteurs de l’économie et de tous les métiers.
Seule une population et des acteurs économiques informés et formés ont une chance d’atténuer l'impact du changement climatique et de préparer la société aux bouleversements écologiques à venir. Nous n’y sommes pas. En mars 2019, le rapport « Mobiliser l’Enseignement supérieur pour le Climat »
Une offre faible, la faute à qui ?
On ne doute pas de la forte demande des étudiants de toutes disciplines dans les écoles et les universités. Leur mobilisation, massive et inédite, telle qu’en témoignent les marches pour le climat, appelle une réponse académique profonde. Mais cela demande un changement très important pour les établissements de formation, très dépendants de leur histoire, de leur culture, du cadre académique fixé par l’État ou des entreprises qui recrutent leurs futurs diplômés. Ce changement prend du temps. Trop de temps par rapport à l’urgence écologique et à la matérialisation déjà désastreuse de ses effets.
Ainsi, le cadre fixé par les autorités publiques à l’égard des établissements d’enseignement supérieur et des entreprises joue un rôle crucial pour accélérer cette révolution de l’enseignement. Il faut donc que tous les établissements se penchent sérieusement sur la révision de leurs formations pour former des acteurs de l’économie à même de relever ces défis.
La transition n’est pas un problème purement technique
Puisqu’on parle d’isoler les bâtiments et de faire rouler les voitures sans pétrole, n’est-ce pas d’abord un problème de techniciens ? L’enjeu serait celui de l’innovation, et donc le problème des ingénieurs et autres scientifiques.
Cette vision est réductrice. La transition écologique impose une transformation en profondeur de notre organisation économique et, notamment, des entreprises. Les techniciens et la technique ne pourront pas, à eux seuls, résoudre le problème. En effet, la technique a des limites qu’elle ne pourra pas dépasser dans le peu de temps qui est celui que l’on considère lorsque l’on s’intéresse au climat et à l’énergie.
Repenser le rôle de l’ingénieur dans les défis actuels, c’est ce qu'a fait The Shift Project, avec son projet « ClimatSup INSA : former l’ingénieur du XXIe siècle », en partenariat avec le groupe d’écoles du même nom, en co-construction avec les directions, les équipes enseignantes, les étudiants des écoles concernées, et en discutant avec de nombreux experts. Le rapport intermédiaire du projet a été publié en février dernier.
Cette évolution dans la conception du rôle de l’ingénieur a d’ailleurs utilement répondu à l’attente d’un nombre croissant d’étudiants. Ces jeunes, le plus souvent fascinés par la technique, souscrivent au mythe d’une technologie nous permettant à elle seule d’échapper à la crise climatique à moindres frais. Mais ils vivent une profonde remise en question lorsque des rapports scientifiques viennent défier cette illusion, soulignant par exemple le bilan carbone exponentiel du secteur numérique ou l’impact de certaines nouvelles technologies sur les matériaux critiques. Confrontés à cette schizophrénie, ils se réjouissent de mieux comprendre le rôle qu’ils auront à jouer dans une société en demande d’innovation, non pas seulement high-tech mais aussi et surtout low-tech, sous contrainte, en bonne intelligence avec les innovations économiques et sociales. Et c’est donc cela qu’il faut leur enseigner aujourd’hui : comment mobiliser l’intelligence collective et collaborer, au-delà des silos de la société et des entreprises, au service de cette transition.
Le rôle clef des dirigeants, des managers, des cadres intermédiaires
La transition écologique pose la question de l’énergie. Aujourd’hui, 85% de l’énergie consommée dans le monde sont de nature fossile et donc émettrice de CO2. C’est loin d’être une question seulement technique. L’énergie, son abondance et son omniprésence ont joué un rôle structurant dans l’organisation de nos sociétés.
Faire face aux changements climatiques, c’est certes s’occuper de transition énergétique, mais c’est aussi aborder des questions d’économie, d’organisation, de redistribution, de gouvernance, de stratégie, de financement, d’emploi, de formation, etc.
Ces considérations sont progressivement intégrées aux programmes des écoles de commerce. C’est par exemple le cas d’Audencia, école de commerce nantaise, qui a proposé au Shift Project de l’aider à réformer toutes ses formations pour y intégrer les enjeux socio-écologiques de manière transversale, dans le cadre du projet « ClimatSup Business, former les acteurs de l’économie de demain » lancé en octobre 2021. C’est en tenant compte du rôle que doivent jouer leurs futurs diplômés, et des compétences qu’ils devront mobiliser, que les équipes enseignantes de l’école vont repenser les cours qu’elles prodiguent aux étudiants, tant sur le fond que sur la forme. Cette réflexion sera réalisée en se confrontant aux experts, aux étudiants, mais aussi aux entreprises qui souhaitent réfléchir à ces enjeux, avec le concours également de toutes les écoles volontaires. Montpellier Business School et l’EM Normandie ont déjà rejoint l’aventure.
L’impact important de l’industrie financière
On ne peut imaginer la transition écologique si le système financier ne détourne pas les flux d’investissement des projets climatiquement délétères pour les orienter vers les projets vertueux à long terme (voir encadré).
L’industrie financière est au cœur des négociations climatiques. L’accord de Paris pour le climat reconnaît explicitement la nécessité de rendre « les flux financiers compatibles avec un profil d'évolution vers un développement à faible émission de gaz à effet de serre et résilient aux changements climatiques ». Cette ambition est portée chaque année lors du Climate Finance Day, organisé à Paris depuis la COP21, en 2015.
L’enjeu est double : la transition écologique induira une réorientation très importante des flux financiers vers une économie bas carbone. Par ailleurs, le changement climatique présente une menace pour la stabilité du système financier, comme le constatent aujourd’hui toutes les autorités de tutelle en France, en Europe et dans le monde.
Les établissements financiers français sont reconnus pour leur expertise dans l’élaboration de services et produits « verts » et dans leur capacité à tenir compte des risques et opportunités liés au changement climatique. La réglementation française est pionnière en la matière, avec une obligation de transparence sur les risques liés au climat, conformément à l’article 173 de la loi Transition énergétique pour la croissance verte du 17 août 2015.
Alors que le Plan d’action sur la finance durable de la Commission européenne doit permettre d’accroître la mobilisation et le niveau d’action attendu, il est nécessaire que les professionnels du secteur financier puissent acquérir des connaissances en finance climat. Cela de façon généralisée et adaptée aux différents métiers, dès la formation initiale, puis tout au long de leur carrière – tant il est vrai que l’une des rares certitudes est que ces sujets évolueront très profondément, et continument, dans les décennies à venir, au fil des évolutions sociétale, économique et financière.
Le secteur financier français bénéficie de formations en finance nombreuses et reconnues. Il est nécessaire qu’elles préparent les étudiants à l’évolution des pratiques et des contextes concurrentiel et règlementaire liés à l’intégration des enjeux climat.
La transition écologique représente une transformation majeure de nos économies et de nos sociétés à l’échelle de la planète. C’est un défi existentiel pour l’humanité. Le relever implique des changements dans de nombreuses sphères de la société (produire, se déplacer, se loger, se nourrir, etc.). Les entreprises, et parmi elles les institutions financières, ont un rôle déterminant à jouer. Pour ce faire elles ont besoin de s’appuyer sur des professionnels qui comprennent ces enjeux et disposent de compétences pour accélérer cette transition, des professionnels qu’il revient à l’enseignement supérieur de former.
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1 The Shift Project (2019), « Mobiliser l’Enseignement supérieur pour le Climat » : https://theshiftproject.org/article/nouveau-rapport-mobiliser-superieur-climat/