Quel état des lieux faire du système bancaire algérien ?
Le système bancaire algérien est, par rapport aux systèmes environnants de la partie sud de la Méditerranée, un peu plus jeune. Il n’existe en tant que tel que depuis les années 1970.
Les banques à grands réseaux, c’est-à-dire à capitaux publics, sont au nombre de 6 sur plus de 28 établissements, mais leur part de marché est prépondérante : tant en termes de ressources que d’emplois, elles représentent entre 88 à 89 % du marché national. Les banques de moyen réseau, à capitaux privés, détiennent le reste, mais leur part de marché, qui n’était que de 4 à 5 % il y quelques années, évolue rapidement. En outre, il faut compter avec la Banque Algérienne de Développement, qui est en train de migrer vers un statut de grand fonds d’investissement à capitaux publics. Celui-ci aura des prérogatives d’investissement notamment en fonds propres ou de financement de projet dans les grands projets d’infrastructure ou éventuellement, productifs. Il va probablement jouer un rôle dans un certain nombre de partenariats public-privé.
À quel point sont présentes les banques étrangères ?
Par rapport aux places environnantes et à l’exception peut-être de l’Égypte, on retrouve en Algérie le plus grand nombre de banques à capitaux étrangers. Les établissements étrangers les plus nombreux sont les banques arabes et des pays du Golfe : pas moins de 11 établissements à capitaux du Moyen-Orient, du Maghreb ou du Golfe, représentant l’Arabie saoudite, le Koweït, le Bahreïn, le Qatar, le Jordanie… Deux banques anglo-saxonnes, Citigroup et HSBC, sont très présentes car, même si leur réseau est limité, leur volume d’affaires est élevé. Enfin, et ce ne sont pas les moins importantes, les banques européennes dont les Françaises, sont au nombre de 5. Elles détiennent, après les banques nationales, les seconds réseaux en termes de chiffre d’affaires et de nombre d’agences, et affichent la plus grande palette de produits et de services.
Tous les métiers bancaires sont-ils représentés dans les mêmes proportions ?
Le secteur bancaire algérien, compte tenu de l’économie du pays, se concentre particulièrement sur le financement des entreprises, de toutes catégories : des plus grands groupes, publics ou privés, jusqu’aux micro-entreprises ou professions libérales. Les entreprises représentent 90 % des encours de financement des banques qui atteignent 24 à 25 milliards d’euros, sous forme de crédit ou de leasing, qui constitue un marché en pleine expansion.
Les marchés du retail sont également en forte progression. Le taux de bancarisation est cependant encore faible, moins dans le sens du nombre de comptes par habitants que du taux de couverture du réseau : le pays étant vaste, il y a un point bancaire pour 23 000 habitants, ce qui est en deçà de beaucoup de normes, mais ce chiffre est appelé à évoluer.
Par ailleurs, le pays a achevé son système de télécompensation, désormais opérationnel, avec une industrie des paiements et des règlements en plein développement et une dématérialisation très large. Ainsi, les produits monétiques et électroniques devraient connaître un décollage significatif dès l’année prochaine.
Enfin, le crédit personnel aux particuliers connaît des évolutions annuelles de 20 à 25 %, car le niveau de revenus augmente et la société algérienne comprend beaucoup de couples jeunes, de moins de 35 ans. Cette activité concerne les biens durables : les véhicules, qui constituent le plus grand marché de la région, et l’immobilier qui affiche un taux de croissance supérieur à 20 %.
Compte tenu des orientations des pouvoirs publics, le segment des financements aux particuliers est en cours de réorientation du crédit à la consommation vers le crédit immobilier, sous toutes ses facettes, y compris d’ailleurs sous une forme bonifiée, puisque, pour la première fois, l’État va cette année amender les acquisitions immobilières de certaines tranches de revenus.
En quoi consiste ce dispositif de bonification des prêts immobiliers ?
L’État souhaite réduire l’écart important constaté entre l’offre et la demande immobilières. Le dispositif, en cours de finalisation, cible la classe moyenne, voire même une tranche de la classe supérieure, pour solvabiliser la demande. L’État a décidé de bonifier jusqu’à 90 % du taux d’intérêt des prêts pour les revenus représentant entre 1 à 6 fois le salaire national minimum garanti (SNMG) et 50 % pour les revenus se situant entre 7 à 12 SNMG. Toutes les banques de la place sont concernées par ce crédit nouveau qui est commercialisé depuis le 1er mai 2010.
Grâce à ces perspectives, le marché algérien des services bancaires est donc un des plus profonds de la région sud-méditerranéenne, mais son expansion n’est pas encore accomplie car si certains segments sont mûrs, d’autres sont encore en maturation.
Quels segments de marché restent encore en maturation ?
C’est le cas du leasing, qui est en croissance rapide, mais plus encore de l’investissement direct en capital-risque, qui démarre face à des besoins de plus en plus importants. Le potentiel d’entreprises financières est de 600 000 entreprises environ, même si elles connaissent des évolutions contrastées car le système algérien est désormais complètement ouvert : nous avons démantelé le régime douanier et supprimé les barrières tarifaires. Du coup, certaines PME ont été fragilisées par les banques.
L’arsenal juridique concernant le marché du capital investissement existe depuis à peine un an ; le marché compte déjà une petite société de capital-risque algéro-européenne. Mais la montée en puissance du capital investissement implique aussi que les entreprises sortent de leur vocation traditionnelle de sociétés familiales pour ouvrir leur capital.
Qu’en est-il de la finance islamique ?
Tout établissement agréé peut développer une gamme de produits islamiques à deux conditions : le nom du produit doit être sans ambiguïté et la Banque d’Algérie doit contrôler tous ces produits nouveaux, islamiques ou non. Il s’agit de vérifier, comme dans beaucoup d’autres pays, les conditions de transparence, de concurrence, de pricing, de conventionnement avec la clientèle et d’éthique.
Seules trois ou quatre banques commercialisent effectivement des produits islamiques : Al Baraka, qui garde une vocation de banque traditionnelle, et des établissements à capitaux koweïtiens ou émiratis.
Quelles sont les évolutions réglementaires qui marquent l’activité bancaire en Algérie ?
La réglementation bancaire en Algérie est élaborée et adoptée au sein d’une autorité monétaire autonome, le Conseil de la monnaie et du crédit, qui comprend des représentants ministériels et qui est placée sous la conduite du gouverneur de la Banque d’Algérie.
Des évolutions fortes se font jour concernant, par exemple, les normes comptables puisque les établissements financiers et les banques migrent cette année vers les IFRS. C’est un grand chantier dans lequel les établissements financiers et notre association sont complètement impliqués. Le pays met en place un nouveau système comptable, suivi d’une réglementation comptable bancaire qui s’inspire beaucoup des IFRS, mais ne les adopte pas en l’état. Récemment s’est également ouvert un chantier sur la comptabilisation du leasing. Une réglementation sur la lutte antiblanchiment et la délinquance financière a été instaurée : les banques sont, pour le moment, les premières à agir dans ce contexte puisque depuis deux ans, ce sont les seules à avoir produit des déclarations de soupçons à la Cellule de traitement du renseignement financier (CTRF – l’équivalent algérien de Tracfin).
Sur le plan du contrôle et de la moralisation des pratiques de commerce extérieur, les banques algériennes sont celles qui ont les plus grandes charges réglementaires en raison du contrôle des changes. Celui-ci est effectué par les banques, en tant qu’intermédiaires agréés, sur les mouvements de flux qui atteignent en importations comme en exportations, plus de 80 milliards de dollars. Ces opérations font l’objet d’une domiciliation bancaire, d’un suivi de la concordance entre flux financiers et flux physiques, d’un audit des opérations et d’une détection éventuelle de tout ce qui est non conforme aux règles.
Enfin, des dispositions récentes ont été prises après la crise, dans la perspective de Bâle II, pour consolider les capitaux propres des banques. Toutes les banques se sont mises à niveau. Certaines ont dû doubler leurs capitaux. D’autres ont transformé des réserves parce que leur rentabilité antérieure était forte. Cette consolidation des fonds propres permet d’affirmer aujourd’hui que la sécurité financière est assez forte. Mais elle contraint aussi les établissements à adopter des politiques d’expansion accélérée pour préserver leur taux de ROE qui se situaient à des niveaux très élevés de 25, 26 % voire 27 %.
Cette décision d’un fort relèvement des fonds propres n’est-elle pas un frein à l’implantation de nouveaux établissements, notamment étrangers ?
Il y a eu en effet des discussions au sein de la communauté bancaire ; et pas uniquement sur ce sujet car dans une place en fort mouvement, il y a tous les jours des dossiers nouveaux, des stratégies qui se redéploient. Mais ces débats sont ceux de la croissance et de l’expansion de la place. Ainsi, notre association travaille sur des questions relatives à la pénalisation de certains actes de gestion, aussi bien dans le commerce extérieur que dans le crédit. Les autorités algériennes ont dû faire face, pendant les premières années d’ouverture du marché national, à des impératifs de moralisation des pratiques économiques et bancaires. Face à cela, les pouvoirs publics ont pris des mesures en termes réglementaires, juridiques et de contrôle. Les pratiques sont maintenant à un bon niveau, donc la place travaille avec les pouvoirs publics pour que la discipline professionnelle l’emporte sur le traitement pénal et la qualification judiciaire de certains actes. C’est le cas du traitement des opérations de commerce extérieur : quand leur dénouement ne se passe pas normalement, la procédure peut donner lieu à un traitement judiciaire ; nous souhaitons qu’elles soient, parfois, traitées sur le plan professionnel. De même, la réalisation d’un risque de crédit peut être assimilée à une négligence dans la gestion des ressources, et donne lieu à une action judiciaire. Nous travaillons à ce que ces affaires reviennent à la sphère professionnelle et administrative.
Parallèlement, les instruments de maîtrise des risques se développent. Nous avons une centrale des impayés et une centrale des bilans, toutes deux gérées par la Banque d’Algérie et souhaitons à présent créer une centrale des risques couvrant aussi bien les entreprises, les particuliers que les ménages. Début 2011, les banques devraient avoir un instrument online pour les millions d’opérations de crédit. Enfin, un travail s’effectue au sein des banques et de la Banque d’Algérie sur le rating des entreprises, en relation avec Bâle II.
Dans le projet de place de centrales de risques, la réflexion porte-t-elle sur la création d’un fichier positif ?
La place a souhaité que les centrales soient positives et négatives. Les banques ont le devoir d’accompagner l’évolution d’un marché en mouvement, mais d’avoir une grande vigilance sur les niveaux de créances non performantes, par des voies à la fois internes et externes. Nous ne souhaitons pas entrer dans un engrenage de surendettement difficile à redresser a posteriori. Ces bases de données seront également utiles pour gérer l’accroissement de la bancarisation. D’autant que, dans les mois qui viennent, une réglementation sera promulguée pour l’interdiction du paiement en cash à partir d’un certain seuil. Les banques vont faire face à une demande d’ouverture de comptes qu’elles devront également gérer dans le cadre de la lutte antiblanchiment et celui de la vérification des interdictions des chéquiers.
Quelles sont vos priorités dans le développement de la place bancaire algérienne ?
Nous sommes face à trois séries de défis :
– un défi d’expansion et de couverture bancaire, étant donné que, dans un marché en plein mouvement, nous avons un taux de bancarisation encore faible. Donc les banques de la place ou les banques qui seraient appelées à s’installer sont face à une interpellation nationale à développer leur réseau ;
– un fort mouvement de modernisation des banques à grand réseau, il concerne les relations avec la clientèle, le développement des produits nouveaux et surtout la mise en œuvre d’une gouvernance moderne même pour les établissements à capitaux publics ;
– la prise en charge des PME, car elles sont vulnérables, parfois dans des filières très concurrentielles, mais il s’agit d’un secteur d’avenir, avec une profitabilité future sur laquelle les banques doivent miser. En outre, il s’agit d’un marché qui bénéficie d’appuis de l’État : développement du système de bonification autour des PME, garantie des crédits, allocation d’un budget important de mise à niveau des entreprises qui va avoir un impact significatif sur leur niveau de rentabilité et de solvabilité. En effet, un des éléments contraignants de l’économie algérienne est le niveau de chômage de 9 à 10 % et seul un réseau de PME élargi peut y faire face de manière structurelle.