Turquie : un secteur bancaire qui recèle encore du potentiel

Créé le

05.04.2013

-

Mis à jour le

24.04.2013

Avec de hauts niveaux de solvabilité et de liquidité, le secteur bancaire turc est l’un des plus robustes au monde. Avec un RoE d’environ 15 % pour un rendement des actifs de 2 %, il suscite également l’intérêt des investisseurs. D’autant qu’avec 590 milliards d’euros d’actifs et 345 milliards d’euros d’encours de prêts, il reste encore insuffisamment développé.

La Turquie compte actuellement 48 banques, représentant un réseau de quelque 11 000 agences et employant environ 200 000 salariés. Sur ces 48 établissements :

  • 3 sont des banques de dépôts à capitaux publics ;
  • 28 sont des banques de dépôts à capitaux privés ;
  • 13 sont des banques d’investissement et de développement ;
  • les 4 restantes sont des banques islamiques [1] .
Après une longue interruption, le régulateur bancaire turc, la BDDK [2] , a récemment octroyé deux nouvelles licences : l’une à la libanaise Audi Bank, l’autre à la japonaise Bank of Tokyo-Mitsubishi. Par ailleurs, il vient d’être décidé d’ouvrir deux nouvelles banques islamiques à capitaux publics, qui seront filiales des banques de dépôts étatiques existantes.

Le marché turc est dominé par des acteurs de grande taille (voir Tableau 1). Ainsi, alors que les cinq premières banques du pays représentent une part de marché de 56 % en termes de crédit accordés, cette part grimpe à 86 % si l’on considère les dix premiers établissements. Si l’on se concentre sur le critère des dépôts, ce phénomène de concentration est encore plus marqué, avec une part de marché de 62 % et 91 % pour, respectivement, le Top 5 et le Top 10 des banques.

Des crédits dopés par l’assainissement des finances publiques

Sur la dernière décennie, malgré les multiples turbulences comme la crise financière domestique de 2001, les troubles de la finance mondiale dès mi-2006 et le coup d’arrêt des marchés internationaux fin 2008, le secteur bancaire turc a continué d’enregistrer des taux de croissance élevés. Les actifs bancaires ont progressé en moyenne de 20 % par an, les dépôts de 19 % et les prêts de 32 %. Quant à la capitalisation boursière des banques, elle a gagné 22 % chaque année. Des résultats significatifs qui expliquent l’engouement des établissements étrangers pour le pays. En 10 ans, le ratio actifs/PIB est donc passé de 61 à 96 %, tandis que les prêts représentent aujourd’hui 56 % du PIB contre 14 % au début de la période [3] , et les dépôts, 54 % contre 39.

L’expansion du volume de crédit a été portée par la réduction des taux d’intérêt, explicable principalement par l’amélioration de l’environnement économique. La réduction du déficit budgétaire a également été un élément majeur de cette croissance. Il a ainsi drastiquement chuté entre 2001 et aujourd’hui, passant de 12 à 2 %. Ce rétablissement des finances publiques a eu pour conséquence une réallocation des ressources auparavant accaparées par le Trésor turc et qui se sont dirigées vers le secteur productif sous forme de prêts. La part des crédits rapportés au PIB a progressé, de même que celle des crédits par rapport au total des actifs, passée de 23 à 58 % sur la période. Parallèlement, l’exposition des banques aux titres de l’État turc a reculé de 40 à 20 % du total des actifs.

Ces quelques chiffres montrent donc que la croissance du volume de prêts octroyés a été davantage portée par une modification de la structure des actifs que par une progression significative des dépôts. Ainsi, le ratio entre crédits et dépôts a bondi, durant la dernière décennie, de 38 à 104 % en 2012.

Une solidité qui suscite les appétits

Fin 2012, le ratio de fonds propres moyen des banques turques, composé à 80 % de capital Tier 1, atteignait 17,8 %, un chiffre pourtant en baisse par rapport aux 25,1 % enregistrés fin 2002. Ceci s’explique à la fois par la forte croissance de l’activité bancaire sur la dernière décennie et par les changements méthodologiques hérités de Bâle II. La solvabilité des établissements turcs reste toutefois plus élevée que celle de leurs homologues européens. En effet, si le ratio minimum imposé par la loi est de 8 %, dans les faits, la BDDK exige au moins 12 % et en fait une condition nécessaire pour autoriser l’ouverture de nouvelles agences.

Entre 2005 et 2008, les banques turques ont massivement suscité l’intérêt d’acteurs étrangers, ce qui a conduit à une progression significative de la part du secteur bancaire détenue par des capitaux non turcs. La forte dynamique de croissance et le niveau relativement élevé de rentabilité ont poussé vers le haut les valorisations, qui ont alors atteint jusqu’à 3,5 fois la valeur comptable des actifs cédés (voir Tableau 2).

Plus récemment, ce sont les acteurs de la région du Golfe qui se sont intéressés à la Turquie. Ainsi, la Commercial Bank of Qatar a acquis un petit établissement, Alternatif Bank, pour deux fois sa valeur comptable. Quant à la russe Sberbank, qui vient d’acheter Denizbank, elle a déboursé 3,6 milliards de dollars, soit 1,4 fois la valeur comptable de sa cible.

Une résilience aux crises

La Turquie n’est pas immunisée contre la crise financière mondiale, mais différents éléments ont permis d’en limiter l’impact au niveau national depuis 2008. Ainsi, le pays bénéficie d’une expérience en matière de crise, depuis celle qu’il a lui-même traversée en 2001. Ses banques peuvent se prévaloir d’un haut niveau de capitalisation, grâce au contrôle strict imposé par le régulateur. Elles sont capables de se financer localement par une base importante de dépôts, alors même que la croissance du crédit ne devrait pas être aussi forte que par le passé, ce qui limite le recours aux financements de marchés. Enfin, les banques turques ne sont pratiquement pas exposées aux actifs toxiques.

Sur la dernière décennie, la composition en devises des bilans bancaires turcs a également significativement évolué : la place du dollar dans l’économie s’est progressivement repliée et la confiance dans la lire turque a été restaurée. Cela a entraîné une réduction de la part des dépôts en devises étrangères, passée de 57 % en 2001 à 33 % aujourd’hui. Côté actifs également, la situation a évolué : la proportion de prêts en devises étrangères a ainsi reculé de 59 % en 2001 à 26 % à fin 2012.

Une diversification du funding et de l’offre de crédit

Le secteur bancaire turc reste encore marqué par un décalage de maturité entre l’actif et le passif de son bilan. Des dépôts, qui sont la principale source de financement des établissements, n’ont une duration que de 2 mois environ. Les prêts, eux, ont une maturité moyenne de 14 mois. Les banques ont cherché à réduire ce déséquilibre en émettant des titres financiers, obligations ou certificats de dépôts. Bien que le phénomène soit encore d’ampleur limitée – de l’ordre de 3 % des actifs –, la tendance est à la hausse. En complément de cette stratégie d’émission de titres sur les marchés obligataires domestiques, les banques turques se tournent également vers les marchés internationaux et émettent des euro-obligations libellées en lire turque qui représentent environ 1 % du total des actifs.

Actuellement, le portefeuille des banques turques est à 52 % composé de prêts aux entreprises ou de crédits commerciaux. La part des prêts aux particuliers ne cesse toutefois pas de progresser. À commencer par ceux adossés à une carte de crédit qui, avec 55 millions de cartes en circulation et une part de 9 % dans le total des prêts octroyés, constituent le segment le plus saturé. Les crédits immobiliers représentent également 9 % du total des prêts, mais leur taux de pénétration dans l’économie turque reste encore faible (6,4 % du PIB). Les projets de transformation urbaine sont nombreux et on estime à 500 000 le nombre de logements qui doivent être construits chaque année pour répondre aux besoins. Aussi doit-on s’attendre à une dynamique de croissance plus forte pour les prêts immobiliers que pour tout autre segment du crédit. L’environnement de taux bas favorisera d’ailleurs cette tendance.

Les prêts commerciaux et à tempérament – assimilables au segment des prêts aux PME – ont également progressé. Leur part dans l’offre totale de crédit a connu une augmentation plus forte que celle des autres segments, dopée par l’amélioration de l’activité commerciale. Les perspectives de croissance devraient continuer de les soutenir.

Vers une normalisation de la croissance des bénéfices

Depuis 2008, les banques turques enregistrent une forte croissance de leurs profits. Celle-ci est principalement due à la chute des taux d’intérêt : en 2009, le déséquilibre des maturités entre actif et passif a poussé à la hausse la marge nette d’intérêt. En 2010 et 2011, c’est davantage la hausse des volumes qui a joué. Mais cette dernière a connu un ralentissement de fin 2011 à fin 2012, sous l’effet des mesures du régulateur pour contenir la croissance du crédit.

Fin 2012, le relèvement de la note souveraine turque par Fitch Ratings jusqu’à la catégorie investissement et la chute des taux d’intérêt ont conduit à une reprise de cette croissance. Pour la garder sous contrôle, la banque centrale a donc décidé d’accroître le ratio des réserves obligatoires, espérant ainsi maîtriser le bénéfice de son compte-courant.

Quelles perspectives ?

Étant donné la dynamique démographique favorable dans laquelle elle se trouve, la Turquie peut encore être considérée comme un marché insuffisamment exploité en matière de pénétration des services bancaires. Sa population est jeune – 51 % des Turcs ont moins de 30 ans – et croîtra à un rythme annuel de 0,97 % sur les 10 prochaines années. Des chiffres qui sous-tendent une croissance des actifs bancaires pour le futur, même si son rythme devrait se ralentir. Le secteur bancaire turc doit toutefois gagner en maturité quant à sa structure de financement : alors que les dépôts représentent 65 % des actifs, le ratio de levier flirte avec les 8 %. Cela laisse une importante marge de progression possible en matière de financement externe des banques sur les marchés financiers, domestiques comme internationaux.

Les taux d’intérêt, à un chiffre, devraient rester à ce niveau, mais il est probable que les efforts des autorités pour contenir le déficit de la balance courante et préserver la stabilité financière conduisent à un ralentissement de la croissance du secteur bancaire dans les années à venir. La marge nette d’intérêt devrait se stabiliser à environ 3,5 %, bien en dessous des 4,5 % constatés aujourd’hui. Quant à l’activité de marché des banques, elle ne devrait plus se révéler aussi rentable, dans un contexte de réduction du déficit budgétaire. Les frais associés aux services bancaires, en revanche, devraient occuper un poids croissant dans le revenu des banques.

La question de la qualité des actifs va devenir de plus en plus pressante avec le temps et ce, dans l’objectif de minimiser le coût du risque. Aujourd’hui à 110 points de base environ, il pourrait connaître une distorsion à très court terme, du fait d’un provisionnement supplémentaire pour certains prêts non performants. Il est très vraisemblable qu’à long terme, le coût du risque se fixe autour de 60 à 70 points de base. Les coûts opérationnels seront sous contrôle, en particulier grâce à la baisse de l’inflation. Toutefois, il est probable que de nouvelles agences soient ouvertes. En effet, elles sont aujourd’hui pour l’essentiel concentrées dans les trois principales villes du pays : Istanbul, Ankara et Izmir. Tant que la croissance potentielle du pays se maintient entre 4 et 5 %, de nouvelles ouvertures sont donc à prévoir pour améliorer le taux de pénétration des services bancaires. Ainsi, les coûts opérationnels augmenteront vraisemblablement, pour se fixer à 200 ou 250 points de base au-dessus de l’indice des prix.

Enfin, en allégeant la pondération en risques des euro-obligations, la décision de Fitch de relever la note turque a soutenu la solvabilité des banques turques, leur ratio gagnant quelque 50 points de base.

 

Traduit de l'anglais par S. L.

1 La Turquie désigne sous le terme de « participation banks » les banques islamiques. 2 Banking Regulation and Supervision Agency ou BDDK en turc. 3 Par comparaison, le ratio crédits/PIB est de 130 % dans l’Union européenne.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº760
Notes :
1 La Turquie désigne sous le terme de « participation banks » les banques islamiques.
2 Banking Regulation and Supervision Agency ou BDDK en turc.
3 Par comparaison, le ratio crédits/PIB est de 130 % dans l’Union européenne.