Financement du commerce international

« Le trade finance transactionnel est appelé à croître rapidement »

Créé le

10.10.2012

-

Mis à jour le

15.11.2012

Les banques sont au cœur d’une tourmente qui est train de redessiner l’industrie bancaire dans son ensemble, et particulièrement les divisions de banque d’investissement des grandes banques internationales. Dans un tel contexte, parmi les activités qui devraient être privilégiées, se trouvent les activités de banque transactionnelle, et notamment le trade finance.

Comment analysez-vous l’environnement actuel et quel est son impact sur l’activité de BBVA en France ?

F.W. Les banques doivent actuellement faire face aux effets conjugués de la crise de la dette publique (notamment dans la zone euro), du durcissement des contraintes réglementaires (Bâle III) et de l’accumulation des scandales bancaires. Les activités de banque d’investissement sont particulièrement touchées et doivent donc se transformer rapidement. BBVA-France, dont l’activité est majoritairement dédiée à la banque d’investissement et aux grandes entreprises (voir Encadré 1), n’échappe pas à cette révision. Cependant, notre activité CIB est plutôt moins touchée dans son modèle économique que la plupart de nos pairs, en raison de la stratégie suivie depuis déjà plusieurs années, à savoir la concentration de nos efforts sur nos principaux clients, la limitation de la croissance de notre bilan et la focalisation de nos métiers sur les activités de flux.

Quid de la situation en Espagne ?

F.W. En tant que banque espagnole, nous sommes bien sûr affectés par les difficultés actuelles de l’Espagne. Néanmoins, notre situation n’a rien à voir avec celle des cajas (Caisses d’épargne régionales) qui concentrent l’essentiel des problèmes du système bancaire espagnol. Le rating de BBVA a été malheureusement abaissé mécaniquement dans le sillage de celui de l’Espagne, les agences de rating ne valorisant que partiellement, et insuffisamment selon nous, la diversification géographique de nos revenus. Il faut savoir que plus de 70 % des revenus de BBVA sont générés en dehors de la péninsule Ibérique, dont près de 60 % dans les marchés émergents, notamment en Amérique latine. De même, seul 30 % environ de notre bilan est exposé au risque espagnol.

Au sein de la banque d’investissement , quelles sont  les activités menacées et celles qui, au contraire, sont appelées à croître ?

F.W. BBVA n’est pas ou peu présent sur les activités de financement d’actifs ou de matières premières qui ont été les plus durement touchées chez nos confrères. De façon générale, les activités de financement les plus consommatrices de capital, parce que plus risquées ou plus longues, comme les financements de projet, doivent être redimensionnées ou se transformer. Historiquement, les financements de projet, dans lesquels BBVA-France s’est lancé il y a 6 ans, sont un des points forts de notre groupe. Il n’y a pas aujourd’hui d’opération significative en France dans laquelle BBVA ne soit présente, qu'il s'agisse des lignes LGV Bordeaux-Tours ou Bretagne-Pays de la Loire, du contournement Nîmes-Montpellier ou du pentagone français [1] … Mais avec Bâle III, nous devons transformer cette activité : alors qu’il s’agissait jusqu’alors d’un modèle « take and hold », il va devenir « originate to distribute ». Les projects bonds, dont on parle depuis plusieurs années, pourraient être l’un des moyens d’y parvenir. Mais il est aussi possible de mettre en place des partenariats avec des fonds extérieurs, comme nous sommes en train de le faire avec le nouveau fonds Rivage ; ce fonds, dont les parts seront distribuées par BBVA auprès d’investisseurs intéressés par les risques et durées propres aux financements de projets, a vocation non seulement à racheter aux banques des actifs existants, mais aussi à intervenir à leurs côtés dans de nouveaux projets. Nous allons donc continuer à faire des financements de projets, en apportant  notre capacité d’analyse et de structuration, surtout en début de projet, mais nous devons aussi trouver des moyens de libérer notre bilan.

De son côté, la banque dite « transactionnelle », qui regroupe à la fois les activités de cash management et de trade finance transactionnel, est appelée à continuer de croître rapidement, tout en sachant qu’elle représente déjà près d’un tiers des revenus de CIB chez BBVA.

Pouvez-vous expliquer en quoi ces activités sont plus attrayantes pour la banque dans le contexte actuel ?

F.W. Les activités de banque transactionnelle présentent plusieurs avantages pour une grande banque comme BBVA. Tout d'abord, celui de consommer moins de capital économique, car elles induisent moins de financements et que ces derniers sont courts et peu risqués, du fait de leur adossement à des flux de marchandises. Ensuite, on peut dire qu'elles génèrent leur propre liquidité, car l'expérience prouve que les clients qui nous confient leurs flux et leurs opérations de commerce international nous font généralement aussi confiance pour la gestion de leurs dépôts. Enfin, c'est dans ces activités que la présence internationale de BBVA prend tout son sens : nous pouvons accompagner nos grands clients dans la gestion de leurs flux sur toute l'Amérique latine, grâce à notre excellente implantation dans cette zone, mais aussi en Asie, à travers notre réseau de succursales et notre partenariat avec la banque chinoise Citic, ou encore en Turquie, grâce à notre partenariat avec Garanti Bank, dont BBVA détient 24,9 % du capital.

Que recouvre exactement le terme trade finance ?

D.P. D’une façon simplifiée, je le décrirais comme la sécurisation et le financement des opérations de commerce international. On a coutume de distinguer le trade finance transactionnel du trade finance structuré qui est orienté vers les financements à moyen et long terme. Le trade finance transactionnel, dont il est surtout question ici, recouvre traditionnellement les crédits documentaires, les garanties bancaires internationales y compris les lettres de crédit stand-by et l’escompte de créances commerciales (forfaiting, factoring). Toutefois ce trade finance « traditionnel » est en train d’évoluer fortement, sous l’effet des nouvelles attentes des clients et des évolutions technologiques.

Quelles sont les grandes tendances actuelles à l’œuvre dans le trade finance ?

D.P. La tendance de fond est celle d’une croissance continue du commerce international, compte tenu de la mondialisation et des déplacements de production : sur les 20 dernières années, les exportations mondiales ont crû au rythme moyen de 5,4  % par an [2] , avec une participation croissante des pays émergents dans le total. Aujourd’hui, les échanges entre l’Europe et l’Amérique latine ont été dépassés par ceux entre l’Asie et l’Amérique latine.

Une autre tendance lourde est celle d’une augmentation de la part des opérations de commerce international traitée en open account, c'est-à-dire sans sécurisation du paiement : aujourd’hui, près de 80 % des opérations de commerce international sont payées par simple virement. Toutefois, cette dernière tendance qui résultait d’une longue période où le niveau moyen des risques s’était amélioré de façon continue au niveau mondial, est remise en cause par la crise depuis 2008. Le risque de paiement et le risque pays sont de retour, les prix sont repartis à la hausse et les exportateurs redemandent des paiements sécurisés sur un certain nombre de pays. En fait, un phénomène de convergence est apparu ces dernières années entre le risque des pays dit émergents, qui s’améliore ou se stabilise, et celui des pays dits développés, qui se détériore de façon rapide. On peut observer cette convergence à travers l’évolution des ratings attribués par la Coface : des pays comme la Turquie ou la Colombie sont aujourd’hui dans la même catégorie de risque que l’Italie ou l’Espagne, alors qu’il y a seulement 5 ans, il existait un écart important en faveur des seconds.

Comment évoluent les attentes des clients dans ce contexte ?

D.P. Outre un besoin de sécurisation accrue face à la montée des risques évoqué ci-dessus, dans un contexte où l’accès aux financements est rendu plus difficile, on observe de la part des entreprises la recherche active de solutions permettant de réduire leurs besoins en fonds de roulement. Les grandes entreprises cherchent aussi à rationaliser le traitement de leurs flux d’opérations de commerce international afin d’en réduire les coûts.

Quelles réponses apportent les banques à ces nouveaux besoins ?

D.P. Le trade finance offre une gamme de produits et de services permettant de répondre à ces besoins. Le crédit documentaire confirmé, qui est l’instrument de paiement le plus sécurisé, fait un retour remarqué, y compris pour des règlements à l’intérieur de la zone euro, comme en Espagne, ce qui est totalement nouveau. Les financements apportés par le trade finance tels que le forfaiting ou le factoring, qui consistent à escompter les créances clients, sont le plus souvent sans recours sur l’exportateur et lui permettent donc d’améliorer son besoin en fonds de roulement en sortant la créance du bilan tout en le couvrant contre le risque d’impayé. Enfin, le supply chain finance est le domaine du trade finance qui croît le plus fortement. Il s’agit d’un ensemble de solutions à travers lesquelles les banques, mais aussi d’autres acteurs, offrent à leurs clients la possibilité de financer leurs fournisseurs. Le reverse-factoring permet ainsi aux grandes entreprises de sécuriser leur chaîne d’approvisionnement en finançant leurs fournisseurs PME dans une période où ceux-ci éprouvent de plus en plus de difficultés à se financer directement auprès des banques (voir Encadré 2). Le domaine du supply chain finance est en tout cas l'une des meilleures illustrations du rapprochement qui est en train de s’opérer entre le cash management et le trade finance.

BBVA France est-elle en mesure d’apporter des solutions dans ce domaine à ses clients français ?

D.P. Si le reverse-factoring est encore peu développé en France, il faut savoir que l’Espagne est le pays le plus avancé dans ce domaine, grâce au confirming né au début des années 1990 (voir Encadré 3). Il s’agit de la version espagnole du reverse-factoring qui représente en Espagne des volumes à peu près équivalents à ceux du factoring ; en France, le volume de reverse-factoring représente à peine 10 % de celui du factoring. Les principaux acteurs sont les grandes banques espagnoles qui ont développé de puissantes plateformes dans ce domaine et en particulier BBVA qui est leader avec 25 % de part de marché. Cette expérience est un atout important que BBVA compte bien exploiter dans les autres pays européens, et en particulier en France, en mettant à la disposition de nos clients la plate-forme développée en Espagne.

Quelle logique sous-tend le rapprochement que vous évoquez entre cash management et trade finance ?

D.P. A travers ce rapprochement, les banques cherchent à appréhender l’ensemble des flux des entreprises et elles répondent ainsi à une demande des clients qui souhaitent rationaliser leurs flux pour réduire le coût de traitement. La plupart des grandes banques ont ainsi rassemblé sous une même direction leurs activités de cash management et de trade finance transactionnel. Il faut toutefois relativiser ce mouvement : si le rapprochement s'effectue au niveau du management afin de susciter des synergies, les équipes commerciales restent généralement cantonnées soit sur le cash management, soit sur le trade finance ; ce dernier est en effet un domaine hautement professionnalisé où les clients recherchent une expertise spécifique leur permettant de répondre aux problématiques complexes des contrats commerciaux internationaux.

Le trade finance bénéficie-t-il de certaines évolutions technologiques et comment pourrait-il s’en trouver transformé ?

D.P. Le trade finance est souvent associé à la manipulation d’une paperasse pesante et coûteuse. De là est né, il y a déjà 15 ans, Bolero, un projet ambitieux réunissant de grands acteurs du commerce international qui visait à dématérialiser le crédit documentaire. Force est de constater que le projet n’a pas tenu cette promesse, même s’il a trouvé quelques applications pratiques.

Plus récemment, SWIFT, l’organisation qui assure la communication sécurisée entre les banques et par laquelle transite la grande majorité des paiements internationaux, a développé de nouveaux concepts susceptibles de modifier en profondeur le traitement des opérations de commerce international. Le premier de ces concepts consiste à permettre dorénavant l’échange sécurisé de données non plus seulement entre banques, mais entre banques et entreprises, à travers les messages dits « MT 798 ». Le deuxième concept important introduit par SWIFT est le Trade Services Utility (TSU), une plate-forme technique qui établit des normes destinées à faciliter et automatiser les opérations traitées en open account. Il permet de réconcilier le bon de commande et la facture commerciale et de déclencher automatiquement le paiement ou l’engagement de payer d’une banque à travers un nouvel outil de paiement et de sécurisation appelé BPO (Bank Payment Obligation). Le TSU et le BPO s’appuient sur les banques et celles-ci trouvent là l’occasion rêvée d’apporter de nouveaux services à leurs clients (reportings, sécurisation et financement du BPO). L’enjeu est crucial : il s’agit ni plus ni moins pour les banques que de réintermédier une partie des 80 % de flux en open account qui leur échappaient jusqu’alors. La conférence que viennent d’organiser, les 4 et 5 octobre 2012 à Paris, la Chambre de commerce internationale (CCI) et SWIFT a permis de montrer que le BPO est déjà une réalité en Asie et de confirmer l’intérêt fort de la communauté bancaire internationale pour ce nouvel outil. La CCI prévoit d’adopter en avril 2013 un corpus de règles internationales régissant le BPO, ce qui devrait constituer une étape déterminante dans son déploiement.

 

1 Le futur siège du ministère de la Défense, NDLR.
2 Source : Organisation mondiale du commerce.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº753
Notes :
1 Le futur siège du ministère de la Défense, NDLR.
2 Source : Organisation mondiale du commerce.