Temps réel : « Les pays émergents, et l’Asie en particulier, sont en avance »

Créé le

24.04.2017

-

Mis à jour le

27.04.2017

Sautant des étapes technologiques, beaucoup de marchés émergents ont déjà mis en place des systèmes de paiement instantané. Pour Standard Chartered, banque britannique active en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient, l’adoption du temps réel est indispensable. Mobile wallets, KYC instantané, blockchain… Alex Manson décrypte les tendances internationales.

Dans quelle mesure le temps réel se répand-il à travers le monde, en matière de transactions financières ?

C’est une réalité dans de nombreux marchés. Les pays émergents, et l’Asie en particulier, sont en avance sur les marchés dits développés, à l’exception du Royaume-Uni qui montre le chemin pour l’Europe. C’est un constat connu : lorsqu’il ne dispose pas d’une infrastructure performante, un pays aura tendance à sauter une étape et à passer directement à la technologie la plus en pointe. C’est le phénomène de « leapfrogging ». Quand le Myanmar s’ouvre au monde, il se dote de téléphones cellulaires, sans passer par l’étape des lignes fixes. Il en va de même dans l’univers des infrastructures financières. L’adoption de nouvelles technologies est donc potentiellement plus rapide que dans les pays développés où les infrastructures anciennes fonctionnent bien et sont très imbriquées dans les écosystèmes. Aujourd’hui, on trouve du paiement en temps réel en Inde, en Chine, à Singapour, en Afrique du Sud, à Hong Kong, en Thaïlande, en Malaisie et au Nigeria.

Le temps réel est-il souhaitable pour tous les métiers bancaires ?

Les bénéfices du temps réel suivent des rendements décroissants. La question n’est pas que la transaction soit la plus rapide possible, mais de savoir à quelle vitesse elle est suffisamment rapide. Pour un client, passer de trois jours à un est un progrès énorme ; passer d’un jour à quelques heures est déjà moins important ; passer de quelques heures à quelques secondes n’a d’intérêt que pour certaines applications commerciales.

Dans quels cas le temps réel peut-il se révéler le plus pertinent ?

L’accélération des paiements est utile pour améliorer l’efficience de la supply chain. C’est la réflexion au cœur de notre stratégie « Banking the ecosystem » : la chaîne logistique se complexifie et il devient essentiel d’intégrer ses différents participants, du « fournisseur du fournisseur » au consommateur final. Des paiements plus rapides permettront de réduire le besoin en fonds de roulement des intermédiaires.

Le temps réel s’inscrit aussi dans le contexte d’un monde de plus en plus digital, marqué par la recherche de la satisfaction immédiate : on voit un produit et on veut immédiatement avoir plus d’informations, l’acheter, le payer et le recevoir. L’exemple de la logistique lors de la livraison d’une commande en ligne est parlant : le client vérifie l’état du colis et paie en temps réel, mais sans avoir recours au cash qui peut être perdu, volé ou détourné. Pour ce type d’usages, le temps réel a une importance majeure. Pour d’autres, il en a moins.

Qu’est-ce que cela change pour les banques ?

Nous nous acheminons vers un monde où les paiements seront certes plus rapides, mais aussi plus nombreux et de valeur plus faible. Pour les traiter, on s’orientera donc plus naturellement vers de nouveaux systèmes en temps réel plutôt que vers des ACH [1] opérant une compensation des transactions reçues par lots. Techniquement, les banques ont la capacité de processer des transactions en temps réel : elles le font déjà pour transférer des fonds entre deux comptes internes. Le ralentissement provient davantage de l’infrastructure utilisée au niveau du marché, qui impose encore souvent des délais de règlement de plusieurs jours. On peut toutefois s’attendre à une convergence vers des systèmes comme Faster Payment au Royaume-Uni.

L’arrivée d’acteurs non bancaires comme les FinTechs peut-elle accélérer le mouvement ?

Les pays émergents ont vu l’émergence de solutions de portefeuilles électroniques, des mobile wallets opérant en système fermé et fonctionnant en temps réel en parallèle des infrastructures de compensation nationales. M-Pesa au Kenya en est un exemple bien connu. Cela met implicitement la pression sur l’infrastructure de marché, l’obligeant à converger.

En Chine, au développement du paiement par WeChat, filiale du géant de l’internet Tencent, ou de Alipay, filiale du groupe Alibaba, coïncide avec l’accélération de l’adoption de l’infrastructure du temps réel, utilisant CNAPS au niveau domestique ou CIPS+ à l’international. Dans d’autres cas, cette évolution n’a rien à voir avec les FinTechs.

Par exemple ?

En Inde, c’est à l’initiative du régulateur qui a mis en place une infrastructure (United Payments Interface – UPI) permettant de payer depuis n’importe quelle banque grâce à un identifiant virtuel et qui a couplé cela avec un mouvement de démonétisation, en retirant les billets de 500 et 1 000 roupies de la circulation.

Proposez-vous ce type de paiement en temps réel chez Standard Chartered ?

Nous disposons aujourd’hui de « mobile wallets » sur une vingtaine de marchés : ils font partie de notre boîte à outils pour servir l’écosystème de la supply chain dont je parlais précédemment, y compris les tout petits fournisseurs parfois non bancarisés. Nous avons également intégré UPI à notre offre aux entreprises, car, au-delà du P2P, ce moyen de paiement présente beaucoup d’avantages pour le C2B : nous pouvons bien mieux tracer le paiement d’un client jusqu’à l’ERP de l’entreprise, le réconcilier avec la facture et ce, de manière totalement fluide. Par ailleurs, le coût de la transaction y est beaucoup plus faible que dans le cas d’un paiement par carte de crédit. Il faut bien voir que le temps réel n’est pas un but en soi : ce qui compte, c’est d’améliorer l’efficience de la chaîne logistique dans son ensemble. Le paiement instantané n’en est qu’un outil.

Qu’est-ce qui fait obstacle à l’adoption du temps réel par les banques ?

À court terme, cela génère un manque à gagner pour elles. Nous cannibalisons certaines de nos sources de revenus et nous en avons conscience. C’est une décision difficile à prendre. Par ailleurs, il y a des obstacles liés à l’intégration de ce temps réel dans les systèmes bancaires, avec les vérifications de conformité et antifraude que cela suppose. Enfin, les banques peuvent avoir du mal à collaborer.

Pourtant, les banques ont une culture de l’interopérabilité, que n’ont pas nécessairement, par exemple, les opérateurs téléphoniques…

Elles savent gérer l’interopérabilité dans la mesure où elles la souhaitent. La réalité est que ces évolutions n’ont tendance à se faire que sous la pression d’un régulateur, d’un nouveau concurrent ou d’une demande de marché. Je crois que l’élan peut aussi être donné en interne, par des collaborateurs qui ont une vision plus prospective et qui seront prêts à avancer vers une meilleure expérience client et une meilleure offre quand bien même cela cannibaliserait une partie des revenus à court terme. Tout dépend enfin des conditions de marché dans lesquelles les banques évoluent. Dans le cas de Standard Chartered, nous opérons en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient et très peu dans les pays développés : nous sommes confrontés à des problématiques comme le paiement de petits agriculteurs non bancarisés au Sri Lanka ou le règlement d’une livraison au Kenya. Si nous n’évoluons pas, nous n’aurons tout simplement pas de business à faire !

La blockchain a-t-elle un rôle à jouer sur le sujet du temps réel ?

Nous avons collaboré avec d’autres banques et la FinTech Ripple sur le règlement en temps réel des paiements internationaux via la technologie blockchain. Nous avons tout d’abord pu constater que cela fonctionne : nous avons réalisé pour la première fois en septembre 2016 une transaction transfrontière en moins de 10 secondes via la technologie des registres distribués (DLT) avec une banque correspondante. Cette expérience nous a aussi permis de faire plusieurs constatations : comme dans tout réseau fermé, l’important est de susciter une large adoption pour avoir suffisamment de banques capables de réceptionner les paiements ; l’intégration dans les systèmes bancaires n’est pas non plus simple. Mais une fois que tout est en place, la technologie DLT permet de faire du temps réel de manière interopérable. Cela nous a permis de confirmer en outre que c’était le protocole blockchain qui était pertinent pour nous et non la cryptomonnaie, qui introduit volatilité et illiquidité non souhaitables pour une activité de paiements internationaux.

Au-delà du paiement, sur quels domaines bancaires le temps réel peut-il être important ?

Le temps réel sur une plate-forme digitale permet aux informations de circuler, en particulier celles sur le paiement qui sont parfois très riches : lieu du paiement, moyen utilisé, récurrence, nature du payeur et du produit payé… Ces informations peuvent être remontées à l’entreprise, lui permettant par exemple de savoir si son fournisseur ou son distributeur rencontre des difficultés, et donc de mieux manager ses risques. On peut aussi imaginer un credit scoring en temps réel, couplé à des procédures KYC instantanées et débouchant sur l’octroi de crédits de petits montants de manière immédiate dans le secteur de la microfinance. Au-delà du paiement, c’est donc la circulation de l’information qui est cruciale.

 

1 Automated Clearing House.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº808
Notes :
1 Automated Clearing House.