Techniques de financement : quelles innovations dans le négoce international ?

Créé le

06.12.2017

-

Mis à jour le

02.01.2018

Pour gérer les risques auxquels ils sont confrontés (risques de prix, de crédit, environnementaux, de réputation, etc.), les négociants en matières premières doivent respecter des principes de financement spécifiques. Pour y répondre, ils sont à la recherche de produits toujours plus adaptés et innovants.

En tant qu’industrie adverse aux risques et opérant dans un contexte global en perpétuelle évolution, l’industrie du négoce international se doit d’être au cœur de l’innovation, en particulier financière. Cela ne se limite pas aux produits très spécifiques du négoce international : obligations perpétuelles, co-investissements, financement d’acquisitions sans recours ou même « stream-funding » sont régulièrement utilisés par l’industrie. On voit également chacune des grandes sociétés de négoce international impliquée dans au moins un des grands chantiers de technologie financière, comme la blockchain par exemple. Même si le métier de négociant en matières premières est très ancien, cette capacité d’anticipation, d’innovation et de réponse aux attentes de leurs partenaires, notamment financiers, est et restera déterminant dans le succès (ou non) des acteurs de l’industrie.

Bien que les principes techniques fondamentaux du financement du négoce international aient peu changé ces dernières années, nous constatons en revanche de profondes mutations dans la nature (et donc les préférences et les sensibilités) des prêteurs actifs dans ce domaine : arrivée de fonds d’investissement dans le Commodity Trade Finance, montée en puissance progressive de banques asiatiques (japonaises, singapouriennes, chinoises notamment), parfois au détriment de certaines banques européennes.

En tant qu’industrie adverse aux risques quels qu’ils soient (risques de base de prix, de crédit, risques environnementaux, de réputation, etc.) en raison de marges traditionnellement faibles (relativement à d’autres industries) qu’il convient de tout faire pour protéger, les négociants doivent non seulement faire face à ce contexte de financement changeant, mais également l’anticiper. Ce besoin d’anticipation est souvent le point de départ des innovations en matière de technique de financement des matières premières.

Les grands principes du financement

Pour de nombreuses raisons, la stratégie financière de Trafigura, l’un des leaders mondiaux indépendants du négoce et de la logistique des matières premières, fournit un bon exemple pour comprendre les objectifs des dernières innovations technologiques en matière de financement du négoce international. Elle est axée autour de quatre grands principes.

La diversification des sources de financement

Au-delà de relations de financement auprès de plus de 120 banques dans le monde, le groupe emprunte régulièrement auprès de plusieurs marchés de dette afin d’obtenir des maturités long terme finançant des actifs d’infrastructures : Eurobond, placement privé aux États-Unis et en Europe, obligations perpétuelles cotées à Singapour, par exemple. Cela permet au groupe de prémunir ses activités de négoce et d’investissement contre les effets de choc qui peuvent affecter l’une de ces sources de financement. Même si cela n’est pas l’objectif premier, il est intéressant de constater que cela permet également de répartir le risque de crédit de Trafigura sur un nombre important de prêteurs, évitant ainsi le risque de « too big to fail » [1] .

Le maintien d’un montant de trésorerie disponible à tout moment

Dans le cadre de ses opérations de couverture au risque de prix, un négociant en matières premières physiques se doit de conserver une provision mobilisable immédiatement, de manière à faire face aux appels de marge des marchés de cotation qu’il utilise. À défaut d’une telle provision de trésorerie, le négociant prendrait le risque d’exposer son résultat à l’évolution des prix des matières premières traitées, avec des répercussions incontrôlées. À titre d’exemple, Trafigura conserve à tout moment une trésorerie disponible lui permettant de faire face à une augmentation très substantielle du prix du baril de pétrole brut.

La différenciation entre dette relative au besoin en fonds de roulement et dette dite « structurelle »

Bien que le niveau des prix des matières premières n’affecte pas fondamentalement la profitabilité d’un négociant, du fait de couvertures à terme systématiques, son besoin en fonds de roulement varie, à niveau d’activité constant, de manière quasi corrélée avec ces prix. Il est donc primordial que les outils que le négociant utilise pour financer son besoin en fonds de roulement puissent s’adapter rapidement à une évolution des prix des matières premières traitées. C’est pour cela que, malgré sa taille, le groupe Trafigura reste un grand utilisateur des lignes bancaires (quelle qu’en soit la forme) de type commodity trade finance, utilisables transaction par transaction contre le nantissement en faveur de la banque des actifs courants (stocks, créances-clients) sous-jacents à une opération de trading particulière. Lorsqu’une banque détient un nantissement concret sur une cargaison de pétrole brute dont la valeur a augmenté de 20 pour cent, il est logiquement plus facile d’en obtenir une augmentation de ligne équivalente que si elle ne détenait pas ce nantissement. La part de ces financements ainsi sécurisés, bancaires ou non, et communément considérés comme à faible risque pour les prêteurs [2] , constitue ainsi environ les trois quarts de l’intégralité des lignes de financement disponibles au groupe Trafigura. Le reste est constitué de financement dits « corporate », non sécurisés, et est utilisé par le groupe pour financer, de façon temporaire, ses besoins hors fonds de roulement traditionnel (appels de marges, investissements, actifs courants non nantissables en raison de leur nature ou localisation, etc.) [3] ;

L’inventivité pour répondre aux attentes des différentes catégories de prêteurs, bancaires ou non

Il est possible de les regrouper en catégories mais chaque prêteur montre certaines sensibilités ou même certaines restrictions en termes de conditions tarifaires, valorisation du collatéral proposé le cas échéant (en fonction de sa nature ou localisation géographique), maturité d’emprunt maximum, etc. Le département financier d’un grand négociant doit pouvoir être en mesure non seulement d’identifier chaque catégorie de prêteurs qui lui est disponible, mais également résoudre l’équation agrégée quasi quotidienne de ces préférences ou restrictions, afin d’optimiser l’utilisation des capacités d’endettement.

C’est aux principes de diversifications de sources de financement d’une part, et de réponse aux attentes des prêteurs d’autre part, que semblent répondre les plus récentes innovations financières en matière de financement du négoce international.

Les dernières innovations

En matière de financements sécurisés, la plus récente innovation, dans laquelle Trafigura a joué cette année un rôle majeur avec quelques-uns de ses partenaires bancaires stratégiques, est certainement la titrisation de stocks de matières premières [4] . La titrisation de stocks s’appuie, au moins dans un premier temps, sur les stocks de matières premières les plus « liquides », c’est-à-dire soit immédiatement livrables aux marchés de cotation (comme le London Metal Exchange par exemple), soit dont la qualité est directement cotée sur un tel marché. Elle apporte plusieurs bénéfices à ses différents acteurs : pour les banques participant dans le financement de la tranche senior, et du fait que l’entité est hors d’atteinte en cas de faillite du négociant, elle va permettre de compléter la palette de financement offert au négociant sans augmenter la taille de la ligne de crédit qui lui est allouée ; pour les investisseurs dans les variable funding notes, obtenir un retour sur investissement en phase avec leurs attentes malgré un profil de risque bas ; enfin pour le négociant, l’accès au financement à la fois de la part des banques à terme sans affecter ses lignes de crédit traditionnelles, mais aussi de la part des investisseurs (liquidité qui ne serait pas accessible au négociant sans le programme de titrisation).

On constate également ces dernières années que les financements de pré-export prennent d’avantage la forme de prépaiements commerciaux (dans le cadre desquels le négociant va prépayer à son fournisseur une partie de la valeur des cargaisons à venir, ayant lui-même obtenu un financement de la part d’une ou plusieurs institutions financières qui prennent le risque de performance du fournisseur) au détriment des préfinancements (dans le cadre desquels les institutions financières prêtent directement au fournisseur, et utilise un contrat d’enlèvement avec le négociant comme collatéral). De manière générale, ce changement provient d’une volonté, notamment de certaines banques européennes, de s’éloigner du contexte de production des matières premières qu’elles ont parfois des difficultés à faire comprendre à leurs actionnaires ou gouvernements de tutelle. Cela fait en revanche peser sur le bilan des grands négociants le risque de devoir inclure (comme actifs) des créances commerciales de taille importante, alors même qu’au bout du compte, le risque de paiement de ces créances est en grande partie pris par les institutions financières et non le négociant. L’utilisation de véhicules ad hoc dans les montages des prépaiements commerciaux permet de réduire ce risque de voir le négociant alourdir son bilan de manière indue, en attendant que certaines banques prennent le relais des préfinancements plus traditionnels.

Enfin, on constate une présence accrue de fonds d’investissement spécialisés dans le financement du négoce. À titre d’exemple, Trafigura a, à travers sa division de gestion d’actifs Galena, par le passé, créé puis géré un fonds de commodity trade finance (qui a été vendu en 2016 à une société de gestion tierce). Avec des attentes de retour sur investissement élevées par rapport à la liquidité bancaire, leur expansion reste limitée à des actifs fortement rémunérateurs, par exemple certains prépaiements commerciaux. Cependant, dans un contexte où les négociants doivent être disciplinés dans l’allocation de leurs fonds propres, on peut imaginer que leur inventivité viendra très prochainement proposer un produit ad hoc pour répondre à cette demande de forte rémunération.

Une capacité d’anticipation

En tant qu’industrie extrêmement adverse aux risques, et opérant dans un contexte global en perpétuelle évolution, l’industrie du négoce international se doit d’être au cœur de l’innovation, en particulier financière. Cela ne se limite pas aux produits très spécifiques au négoce international : obligations perpétuelles, co-investissements, financement d’acquisitions sans recours ou même « stream-funding » sont régulièrement utilisés par l’industrie. On voit également chacune des grandes sociétés de négoce international impliquée dans au moins un des grands chantiers de technologie financière, comme la blockchain par exemple. Même si le métier de négociant en matières premières est très ancien, cette capacité d’anticipation, d’innovation et de réponses aux attentes de leurs partenaires notamment financiers, est et restera déterminant dans le succès ou non des acteurs de l’industrie.

 

1 Voir, sur ce sujet, le rapport écrit par Craig Pirrong, professeur à l’Université de Houston (États-Unis) : « Not too Big to Fail: Systemic Risk, Regulation, and the Economics of Commodity Trading Firms », disponible à l’adresse suivante : https://www.trafigura.com/media/2366/trafigura-pirrong-not-too-big-to-fail-systemic-risk-white-paper.pdf.
2 Voir, sur ce sujet, le rapport établi par Llewellyn Consulting en août 2016 : « Trade Finance and Regulation: The Risk of Unintended Consequences ».
3 Le lecteur pourra, à ce titre, lire utilement le rapport « Commodities Demystified: A Guide to Trading and the Global Supply Chain », écrit en juillet 2016 par plusieurs auteurs (dont David Buchan et Charlie Errington) et publié chez Trafigura.
4 Voir le communiqué de presse de Trafigura sur ce sujet : https://www.trafigura.com/news/trafigura-launches-pioneering-new-financing-for-the-securitisation-market---trafigura-commodities-funding-pte-ltdc-a-usd-million-non-recourse-inventory-funding-programme/21882.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº815
Notes :
1 Voir, sur ce sujet, le rapport écrit par Craig Pirrong, professeur à l’Université de Houston (États-Unis) : « Not too Big to Fail: Systemic Risk, Regulation, and the Economics of Commodity Trading Firms », disponible à l’adresse suivante : https://www.trafigura.com/media/2366/trafigura-pirrong-not-too-big-to-fail-systemic-risk-white-paper.pdf.
2 Voir, sur ce sujet, le rapport établi par Llewellyn Consulting en août 2016 : « Trade Finance and Regulation: The Risk of Unintended Consequences ».
3 Le lecteur pourra, à ce titre, lire utilement le rapport « Commodities Demystified: A Guide to Trading and the Global Supply Chain », écrit en juillet 2016 par plusieurs auteurs (dont David Buchan et Charlie Errington) et publié chez Trafigura.
4 Voir le communiqué de presse de Trafigura sur ce sujet : https://www.trafigura.com/news/trafigura-launches-pioneering-new-financing-for-the-securitisation-market---trafigura-commodities-funding-pte-ltdc-a-usd-million-non-recourse-inventory-funding-programme/21882.