Suite à la palette de mesures qui ont été prises par la BCE le 5 juin 2014, il est utile d’en analyser les implications sur les marchés et l’offre de prêt bancaire au secteur privé.
I. Le taux négatif sur la facilité de dépôt de la BCE
Les liquidités excédentaires gardées à la BCE sont ainsi vraiment pénalisées, car le taux négatif sur la facilité de dépôt est également appliqué aux encours des comptes-courants qui dépassent les réserves obligatoires.
Cette extension était obligatoire pour que la mesure décourage vraiment les banques de garder des liquidités excédentaires à la BCE. En effet, il y a essentiellement deux manières pour les banques de placer leurs liquidités à la BCE : soit sur leur compte-courant auprès d’une banque centrale de l’Eurosystème, soit sur la facilité de dépôt. Les liquidités que les banques détiennent sur leur compte-courant incluent les réserves obligatoires qu’elles sont contraintes de garder, et des encours supplémentaires ou « réserves excédentaires » qu’elles choisissent librement d’y laisser. Ces réserves excédentaires sont sans rémunération pour les banques. En temps normal, le taux sur la facilité de dépôt est strictement positif. Les banques ont alors intérêt à transférer une grande partie de leurs réserves excédentaires de leurs comptes-courants vers la facilité de dépôt.
Mais maintenant que le taux sur la facilité de dépôt est négatif, si le taux sur les réserves excédentaires détenues en compte-courant était resté nul, les banques auraient eu intérêt à parquer toutes leurs liquidités excédentaires sur leurs comptes-courants. Il n’y a en effet pas de plafond aux encours des comptes-courants des banques auprès des banques centrales de l’Eurosystème. Les réserves excédentaires sur les comptes-courants n’auraient rapporté aucune rémunération, mais cela aurait été mieux que de devoir payer pour les placer sur la facilité de dépôt. Les banques auraient donc pu garder leur situation précédente en parquant toutes leurs liquidités excédentaires sur leurs comptes-courants plutôt que d’en placer une partie sur la facilité de dépôt. Elles auraient ainsi pu s’arranger pour garder une rémunération nulle sur leurs liquidités excédentaires, sans être aucunement obligées d’utiliser la facilité de dépôt qui leur coûterait.
D’ailleurs, depuis que la BCE a instauré un taux nul sur la facilité de dépôt le 11 juillet 2012, les banques de la zone euro ont déjà arrêté de transférer leurs réserves excédentaires de leurs comptes-courants vers la facilité de dépôt. Le 10 juillet 2012, l’encours sur la facilité de dépôt atteignait 808,516 milliards d’euros, et les réserves excédentaires représentaient 73,946 milliards d’euros sur les comptes-courants. Dès le 11 juillet 2012, l’encours sur la facilité de dépôt s’est réduit à 324,931 milliards d’euros, alors que les réserves excédentaires sur les comptes-courants grimpaient à 539,786 milliards d’euros. Le 4 juin 2014, l’encours sur la facilité de dépôts se limitait à 32,673 milliards d’euros et les réserves excédentaires sur les comptes-courants atteignaient 196,174 milliards d’euros.
Il fallait évidemment éviter qu’un tel contournement soit possible. Il était donc utile d’appliquer le taux négatif sur les réserves excédentaires des comptes-courants des banques auprès des banques centrales de l’Eurosystème (voir Graphique 1).
Une méthode différente du système danois
Au Danemark, au contraire, un plafonnement des encours de réserves excédentaires sur les comptes-courants existe. Lorsque la banque centrale du Danemark, en juillet 2012 et jusqu’en avril, a instauré un taux d’intérêt négatif de -0,20 % sur les certificats de dépôts à une semaine, celui-ci ne s’appliquait pas aux réserves excédentaires sur les comptes-courants, mais elle a laissé un plafond de 101 milliards de DKK sur l’encours des comptes-courants pour rendre la mesure efficace, même si elle l’avait relevé pour éviter de trop pénaliser les banques. Les banques danoises étaient donc obligées de placer une partie de leurs réserves excédentaires en certificats de dépôt et en subir les coûts. De cette manière le taux négatif les incitait vraiment à limiter l’encours de leurs liquidités placées à la banque centrale.
Une mesure reçue avec enthousiasme…
La plupart des commentateurs semblent tenir pour acquis qu’un taux d’intérêt négatif sur la facilité de dépôt et les réserves excédentaires en compte-courant va décourager les banques de garder des liquidités excédentaires auprès de la banque centrale, et les inciter à prêter plutôt celles-ci aux entreprises ou aux ménages. Ce financement accru de la consommation ou de l’investissement provoquerait une hausse généralisée des dépenses privées qui relancerait l’activité économique et entraînerait les prix à la hausse, écartant le risque de déflation.
…alors qu’il n’y a aucune garantie qu’elle stimule les prêts
Toutefois cet enchaînement de causalité est loin d’être garanti. En réalité, le fonctionnement de la BCE est tel qu'il n’y a aucune raison pour que le taux négatif sur la facilité de dépôt force les banques à augmenter leurs prêts.
D’abord, le taux d’intérêt négatif n’implique pas mécaniquement une diminution des réserves excédentaires totales détenues par l’ensemble des banques, en raison des interactions complexes qui caractérisent le système bancaire. Par contre, même sans impliquer une diminution du niveau absolu des réserves excédentaires, il peut entraîner une diminution du coefficient de réserve, qui est le rapport des réserves aux dépôts de la clientèle, et donc une augmentation du multiplicateur monétaire : si, par exemple, une banque individuelle veut réduire ses réserves excédentaires à cause du taux d’intérêt négatif, et pour cela octroie un prêt ou bien achète des titres, les liquidités ainsi dépensées vont se retrouver sur le compte d’un autre agent économique auprès d’une autre banque. Si celle-ci décide de les garder sous forme de liquidité excédentaire auprès de la banque centrale, le volume total de ces réserves excédentaires restera inchangé. Toutefois, le volume des dépôts de la clientèle auprès des banques commerciales aura augmenté, et donc la masse monétaire également. Le coefficient de réserve des banques aura diminué.
Ensuite, une volonté de chaque banque individuelle de réduire ses réserves excédentaires à cause du taux négatif peut très bien se concrétiser sans entraîner aucune expansion du crédit bancaire au secteur privé. Par exemple, si une banque individuelle veut réduire ses réserves excédentaires à cause du taux d’intérêt négatif, et pour cela achète des obligations souveraines du centre de la zone euro, les liquidités ainsi dépensées vont se retrouver sur le compte d’un autre agent économique auprès d’une autre banque. À son tour, celle-ci peut également vouloir se démunir de cette nouvelle liquidité en achetant des obligations souveraines du centre de la zone euro, et ainsi de suite. Avec un tel scénario, il y a accroissement continu de la demande pour les obligations souveraines du centre de la zone euro, et réduction de leur taux de rendement, sans aucune expansion des prêts aux entreprises ni aucune augmentation de demande pour les obligations souveraines de la périphérie de la zone euro.
Donc, même si les taux négatifs sur leurs dépôts à la banque centrale incitent les banques à réduire leurs coefficients de réserve et entraînent une augmentation du multiplicateur monétaire, le mécanisme pourrait fonctionner sans aucune augmentation des prêts au secteur privé, mais par le biais d’acquisitions de titres sur le marché secondaire. Dans ce cas, l’augmentation de la monnaie en circulation ne serait corrélée avec aucune augmentation de la demande de biens et services, et il n’y aurait aucune pression inflationniste. Au lieu d’une pression à la hausse sur le prix des biens et services, c’est encore une fois une augmentation des prix des actifs financiers qui prévaudrait !
Mais d’autres scénarios sont évidemment possibles. Si, pour se démunir de la liquidité excédentaire, chaque banque accorde un nouveau prêt à un client, celui-ci va dépenser l’argent ainsi emprunté et donc le verser sur le compte d’un autre agent économique auprès d’une autre banque, voire de la même, et si celle-ci accorde à nouveau un nouveau prêt pour utiliser cette liquidité, il va y avoir un enchaînement vertueux d‘accroissement du crédit au secteur privé.
Vers une baisse des encours de prêts ?
En outre, les banques peuvent réduire leurs réserves excédentaires auprès des banques centrales de l’Eurosystème de plusieurs autres manières :
- en remboursant encore plus vite les prêts LTRO qui leur ont été octroyés ;
- en détenant leurs liquidités excédentaires sous une autre forme que des encours en compte auprès des banques centrales, par exemple en achetant, comme déjà mentionné, des obligations souveraines du centre de la zone euro, mais aussi d’autres titres liquides au rendement supérieur à -0,1 % ;
- en détenant au moins une partie de leurs liquidités excédentaires dans d’autres devises que l’euro, sous forme de comptes bancaires ou autres placements monétaires ;
- en achetant sur le marché secondaire des obligations plus risquées, comme celles émises par des entreprises ou des pays de la périphérie de la zone euro, ou des actions ;
- ou en détenant leurs liquidités excédentaires sous forme de billets, bien que les coûts de stockage ne rendent cette option attractive que pour des taux négatifs très élevés en valeur absolue.
Les banques pourraient même maintenir tel quel leur excédent de liquidité auprès de la BCE, subir le taux négatif et le compenser par une augmentation des taux créditeurs sur leurs prêts. C’est ce qui fut observé au Danemark et en Suisse après l’instauration de taux négatifs sur les dépôts des banques auprès des banques centrales concernées : les banques ont répercuté ce coût par un relèvement des taux créditeurs pratiqués sur leurs prêts à leurs clients.
L’impact du taux négatif sur l’EONIA
L’impact du taux négatif sur l’
Combiné aux autres mesures qui prolongent la période d’appels d’offres hebdomadaires à taux fixe pour lesquels la totalité des soumissions est servie, jusqu’en décembre 2016, ou qui organisent des opérations de refinancement à long terme ciblées à taux fixe, l’objectif de la BCE est que la politique de taux négatif sur les liquidités excédentaires contribue à diminuer les taux d’intérêt du marché sur l’ensemble de la courbe des rendements.
Une contribution du taux négatif à une dépréciation de l’euro dépend de la réaction de l’EONIA
Pour que le taux négatif sur les liquidités excédentaires déposées auprès des banques centrales de l’Eurosystème contribue à une dépréciation de l’euro, il faut que l’EONIA ait réagi à la baisse. En effet, suite à la réduction des liquidités excédentaires causée par le remboursement des LTRO, le taux EONIA était remonté et, en moyenne, durant la première partie de l’année, a été à 0,24 %, presque au niveau de celui du taux des MRO. Durant la même période le taux des federal funds était en moyenne légèrement inférieure à 0,1 %. Cet écart de taux à un jour a contribué à l’appréciation de l’euro par rapport au dollar. Pour que celui-ci remonte par rapport à l’euro, il faut que le spread entre inférieure et taux des federal funds se réduise fortement. Les taux négatifs sur la liquidité excédentaire déposée auprès de l’Eurosystème vont alors réduire les marges des fonds de placement monétaire, les money market funds ou OPCVM monétaires, ou les contraindre à acquérir des actifs de niveau de risque supérieur. Dans tous les cas l’attractivité de l’euro diminuerait pour eux. Leur désinvestissement du marché permettrait à l’euro de se déprécier légèrement.
Comme les fonds monétaires détiennent entre un tiers et la moitié des titres de dettes à court terme émis par les banques de la zone euro, leur désinvestissement provoquerait toutefois un déficit de financement pour celles-ci, qu’elles devraient compenser par un recours accru au financement banque centrale, et qui pourrait nuire à leur capacité de prêt, contrairement à l’objectif affiché !
Les résultats de l’expérience danoise furent mitigés
Au Danemark, la conséquence principale de l’instauration d’un taux négatif sur les dépôts des banques auprès de la banque centrale fut une dépréciation de la monnaie nationale par rapport à l’euro. C’était exactement l’effet recherché par le Danemark. Encore faut-il tempérer cette conclusion : l’appréciation de l’euro par rapport à la monnaie danoise, à l’époque, peut également s’expliquer par l’impact des déclarations de la BCE à propos des OMT, pour empêcher la dislocation de la zone. Une autre conséquence de l’instauration du taux négatif sur les dépôts des banques à une semaine auprès de la banque centrale fut une baisse des taux du marché monétaire danois, mais celle-ci fut très légère. Quant aux taux offerts par les banques danoises sur les dépôts de leurs clients, ils restèrent inchangés. La marge d’intermédiation des banques danoises fut donc réduite. Elles compensèrent cette réduction par une augmentation de leurs marges sur les nouveaux prêts, au détriment des emprunteurs.
La situation contemporaine du marché monétaire de la zone euro est toutefois très différente de celle qui prévalait pour le marché monétaire du Danemark : la banque centrale voulait empêcher la monnaie nationale de s’apprécier face à l’euro, et créditait les comptes-courants des banques pour leur acheter des actifs en grande quantité. Les banques danoises avaient donc trop de liquidités et cherchaient à les placer, ce qui diminuait les taux à court terme du marché monétaire. Les certificats de dépôt à la banque centrale étaient une opportunité permanente accessible aux banques pour placer leurs liquidités excédentaires, mais elles pouvaient également essayer de les investir ailleurs sur le marché monétaire si elles obtenaient un meilleur taux. Le taux offert sur les certificats de dépôt de la banque centrale était donc la borne inférieure des taux sur le marché monétaire danois, car les banques pouvaient toujours y placer leurs liquidités plutôt que d’accepter un taux inférieur sur d’autres placements. Le taux offert sur les certificats de dépôt de la banque centrale était ainsi le principal taux de politique monétaire danoise, car il contraignait les taux du marché monétaire en les empêchant de lui être inférieurs.
Dans la zone euro au contraire, les liquidités excédentaires sont en en diminution continue à cause des remboursements volontaires des banques de leurs emprunts LTRO précédents (voir Graphique 2). Cette diminution de la liquidité excédentaire a augmenté les taux du marché monétaire vers le niveau du taux des repos, donc des MRO. C’est donc le taux des MRO qui est le principal taux directeur de la BCE pour le moment, car il empêche en général les taux du marché monétaire à très court terme de lui être supérieurs, en tout cas les jours d’appels d’offres (voir Graphique 3).
Autres expériences étrangères
La banque centrale suédoise avait instauré un taux négatif de -0,25 % sur les dépôts des banques à une semaine entre août 2009 et septembre 2010, pour stimuler les prêts interbancaires. Il y avait toutefois également une facilité de dépôt overnight qui offrait encore un taux de 0,15 %, ce qui réduisait fortement l’impact du taux négatif sur les dépôts à terme d’une semaine. La banque nationale suisse a appliqué un taux négatif sur les dépôts des banques au cours des années 1970, pour décourager les investisseurs étrangers d’acheter des actifs en monnaie nationale et apprécier celle-ci. En juillet 2011, la banque centrale suisse a instauré des taux d’intérêt négatifs sur les dépôts des banques à son passif, pour maîtriser l’appréciation de la monnaie nationale par rapport à l’euro. Là également, les banques ont évité de mettre les taux offerts sur les dépôts des clients en négatif, mais ont compensé le coût par d’autres mesures comme une augmentation des marges sur les nouveaux prêts.
L’encours de la facilité de dépôt et des réserves excédentaires est limité
De toute manière, même si le taux négatif permettait d’inciter les banques à prêter ce qui se trouvait précédemment sur la facilité de crédit et les réserves excédentaires sur les comptes-courants, cela aurait eu un effet insignifiant sur l’économie réelle et l’inflation. En effet l’encours de la facilité de crédit et des réserves excédentaires s’est fortement réduit depuis 2012 et est limité.
Les liquidités excédentaires des banques, définies comme la somme des encours de la facilité de dépôt et des réserves excédentaires sur les comptes-courants, sont de l’ordre de 125 milliards d’euros actuellement. Un taux négatif de -0,1 % ne représente qu’une « taxe » de 125 millions d’euros sur base annuelle, ce qui ne suffit pas à changer radicalement le comportement des banques. Mais cela a aussi ses bons côtés : car la relative petitesse du coût peut laisser espérer que les banques n’auront pas besoin de le compenser par une hausse significative de leurs taux d’intérêt créditeurs sur leurs prêts.
La liquidité excédentaire est en diminution continue depuis l’accalmie sur les marchés financiers qui a suivi la communication du principe des OMT par la BCE. Cette diminution des liquidités excédentaires est corrélative à celle de l’encours des repos, donc des prêts obtenus par les opérations principales de refinancement MRO et des opérations de refinancement à long terme LTRO. L’encours des repos a surtout baissé à cause du remboursement partiel des LTRO. Cette diminution des besoins d’emprunt des banques auprès des banques centrales de l’Eurosystème reflète leur besoin limité de liquidités en raison du peu de demande de crédit de la part du secteur privé.
Une efficacité potentielle très différente d’un pays à l’autre de la zone euro
Il serait erroné de penser que ce sont les mêmes banques qui sont encore fortement endettées auprès des banques centrales par les MRO et LTRO et qui déposent massivement auprès des banques centrales sous forme de facilité de dépôt, encours en compte-courant ou reprise de liquidité en blanc. Les pays dont les banques sont fortement endettées auprès de leur banque centrale par les MRO et LTRO sont totalement différents de ceux dont les banques déposent massivement auprès de leur banque centrale. À peu près 90 % de l’encours des MRO est dû par les banques des pays de la périphérie : Grèce, Espagne, Italie, Irlande et Portugal. Quelque 75 % des LTRO sont dus par les banques de l’Espagne et de l’Italie, et du Portugal. D’un autre côté, les banques allemandes et françaises détiennent au moins 75 % des réserves excédentaires des banques de la zone euro, et au moins 50 % des reprises de liquidité. C’est en France, Allemagne et Luxembourg que les banques détiennent presque 75 % de l’encours de la facilité de dépôt à l’Eurosystème.
Il résulte de ces observations que c’est plutôt dans les pays du centre de la zone euro, comme l’Allemagne et la France, que le taux négatif sur les liquidités excédentaires pourrait inciter les banques à augmenter leurs prêts au secteur privé, à condition que ce soit la forme qu’elles privilégient pour investir ces réserves. Dans les pays de la périphérie, il y a très peu de liquidités excédentaires placées auprès des banques centrales et qui pourraient être déplacées vers de nouveaux prêts. Or ce sont les pays de la périphérie dans lesquels le crédit au secteur privé est le plus déprimé, et ce sont eux qui auraient surtout besoin d’une expansion des prêts à de meilleures conditions.
La baisse des taux sur les marchés monétaires de la zone euro va intensifier la recherche de rendement au prix d’un risque accru. La demande pour les obligations souveraines des pays de la périphérie va augmenter, et leurs taux de rendement vont encore se réduire, même si leurs problèmes de solvabilité inter-temporelle persistent, les marchés raisonnant à court terme.
Une réduction des taux courts est déjà observée
Au cours des jours qui ont suivi la communication du taux négatif et des autres mesures de la BCE, le taux EONIA a réagi à la baisse (voir Graphique 4).
Le taux swap EONIA à 3 mois est le taux à 3 mois qu’il faut s’engager à payer en échange de la réception de la succession des taux EONIA journaliers au cours des 3 mois qui suivent. Ce taux swap EONIA à 3 mois est donc une moyenne géométrique des taux EONIA journaliers futurs tels qu’ils sont prévus par le marché, puisque les primes de risque sont très réduites à une maturité si courte. Le taux euribor à 3 mois doit logiquement incorporer une prime pour le risque de défaut des banques emprunteuses à l’horizon de 3 mois. Avant la crise des subprime, ce risque de défaut bancaire était considéré comme insignifiant et l’écart entre l’euribor 3 mois et le swap EONIA 3 mois était extrêmement réduit. Depuis cette crise, toutefois, le risque a été réévalué et l’écart entre l’euribor 3 mois et le swap EONIA 3 mois oscille entre 10 et 15 points de base.
L’évolution de l’EONIA montre que le marché avait correctement inscrit les mesures d’assouplissement monétaire du 5 juin par la BCE dans ses perspectives, dès le début du mois (voir Graphique 5). Depuis leur communication, le taux EONIA a réagi en diminuant encore.
II. La diminution du taux repo
La BCE a diminué le taux de ses repos, appliqué aux MRO, de 0,25 % à 0,15 %.
La diminution du taux des MRO, accompagnée de l’engagement à les organiser à taux fixe et à servir la totalité des soumissions jusqu’en décembre 2016, pourrait réduire l’incitation à rembourser les LTRO octroyés précédemment, puisque leur coût va rester durablement très bas. Ceci dit, si les besoins de liquidité des banques restent limités, de moindres remboursements des LTRO pourraient réduire le recours aux MRO.
Mécaniquement, en conjonction avec le taux négatif sur la facilité de dépôt, la baisse du taux repo va entraîner une diminution du niveau moyen de l’EONIA sur les prêts interbancaires. Par ricochet, les taux offerts par les banques sur leurs comptes d’épargne vont encore diminuer, alors qu’ils sont déjà à des niveaux extrêmement bas. C’est donc une nouvelle taxe implicite prélevée sur les épargnants.
Les conséquences de la diminution du taux repo vont être très différentes d’un pays en l’autre, en raison de la situation très contrastée de leurs banques. Pour les pays où les banques dépendent beaucoup des prêts de l’Eurosystème pour se financer, comme L’Espagne, l’Italie ou le Portugal, la diminution du taux des repos va diminuer le coût de leur financement et augmenter leur rentabilité.
De manière générale, la diminution du taux des MRO est peu susceptible de stimuler les crédits bancaires au secteur privé, même dans la périphérie. Le volume des prêts bancaires est essentiellement contraint par une demande de crédits qui reste atone en raison des perspectives très limitées de croissance et de taux d’utilisation des capacités très bas, et une diminution de 0,1 % du taux directeur est trop limitée pour changer cet environnement.
Diminution du taux sur la facilité de prêt marginal
Alors que le taux « refi » des MRO a baissé de 0,10 % ou 10 points de base, le taux sur la facilité de prêt marginal a diminué de 35 points de base. Cela permet de restaurer la symétrie du corridor formé avec le taux de la facilité de dépôt autour de celui des MRO.
Normalement cela devrait rétrécir l’ampleur des variations du taux EONIA. En effet, comme les appels d’offres MRO ont lieu une fois par semaine, les taux EONIA peuvent dépasser le taux de ceux-ci pendant les autres jours, mais devraient toujours être bornés par le taux de la facilité marginale de prêt qui est disponible en permanence.
III. Arrêt du programme de stérilisation des achats d’obligations du SMP
Cette mesure va injecter quelque 150 milliards de liquidités supplémentaires dans le système bancaire de la zone euro. Combinée à la baisse du taux des MRO et au taux négatif sur la facilité de dépôt, cette augmentation de la liquidité excédentaire devrait contribuer à pousser l’EONIA à la baisse. Comme pour les autres mesures, tout dépendra de l’intensité avec laquelle ces nouvelles liquidités seront prêtées par les banques sur les marchés monétaires à très court terme. En effet, il a été expliqué ci-dessus que les banques ont d’autres moyens pour investir leurs réserves excédentaires en dehors de la facilité de dépôt et de leurs comptes-courants.
IV. Les opérations de refinancement à long terme ciblées TLTRO
Leur objectif est de permettre aux banques d’emprunter auprès des banques centrales de l’Eurosystème, à taux fixe et pour une durée qui peut atteindre 4 ans, des fonds utilisés pour financer de nouveaux prêts aux entreprises et ménages, hors ceux liés aux acquisitions de logements. En pratique il y aura 8 opérations successives d’octroi de prêts aux banques, de septembre 2014 à juin 2016, mais tous ces prêts seront accordés jusqu’en septembre 2018. Leur maturité va donc s’échelonner de 4 à 2 ans. Ces prêts pourront toutefois être remboursés en tout ou partie, au moins 2 ans après leur émission, par les banques qui le souhaiteront, d’après certaines modalités. Ils seront accordés au taux des MRO augmenté de 10 points de base. Ce taux sera fixé à l’avance pour toute la durée du prêt, alors qu’avec les LTRO précédentes, les banques emprunteuses étaient simplement informées que le taux pratiqué serait la moyenne des taux MRO sur toute la durée. Ce que chaque banque pourra emprunter sera fonction de l’encours de ses prêts au secteur privé, hors crédit pour le logement.
Le taux très bas des TLTRO va induire, par arbitrage, une baisse des taux de maturité moyenne sur les marchés. Pour les banques des pays de la périphérie de la zone euro qui sont encore très dépendantes du financement de l’Eurosystème, il sera très attractif de se financer ainsi à des taux peu élevés garantis pour une période assez longue. Biens sûr le refinancement à court terme par les MRO ou les LTRO ordinaires à 3 mois restera moins onéreux de 0,1 % au départ, mais le coût des LTRO sera garanti pour une longue période. L’objectif est que les banques réduisent leurs taux créditeurs pratiqués sur leurs prêts à leurs clients privés, et qu’elles soient prêtes à augmenter le volume de ceux-ci car leur rentabilité serait améliorée. En même temps, une meilleure profitabilité leur permettrait de renforcer leurs fonds propres. Toutefois, en ce qui concerne les prêts, leur volume dépend avant tout de la demande de crédit du secteur privé pour financer des projets prometteurs et au risque maîtrisé, ce qui dépend avant tout de la croissance réelle de l’économie. Une vraie reprise de l’activité réelle reste donc une condition impérative. Par ailleurs, les banques des pays de la périphérie de la zone euro sont les moins à l’aise pour atteindre et maintenir les nouvelles normes de régulation pour les ratios de fonds propres et de liquidité. La nécessité d’avoir des fonds propres supplémentaires pour couvrir de nouveaux prêts pourrait les décourager partiellement d’augmenter fortement leurs crédits.
V. Préparatifs pour l’achat d’ABS par la BCE
Au départ, la possibilité pour la BCE d’acheter des titres adossés à des prêts bancaires aux entreprises ne va pas entraîner une forte expansion des apports de liquidité aux banques. De tels
Conclusion
Les mesures prises par la BCE vont avoir peu d’effet sur le volume des prêts accordés par les banques au secteur privé. Elles vont toutefois réduire le niveau et la volatilité des taux du marché monétaire en euro. Une légère dépréciation de l’euro par rapport au dollar pourrait en résulter. Les nouvelles mesures d’assouplissement monétaire vont également contribuer à une réduction supplémentaire de l’écart de taux entre les dettes publiques des pays de la périphérie et celles des pays du centre de la zone euro. De manière générale, les prix des actifs financiers vont continuer à être soutenus par l’afflux de liquidités qui est ainsi garanti au cours des périodes suivantes. Les promesses de mesures supplémentaires si nécessaires entretiennent la confiance des investisseurs. Ceux-ci sont guidés par une recherche du rendement en raison de la faiblesse des taux du marché monétaire. Les actifs risqués bénéficient ainsi de cette politique monétaire qui contribue à déconnecter les prix des actifs financiers des fondamentaux.
Achevé de rédiger le 4 juillet 2014.