Finance durable

Stress-tests climatiques de l’ACPR : les sept défis lancés au monde bancaire

Créé le

10.11.2020

Les banques et les autres acteurs financiers ont un rôle clé à jouer dans l’émergence d’une économie plus durable et plus résiliente face aux futurs chocs. Le nouvel exercice des stress-tests climatiques mis au point par le superviseur en est l’illustration.

La crise sanitaire nous renvoie immanquablement à la gestion des risques climatiques et sociaux de nos sociétés. Les banques et autres acteurs financiers ont un rôle clé à jouer pour favoriser l’émergence d’une économie plus durable et plus résiliente face aux futurs chocs.

Alors qu’en juin dernier s’achevait la consultation de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) sur la « présentation des hypothèses provisoires pour l’exercice pilote climatique » relative aux stress-tests climatiques, ce nouvel exercice lance une série de défis à l’ensemble du monde bancaire.

Un horizon temporel complexe à appréhender

L’horizon temporel des projections, de trente ans, justifié par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), peut être très challengeant compte tenu de l’hétérogénéité de la maturité des différents acteurs sur le sujet. Cette maturité s’apprécie sur trois critères majeurs :

– l’aboutissement des modèles et des scénarios définis ;

– la disponibilité et la qualité de données internes et externes nécessaires à la réalisation de l’exercice ;

– l’outillage limité des acteurs sur le sujet.

Plus l’horizon est long, plus les risques d’imprécisions sont importants et pourraient concourir à affaiblir la qualité des résultats chiffrés de l’exercice. La durée de l’horizon temporel génère un risque d’inexactitude dans les projections compte tenu de la difficulté de la modélisation des probabilités de défaut pour l’ensemble des expositions concernées et notamment pour les expositions « corporate ».

Plus les plages de temps traitées s’éloignent du présent, plus elles doivent être assorties d’analyses qualitatives. De la même façon que les templates de remise doivent être normés, il est important de guider les différentes catégories qui pourraient faire l’objet de remarques et justifications, d’hypothèses qualitatives. C’est pourquoi il est essentiel d’y adjoindre le jugement et les remarques d’experts pour affiner la vision de l’impact financier des risques climatiques.

Un équilibre à trouver entre restriction des hypothèses et flexibilité

Le nombre des scénarios cohérents avec les travaux du Network for Greening the Financial System (NGFS) peut sembler à première vue très restrictif, compte tenu du champ des possibles. Ces scénarios ont en revanche le mérite de figer le cadre de l’exercice exploratoire, une condition sine qua non de l’aboutissement de l’exercice. Il pourrait être néanmoins intéressant de synthétiser les modèles et outils auxquels recourent les acteurs du secteur pour s’inspirer des meilleures pratiques et challenger le modèle proposé.

Aujourd’hui, il s’agit de répondre à une double contrainte. Celle de définir un cadre suffisamment restrictif dans un devoir d’uniformité et de comparabilité des réponses, mais aussi celle de la flexibilité, permettant aux acteurs d’utiliser leurs propres outils et modèles. Ce paradoxe est lié à la nature de l’exercice et reflète toute la complexité de l’équilibre à trouver entre cadre restrictif et flexibilité.

De manière générale, par rapport au Biennal Exploratory Scenario (BES), plusieurs jeux d’hypothèses ont été restreints, bien que le nombre de scénarios ait été augmenté. C’est à la fois une excellente chose pour rendre l’exercice plus réalisable, mais aussi une restriction du champ de réflexion, qui doit rester ouvert en dehors du cadre pratique de l’exercice.

Des données et méthodes inédites nécessitant une adaptation des acteurs

À l’instar du BES, l’exercice proposé par l’ACPR soulève la problématique essentielle de la donnée. Notamment parce que la quantité de données historiques présentes chez les différents acteurs et à même d’être exploitées pour l’exercice, est très limitée. Et ce, pour deux raisons :

– d’une part, pour la raison évidente que la méthode et les analyses demandées sont très différentes des stress-tests classique ;

– d'autre part parce que la nature inédite requiert d’autres types de données sources.

C’est l’idée véhiculée dans la récente publication de la Bank for International Settlements (BIS) et de la Banque de France [1] , qui stipule que « l’approche standard visant à modéliser les risques en extrapolant les données historiques (par exemple, la probabilité de défaut (PD), le prix de marché) n’est plus valide dans un monde profondément redéfini par le risque climatique ». Cette étude montre aussi que les données collectées dans les systèmes des acteurs ne permettent pas de confirmer les différentiels de risques entre actifs bruns et verts.

Par ailleurs, il convient de s’attarder sur les modèles et données sources auxquelles le document fait référence, notamment les données du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ainsi que les hypothèses macroéconomiques et financières utilisées (cf. 3.4.3 du document). Celles-ci se doivent de faire référence et d’être adoptées par tous par souci de comparabilité et de cohérence des résultats. Ces données externes doivent également être prises en compte par les acteurs pour enrichir leurs modèles de données existants et leurs modèles de projection. L’effort d’inventaire et de mise à disposition évoqué dans cette publication est essentiel pour les accréditer et les enrichir si besoin.

En outre, se pose la question des inventaires actuels des données et de leur administration sur trois axes : la qualité des données, leur disponibilité et leur accessibilité. Plus précisément :

– le volet qualité des données traite de la qualité des données disponibles, souvent peu challengées. Le chantier de mise en qualité de ces données sera incontournable pour les acteurs du secteur financier ;

– le volet disponibilité des données traite de l’intégration des données, jusqu’à présent peu ou pas utilisées par les différents acteurs du secteur financier : données du GIEC, nouvelles dimensions géographiques et sectorielles, profondeur de la donnée sur les sous-jacents et les contreparties, etc. ;

– le volet accessibilité concerne l’outillage des acteurs pour partager et décloisonner l’information. Tous les départements ou presque seront impliqués dans l’exercice, notamment les risques, la finance, la RSE, les directions commerciales, la direction de l’innovation, la DSI… L’un des principaux défis de ces acteurs sera de partager cette donnée et de la rendre cohérente pour chacun : cela passera par une revue et/ou une meilleure exploitation des outils et systèmes d’information existants. Cet exercice devrait avoir pour vertu de favoriser les échanges entre certains départements au sujet du partage et de l’importance de la donnée.

Dans ce contexte, les travaux de l’ACPR pour affiner et mettre en place les travaux de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD) et la taxonomie seront essentiels pour combler les écarts au niveau des données.

Collecter et partager les meilleures pratiques et cas d’usages

Dans le cadre du BES, la Banque d’Angleterre souhaite pour sa part se servir de l’exercice de stress-test pour identifier les bonnes pratiques en termes d’approches, de méthodes et d’outils utilisés par les différents acteurs afin de mesurer leur exposition aux risques climatiques. Une approche intéressante qu’il pourrait être pertinent de dupliquer, en lançant le même type de collecte en parallèle de l’exercice de stress-test. Cette collecte se focaliserait aussi bien sur les aspects quantitatifs que qualitatifs.

La publication d’un tel guide de bonnes pratiques (méthodologies, données, outils…) serait particulièrement utile à l’ensemble des participants : d’une part, grâce aux cas d’usages précis et chiffrés sur la mesure des risques climatiques, mais aussi compte tenu de l’aspect plus qualitatif des approches retenues. Cela permettrait de s’ajuster au mieux au paradoxe du temps long de la réglementation et du temps court de l’action, nécessaire à une stratégie long terme.

Bilan statique vs dynamique ?

L’idée d’un bilan statique, puis dynamique, est novatrice par rapport au BES. En effet, le bilan dynamique permet d’inclure les décisions de gestion des acteurs pour adapter leur bilan à partir de 2025, donc de ne plus avoir à partir d’un bilan statique se déformant uniquement en fonction des scénarios climatiques.

L’idée est très pertinente car il est évident que les acteurs mettront en œuvre des actions pour mitiger leurs risques. L’utilisation d’un bilan statique pour les cinq premières années permet d’apercevoir de manière concrète les pertes potentielles associées aux stratégies de financement passées et actuelles, et d’identifier les secteurs, zones géographiques et contreparties les plus vulnérables dans le cadre de la transition énergétique. Par la suite, l’identification de faiblesses permettra aux acteurs de définir de nouvelles hypothèses d’allocation de ressources pour les années de bilan dynamique.

Néanmoins cela pose la question de la comparabilité des résultats entre acteurs. Pour de mêmes décisions de gestion, certains d’entre eux pourraient avoir une appréciation différente de leurs impacts ou présenter des incompatibilités entre la banque et l’assurance. Les banques pourraient par exemple prévoir d’augmenter le niveau de couverture assurantielle de certaines expositions, pendant que les assureurs prévoiraient de ne plus couvrir ce type de risques.

Cette complexité supplémentaire pour l’exercice apparaît cependant nécessaire à l’encadrement des typologies de décision de gestion et à l’évaluation de leur impact sur le bilan des acteurs.

Une fragmentation des approches à combler

La fragmentation des approches de stress-testing par juridiction soulève des challenges opérationnels pour les institutions multinationales.

Cette fragmentation rend difficile pour les superviseurs la comparaison des résultats des stress-tests avec d’autres juridictions. Ce challenge sera sans doute résolu avec le temps : avec l’implémentation du plan d’action de l’European Banking Authority (EBA) au niveau européen, couplé au travail de coordination et de convergence internationale mené au sein du NGFS.

La question de l’exigence en capital

Il est indiqué que l’exercice pilote ne sera pas assorti d’exigences en capital réglementaire, pour deux principales raisons : la maturité des modèles et des données, ainsi que l’horizon temporel de projection. Le calendrier de l’EBA sur le traitement prudentiel des actifs dans une perspective durable donne une échéance finale au 28 juin 2025. Néanmoins, il pourrait être intéressant de réfléchir dès aujourd’hui à la façon dont les exigences en capital réglementaire, basées sur le bilan statique, pourraient être traduites sur les cinq premières années du stress-test.

La notion de capital interne n’est pas abordée pour cet exercice pilote. Dans le guide relatif aux risques liés au climat et à l’environnement publié par la BCE [2] , il est mentionné : « Les scénarios de test devraient comprendre tous les risques significatifs susceptibles de réduire le niveau de capital interne ou d’influencer les ratios de fonds propres réglementaires et ils devraient être intégrés au programme de tests de résistance de l’établissement dans une perspective à la fois économique et normative. […] Tous ces aspects devraient être adéquatement reflétés dans l’Internal Capital Adequacy Assessment Process (ICAAP) de chaque établissement. » De la même façon, il pourrait être intéressant d’incorporer l’ICAAP sur les cinq premières années du stress-test.

 

1 Patrick Bolton, Morgan Despres, Luiz Awazu Pereira Da Silva, Frederic Samana et Romain Svartzman, « The green swan - Central banking and financial stability in the age of climate change », janv. 2020.
2 https://www.bankingsupervision.europa.eu/legalframework/publiccons/pdf/climate-related_risks/ssm.202005_draft_guide_on_climate-related_and_environmental_risks.fr.pdf

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº850
Notes :
1 Patrick Bolton, Morgan Despres, Luiz Awazu Pereira Da Silva, Frederic Samana et Romain Svartzman, « The green swan - Central banking and financial stability in the age of climate change », janv. 2020.
2 https://www.bankingsupervision.europa.eu/legalframework/publiccons/pdf/climate-related_risks/ssm.202005_draft_guide_on_climate-related_and_environmental_risks.fr.pdf