Investissement

La stratégie des fonds souverains asiatiques : quels enjeux pour l’Europe ?

Créé le

12.05.2014

-

Mis à jour le

19.05.2014

Confrontée à des fonds souverains asiatiques dont les investissements sont nécessaires pour les économies occidentales, l’Europe doit parvenir à établir avec eux un partenariat équitable et durable. Leur exemple pourrait aussi inciter les pays européens à créer leurs propres structures d’investissement de long terme et, ainsi, réorienter leur épargne vers leurs entreprises.

La montée en puissance de l’Asie comme moteur de la croissance mondiale est l’une des tendances majeures caractérisant ce début de XXIe siècle. La Chine pourrait même devenir la première économie mondiale, en parité du pouvoir d’achat, dès cette année ! Le moteur économique asiatique étant souvent tiré par l’exportation, plusieurs pays de la région ont accumulé des réserves de change importantes. La Chine détient à elle seule un tiers des réserves de change mondiales et deux des dix plus importants fonds souverains mondiaux investissant souvent à l’international.

Le débat sur les opportunités et les risques associés à l'émergence de ces fonds souverains devient, dès lors, inévitable, et ce tant en Asie qu’au sein de l’OCDE, région souvent hôte des investissements dits « souverains ». Au nom de la souveraineté économique, certains s'inquiètent de voir des fonds publics étrangers prendre des participations dans nos entreprises, en particulier dans les secteurs économiques les plus stratégiques.

À l'inverse, nombre de financiers et d'industriels soulignent l'utilité de ces investisseurs patients, capables d'assurer un financement stable en fonds propres dans un contexte de disette financière. Surtout, ils s'avèrent être des partenaires précieux pour qui veut pénétrer les marchés asiatiques. Dans une région où le réseau de relations personnelles (le fameux guanxi chinois) est un critère de succès clé, ces fonds permettent des rapprochements et des prises de contact grâce auxquels nos entreprises peuvent prendre part au formidable développement asiatique. Ce fut par exemple le cas pour l'entreprise américaine AES, qui par l'entremise du fonds chinois CIC (actionnaire à 15 % d'AES), s'est vu octroyer plusieurs marchés de construction d'infrastructure ainsi que les financements nécessaires.

Face à ces « étranges » entités en plein envol – 6 trillions de dollars gérés au niveau mondial en 2013 et pouvant doubler dans 3 à 5 ans –, les opinions sont partagées et les pouvoirs publics tardent à se positionner clairement.

Dans ce contexte, les fonds asiatiques, qui représentent près de la moitié des fonds souverains mondiaux [1] , suscitent des peurs et des fantasmes qu'il convient d'interroger.

Quelle est leur stratégie ? Sont-ils mus par des considérations géopolitiques dans leurs décisions d'investissement ou bien ne recherchent-ils qu’à maximiser leur rendement financier sur des horizons longs ?

Du Consensus de Washington au Consensus de Pékin ?

Une grande disparité existe entre les fonds souverains asiatiques : leurs histoires, environnements, contraintes et objectifs les distinguent. Cependant, leur établissement s'inscrit dans une logique double commune à la plupart d'entre eux : assurer à leur économie nationale l'autonomie financière et politique interne et externe, tout en favorisant leur insertion dans le système financier international. Cette thèse est justifiée en trois points.

1. Tout d’abord, la création de ces fonds vise à se prémunir contre les risques de déstabilisation régionale et des servitudes que celle-ci pourrait impliquer. À titre d’illustration, la création des fonds singapouriens Temasek et GIC, parmi les plus anciens du continent, visait à assurer la sécurité de ce petit pays qui a été confronté à l’hostilité de ses puissants voisins. D’ailleurs, la performance de ces fonds explique le paradoxe singapourien : fiscalité attrayante, dépenses militaires très élevées et surplus budgétaire ! Le tout sans aucune ressource naturelle et en étant classé meilleur pays pour faire des affaires depuis 8 ans.

De même, la multiplication des nouveaux fonds asiatiques depuis le début des années 2000 est la conséquence directe d’un événement extérieur : la crise asiatique de 1997. Elle est le fruit du rejet du Consensus de Washington imposé par les institutions multilatérales aux pays exposés à une crise de leur balance des paiements. Les nouveaux fonds souverains asiatiques sont les instruments du Consensus de Pékin, qui privilégie le développement des industries et des infrastructures au dogme du libéralisme et de la transparence de l'Occident. La quasi-totalité des nouveaux fonds souverains [2] n’a d’ailleurs pas signé les Principes de Santiago, normes élaborées avec le FMI, malgré une amélioration de la transparence de certains fonds asiatiques.

2. Ensuite, ces fonds souverains sont établis aussi en vue de permettre de compenser les déséquilibres commerciaux entre l'Asie et l'Occident. Ils ont pour fonction de permettre une bonne circulation des réserves de change astronomiques de la région. Ainsi, la création du fonds Temasek devait marquer l'adhésion de Singapour au capitalisme dans un contexte marqué par la guerre froide et l'influence communiste en Asie. De même, l'établissement des fonds chinois est une réponse aux inquiétudes américaines, permettant de réinvestir en Occident les excédents commerciaux accumulés et de prévenir ainsi les risques d'une crise monétaire globale.

3. Enfin, la gouvernance des fonds asiatiques est marquée par de complexes jeux de pouvoirs et contre-pouvoirs qui reflètent les préoccupations locales propres à ses institutions. Ainsi, en 2013, China Investment Corporation a mis trois mois à désigner un nouveau président ! Ce délai illustre les rapports de force entre des parties prenantes aux intérêts divergents (ministère des Finances, Banque Centrale, etc.).

La stratégie des fonds souverains asiatiques répond donc à de multiples objectifs et contraintes internes. Si elle ne relève pas d’une volonté claire de prédation de nos actifs industriels, elle reste cependant souvent opaque [3] , ce qui engendre des craintes légitimes. L'enjeu pour l’Europe est de savoir comment structurer un partenariat équitable et durable avec ces fonds, tout en contribuant à en améliorer la transparence.

Structurer le partenariat entre nos entreprises et les fonds souverains asiatiques

La France a besoin des capitaux de l'Asie et se trouve de fait engagée dans une compétition avec les autres économies européennes pour attirer leurs placements. Elle a intérêt à renforcer des liens stratégiques pour ses industries, mais également pour son propre système financier. Les capitaux des fonds souverains asiatiques ont joué un rôle décisif dans le renflouement de certaines banques américaines en 2007-2008. Ils pourraient s'avérer précieux dans l'éventualité d'une crise bancaire systémique en Europe.

La priorité doit désormais porter sur les contreparties que chacun peut apporter dans ce rapprochement capitalistique inévitable entre l'Asie et l'Occident. Il paraît légitime d'exiger des fonds asiatiques qu'ils progressent sur le front de la transparence et dans la mise en œuvre des Principes de Santiago définis conjointement par ces acteurs financiers sous l'égide du FMI. Rappelons que l'ouverture financière de notre économie n'est pas réciproque : la Chine n'étant pas membre de l'OCDE, elle n'a pas d’obligations analogues aux nôtres en la matière. Il ne saurait cependant subsister une telle asymétrie en terme d'ouverture financière et que les fonds souverains asiatiques ne soient pas soumis aux obligations de transparence qui s'appliquent aux investisseurs institutionnels français.

En particulier, il semble essentiel pour la communauté financière et les pouvoirs publics de mieux comprendre la stratégie de certains fonds, actifs sur nos marchés mais très opaques dans leur fonctionnement. C'est notamment le cas du principal fonds chinois, SAFE, qui gère près de 600 milliards de dollars et figure parmi les moins transparents.

Mais les contreparties sont aussi à fournir de notre côté : la France doit parvenir à améliorer son climat des affaires et offrir de meilleures garanties aux investisseurs étrangers, et notamment asiatiques. L'instabilité et la complexité des normes françaises, la politisation excessive de la vie de nos grandes entreprises constituent des obstacles pénalisants pour générer les synergies nécessaires avec les fonds souverains asiatiques.

Vers la constitution de fonds souverains européens ?

L’émergence de l’Asie ne signifie pas le déclin de l’Europe, c’est même une opportunité à saisir. À travers des partenariats avec les fonds souverains asiatiques, nous pouvons accompagner le développement des gigantesques besoins en infrastructures stratégiques et énergétiques de la région. Encore faut-il que l’Europe définisse une stratégie homogène et des outils adéquats pour soutenir ses entreprises.

Le succès des fonds asiatiques en Europe met en lumière les lacunes de notre propre système productif et financier et la nécessité de réorienter notre épargne vers les entreprises. C’est la mise en place de nouveaux instruments, publics ou privés, dont l’horizon sera à long terme qui nous permettra de réaliser cet objectif. L’Europe pourrait ainsi créer des fonds souverains de taille suffisante pour faciliter ces partenariats et soutenir les secteurs stratégiques : industries technologiques, infrastructures et transition énergétique.

Ceci nécessite un travail de fond sur la compétitivité nationale, en vue de réenclencher le cercle vertueux de l'expansion commerciale. C'est par la hausse de nos exportations que nous pourrons rééquilibrer nos échanges, notamment avec l'Asie, accumuler un niveau significatif de réserves de change pour stimuler l'investissement productif et, en retour, renforcer nos capacités productives et nos parts de marché.

Les fonds souverains asiatiques sont le produit de la crise de compétitivité que nous subissons. C'est d'abord par une réponse politique adéquate à cette crise de que nous pourrions répondre aux défis que pose leur essor. C'est ce travail de fond sur nos capacités productives qui permettra à l'Europe, et à la France notamment, de se doter de structures financières comparables par leur force de frappe et leur capacité à investir dans le secteur productif.



1 Et trois quarts des fonds souverains en ajoutant les fonds du Moyen-Orient. 2 Créés sur la période 2007-2012 et au niveau mondial. 3 À l’exception de Singapour dont les fonds sont beaucoup plus transparents.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis
Notes :
1 Et trois quarts des fonds souverains en ajoutant les fonds du Moyen-Orient.
2 Créés sur la période 2007-2012 et au niveau mondial.
3 À l’exception de Singapour dont les fonds sont beaucoup plus transparents.