Dans les paiements, le nouveau terme clé n’est ni blockchain, ni objet connecté, ni intelligence artificielle, ni même Instant Payment, qui vient de voir son lancement, mais « souveraineté ». L’Europe, comme la France, prend conscience de l’enjeu de sa souveraineté dans les paiements, suite bien sûr aux ambitions des GAFA en ce domaine et dans celui des données – et d’ailleurs l’une pour l’autre –, mais aussi suite à la nouvelle politique économique américaine très agressive, au Brexit, qui s’annonce avec fracas, et à la prise de conscience de leur dépendance aux schemes carte internationaux.
Les enjeux de la souveraineté
Le constat est clair et les dernières données de la BCE le montrent : la carte est le premier instrument de paiement européen, avec 52 % de parts de marché en volume, et la moitié des transactions carte (donc un quart de tous les paiements européens) sont réalisées par les schemes carte internationaux qui, de plus, assurent seuls l’interopérabilité des transactions par carte en Europe ; et sur 43 systèmes de paiement présents en Europe, un sur deux n’y est pas résident, même si les systèmes résidents assurent 75 % des transactions intraeuropéennes. L'étincelle est venue de la décision de SWIFT de bloquer les transactions de paiement européennes envers (ou en provenance de) l’Iran, suite au blocage économique américain.
La souveraineté, c’est donc à la fois la possibilité de ne pas en être réduit à l’âge de pierre – au troc – dans les paiements suite à des décisions unilatérales récusées par les Autorités européennes et nationales, mais aussi la possibilité d’avancer dans l’économie numérique, sans être dépendant des seules technologies américaines… ou chinoises. La souveraineté, c’est la prise de conscience de l’enjeu de la gestion des données en Europe et de leur maîtrise par des acteurs économiques résidents en Europe. La souveraineté, c’est admettre que la carte bancaire est un instrument de paiement clé en Europe, et qu’avoir abandonné la partie, après l’échec du projet Monnet, n’était pas une bonne décision. La souveraineté, c’est d’accepter d’investir dans les systèmes de paiement, de protéger ses fleurons bancaires et industriels, et de favoriser l’émergence de ses FinTechs pour garantir son indépendance économique. C’est enfin reconnaître la nécessité d’un modèle économique viable pour les paiements en Europe, à côté de l’enjeu des données.
La création d'un réel marché intérieur européen
Mais la souveraineté, c’est aussi la reconnaissance du marché intérieur européen. 10 ans après la création du SEPA, en 2008, force est de constater que le volume des transactions de paiement transnationales reste fort limité, et ce pour trois raisons : la primauté maintenue aux marchés domestiques, l’absence d’une interopérabilité européenne, et les blocages à la concentration bancaire européenne. La création d’un réel marché intérieur des paiements s’impose, et la normalisation ou la réglementation n’y suffiront pas. Il faut des acteurs européens du paiement de premier rang, des banques et des industriels, et des acteurs interbancaires solides, et la France en compte un grand nombre, mais ils doivent « se projeter » en Europe, comme diraient les militaires. Il faut pour chacun des stratégies européennes que certains, mais peu encore, ont déjà engagées et qui doivent être approfondies à l’aune de l’enjeu de la maîtrise des données. Et pour les banques, la seule combinaison assurant la maîtrise des marchés est à la fois une stratégie de la banque de proximité en Europe et une stratégie de la banque à distance. Sans oublier certaines alliances, entre banques et industriels, pour constituer des champions européens et internationaux.
Il faut aussi une politique européenne dans les paiements, en termes d’instruments de paiement et de systèmes : l’Instant Payment et le mobile peuvent faire émerger certains principes, mais ils ne seront pas suffisants, malgré leur caractère novateur. La carte, dont le développement reste fort en Europe, avec une croissance de 11,2 % en 2017, doit en constituer l’épine dorsale, avec la mise en place d’une réelle organisation paneuropéenne pour l’interopérabilité et l’acceptation carte généralisée ; en support, un marché de la compensation des paiements autour de deux ou trois acteurs clés permettra, là aussi, interopérabilité et « reachability ».
Une politique française des paiements
Enfin, il faut une politique française dans les paiements. Les derniers travaux d’actualisation de la stratégie française en ce domaine sont prometteurs et mettent bien en avant, à côté de la nécessaire adaptation du dispositif français aux nouveaux enjeux du paiement, les enjeux de souveraineté et de la Place de Paris en Europe. Mais cette stratégie doit désormais prendre à bras-le-corps certains sujets, comme celui du chèque ou de l’organisation interbancaire, pour, respectivement, s’engager vers la « cashless society » et pour disposer d’acteurs européens de premier rang. Comme dirait Danton, « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ».