Investissements en infrastructures énergétiques

Le soutien des institutions financières internationales

Créé le

21.01.2020

Les banques multilatérales de développement ont mis en place des normes d’éligibilité aux financements des infrastructures de production d’énergies pour favoriser la transition énergétique. Les mesures de la BEI notamment pénalisent même la filière gaz, pourtant considérée comme à même d’assurer la transition vers les énergies renouvelables.

En s’engageant pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C en 2050, les pays signataires des accords de Paris ont émis le besoin de nouvelles infrastructures énergétiques vertes et soutenables. Celles-ci sont d’autant plus pressantes que dans de nombreuses régions, d’Afrique et d’Asie notamment, l’accès à l’énergie, et plus particulièrement à l’électricité, est encore faible. Le développement de ces infrastructures constituant l’un des enjeux sociaux et économiques majeurs du XXIe siècle, de nombreux acteurs sont engagés dans leur financement parmi lesquels on retrouve les gouvernements nationaux et les organismes internationaux, mais aussi les institutions financières privées et internationales. Ces dernières ont un rôle clé à jouer en dirigeant leurs prêts vers les projets de générations d’électricité à faibles émissions carbone, peuvent servir d’assureur et apporter des garanties pour attirer et sécuriser les financements.

Les normes des banques multilatérales de développement

Pour atteindre les objectifs environnementaux, les banques multilatérales de développement ont mis en place des normes d’éligibilité aux prêts, notamment pour les investissements en infrastructures de génération d’électricité. Trois mesures ont eu une résonance particulièrement forte sur les dernières années :

– une première est la décision de la Banque européenne d’investissement (BEI) d’ériger un niveau maximum d’émission de CO2 par kilowatt-heure (kWh) d’électricité générée au-delà duquel les projets ne peuvent pas être financés par la banque. Le seuil est fixé à 550 g de CO2, ce qui conduit à exclure le financement de la production d’électricité par charbon et lignite ;

– la deuxième mesure vient de la Banque Mondiale (BM) qui a décidé, en décembre 2017 à l’occasion du One Planet Summit, de mettre en place une série de mesures visant à lutter contre le changement climatique. La BM s’est ainsi engagée à retirer son apport des projets d’exploration et de production de gaz et de pétrole à partir de 2019, lesquels représentaient pourtant 1,6 milliard de dollars en 2016. Elle est devenue la première banque multilatérale à tenir un tel engagement ;

– la troisième mesure est à nouveau une initiative de la BEI qui a annoncé, le 14 novembre dernier, l’abaissement du seuil d’émission de CO2 par kWh à 250 g à partir de fin 2021. À ce niveau, la banque cessera de financer les projets utilisant des combustibles fossiles. Ces derniers avaient pourtant perçu 13,5 milliards d’euros de la banque entre 2013 et 2018. La BEI devient ainsi la première banque à tenir des mesures aussi restrictives à l’encontre des investissements dans le gaz naturel. Seules les installations gazières utilisant les technologies de captage et de stockage du carbone pourront garder leur éligibilité aux prêts de la banque.

Les conséquences des décisions de la BEI

Cette dernière annonce s’inscrit dans la continuité des activités récentes de la BEI puisque cela fait près de 10 ans qu’elle ne finance plus de projets incluant le pétrole ou le charbon. La mesure est, en revanche, bien plus pénalisante pour la filière gaz. Le gaz naturel était pourtant considéré comme une des énergies à même de compenser, en partie, une consommation de pétrole plus faible et d’assurer la transition vers les énergies renouvelables. L’accord a d’ailleurs fait face à de fortes dissensions au sein de l’Union européenne (UE). La banque ira néanmoins au terme de ses engagements actuels qui représentent 13,4 milliards d’euros et comprennent, notamment, le gazoduc Trans Adriatic pipeline [1] (TAP) pour 3 milliards d’euros. En contrepartie, les sommes économisées devront être redirigées vers des projets respectant les principes et objectifs des accords de Paris. Le groupe BEI s’engage à hauteur de 1 000 milliards d’euros à financer des projets d’action pour le climat et la durabilité environnementale pour la décennie 2021-2030. Ce budget sera notamment consacré au soutien à la modernisation des réseaux de distribution électrique et aux technologies permettant de contrebalancer l’intermittence de la production par technologies éoliennes et solaires. Des prêts devraient également être attribués à la production de nouvelles technologies de stockage et à la « e-mobilité ».

Compte tenu des hétérogénéités parmi les pays bénéficiant des financements de la BEI, plusieurs arrangements ont été conclus. Le secrétaire général de la BEI, James Watson, a annoncé que la banque pourra continuer de soutenir les projets de déploiement de petites chaudières à gaz là où des combustibles solides ou du pétrole sont utilisés pour le chauffage. Les dérogations sont aussi possibles pour les centrales électriques conformes aux nouvelles exigences de la BEI avec des rejets d’émission inférieurs à 250 g de CO2 par kWh d’électricité générée.

Un soutien (néanmoins) maintenu dans la filière gaz

Si les politiques d’investissements diffèrent parmi les autres banques internationales d’investissement en infrastructures, celles-ci tendent aussi à favoriser les projets soutenables. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) s’inscrit logiquement dans la continuité de la BEI. Elle a déjà annoncé ne financer aucun projet portant sur l’exploitation du charbon « sous aucune condition ».

Les banques de développement nord-américaines prennent aussi des engagements en faveur de l’environnement tout en maintenant leur soutien aux projets de la filière gaz. L’Agence pour le développement international (ADI) des États-Unis a signé un partenariat de 200 millions de dollars avec la Banque de développement asiatique (BDA) en vue d’accroître l’accès à l’énergie, renforcer la sécurité énergétique et promouvoir les infrastructures énergétiques soutenables, mais aussi les infrastructures gazières dans la région Indopacifique. La Société financière de développement internationale des États-Unis [2] , nouvelle institution créée en 2018, a aussi donné son appui (430 millions de dollars) au projet de réhabilitation du pipeline transportant le gaz naturel issu de plateformes offshore de l’Israël à l’Égypte.

Par ailleurs, l’ADI participe à l’initiative visant à remplacer la part du charbon dans le mix énergétique de l’Afrique par des énergies renouvelables. Le projet fait partie du plan de la Banque africaine de développement (BAD) qui ambitionne d’allouer 25 milliards de dollars sur la période 2020-2025 à des financements respectant les engagements sur le climat. Le New Deal pour l’énergie en Afrique constitue d’ailleurs l’un des enjeux majeurs du continent. L’accès à l’électricité en Afrique subsaharienne est encore limité et intermittent. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que le taux d’investissement dans la région devra quadrupler dans les secteurs de l’énergie sur deux prochaines décennies pour créer un réseau électrique solide et stable.

Les banques privées suivent le mouvement

Les banques privées commencent, elles aussi, à imposer des mesures restrictives pour les projets de génération d’électricité. La BEI estime à 3,5 l’effet de levier en faveur des financements pour le climat et de l’environnement résultant de son annonce de novembre dernier. Celle-ci devrait susciter une nouvelle dynamique parmi les investisseurs privés et pourrait débloquer 100 milliards d’euros par an. Si les banques privées devraient maintenir voire accroître leurs prêts aux industries pétrolières et gazières pour compenser les banques multilatérales de développement, nous pouvons déjà observer un déclin des prêts aux industries charbon. Goldman Sachs est la banque ayant imposé les restrictions les plus sévères parmi les principales banques américaines en 2019 avec l’arrêt du financement des mines et usines de charbon thermiques qui n’ont pas mis en œuvre de stratégies de diversification de leur activité en vue de réduire leurs émissions. La banque a également annoncé se retirer du projet de financement de nouvelles installations pétrolières en Alaska et dans la zone arctique (tant pour des raisons environnementales que de rentabilité). En contrepartie, la banque s’engage à soutenir davantage de projets répondant aux objectifs de soutenabilités.

Une nouvelle dynamique

En conclusion, la décision de la BEI marque un tournant dans la stratégie de financement des infrastructures de génération d’électricité en Europe. Même si aucune autre banque multilatérale semble aller aussi loin, une dynamique émerge clairement pour orienter les investissements vers les projets dont les émissions de gaz polluants sont plus faibles. L’élan gagne même, toutes proportions gardées, les banques privées qui tendent de plus en plus à privilégier les favoriser les projets verts.

 

1 Le gazoduc TAP doit permettre l’acheminement du gaz depuis la Turquie vers l’Italie afin d’assurer l’approvisionnement en Europe occidentale.
2 United States International Development Finance Corporation ou US DFC en anglais.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº841
Notes :
1 Le gazoduc TAP doit permettre l’acheminement du gaz depuis la Turquie vers l’Italie afin d’assurer l’approvisionnement en Europe occidentale.
2 United States International Development Finance Corporation ou US DFC en anglais.