Quelle est l'histoire de Komgo ?
Je suis une ancienne de Société Générale, où j’ai passé 18 ans. En tant que responsable de l’activité de financement des matières premières, en Suisse, je me suis particulièrement intéressée à la R&D des applications de la blockchain dans l’exécution des opérations de financement. Deux Proofs of Concept (PoC) – « Easy Trading Connect » 1 et 2 – ont été réalisées. Société Générale m'a alors demandé de prendre en main la création d’une structure, ainsi qu'une levée de fonds permettant la production et l'utilisation de cette technologie au quotidien. J’ai mené la levée de fonds tout en étant hébergée et soutenue par Société Générale. Lorsque nous avons convaincu suffisamment d'investisseurs, j’ai démissionné de la banque et lancé la nouvelle structure en septembre 2018, une SA enregistrée à Genève, avec 17 actionnaires aujourd’hui
Quelle est l'activité de Komgo ?
Komgo a développé un software, une plate-forme digitale basée sur la blockchain, afin d'exécuter les opérations de financement de matières premières. Ce software aide également les opérationnels dans toutes leurs procédures de KYC et d'on-boarding des contreparties. Enfin, il est un outil de lutte contre la fraude, à travers l'utilisation de la blockchain pour enregistrer le hash du document et suivre si, par exemple, une facture a déjà été payée ou financée par une banque. En effet, il existe depuis toujours un énorme problème de fausses factures dans l'industrie des matières premières, et dans le trade finance en général. L’utilisateur de notre plate-forme peut enregistrer son document sur la chaîne et suivre l'opération de paiement. Un tampon apparaît sur le document et atteste auprès de la banque que le document est bien conforme à l’original. Il montre les étapes déjà financées : cela réduit le risque de fraude et de double paiement.
Quel est votre business model ?
Nous vendons notre software selon plusieurs options, de la plus décentralisée, basée sur de la blockchain, à la plus centralisée, beaucoup moins chère. Les très grandes entreprises sont prêtes à payer cher pour avoir leurs données ségréguées sur leurs propres nœuds, dans leur propre système. D'autres clients veulent juste partager un nœud sur la blockchain, tout en ségréguant leurs données.
Avez-vous des concurrents ?
Nos concurrents ne proposent pas exactement la même chose que Komgo. Ils sont spécialisés dans un ou deux produits, là où notre plate-forme propose la plus large gamme. Commencer à utiliser un nouveau software quand on est une entreprise, cela représente un investissement énorme. Nos clients estiment que cet investissement en vaut la peine, car Komgo peut servir beaucoup de besoins différents dans l’entreprise. Nous sommes les seuls à être partis des commodities, les matières premières, tandis que nos concurrents ont une spécialité de trade finance beaucoup plus large, ce qui rend notre réseau d'utilisateurs beaucoup plus attractif.
Vous avez choisi la technologie blockchain d'Ethereum Quorum. Pour quelles raisons ?
C’est un choix qui remonte à deux ans. À l’époque, nous avions fait une analyse des technologies existantes : Corda, Hyperledger et Quorum. Nous n'avons pas retenu Hyperledger, car il fallait faire construire une version entreprise par IBM avec qui nous ne partagions pas la même vision stratégique. Nous n’avons pas choisi Corda non plus, qui était un produit conçu pour les banques. Parmi nos actionnaires, certaines sociétés ne voulaient pas prendre le risque d’avoir une plate-forme tournée uniquement dans l’intérêt des banques. Quorum a été acceptée à la fois par nos actionnaires banques et corporates. Cette technologie concentrait la plus grande capacité de développeurs ; or la contribution au code open source était un élément essentiel pour placer Komgo à la pointe de la technologie. Enfin, la plate-forme elle-même a été conçue par la société de l’un des fondateurs de la blockchain Ethereum.
La blockchain est-elle en train de gagner un rôle central dans le négoce des matières premières ?
Aujourd'hui, la blockchain n’y est ni développée ni répandue. Dans l’industrie des matières premières, il existe encore très peu de logiciels. Tout passe par le papier ou, dans le meilleur des cas, par l'e-mail. Des clients m’expliquaient encore hier qu’ils avaient envoyé des fax avec des clés d’authentification ! C’est une industrie très archaïque, si on la compare avec les marchés de capitaux, par exemple. Le seul fait de proposer une plate-forme pour exécuter les opérations de manière digitale constitue une révolution. La blockchain est encore très peu utilisée en production aujourd’hui dans le monde. C’est une technologie qui doit gagner en maturité et en coût. Encore innovante, elle reste chère aujourd'hui.
Quels sont les champs d’application de la blockchain dans ce secteur ?
Elle permet d'échanger des données et des informations qui, une fois enregistrées, deviennent immutables : c’est là toute la valeur ajoutée pour la piste d’audit. Cela permet de lutter contre le risque de fraude. Elle permet aussi d'améliorer l’efficacité opérationnelle. Grâce à un login et un mot de passe pour chaque utilisateur, notre software simplifie la communication entre les parties : il remplace l’e-mail et les envois papiers. Il permet de récupérer de la donnée digitale, et donc de faire moins d’erreurs de saisie, de perdre moins de temps à saisir des informations. En réutilisant la même donnée digitale et en donnant la même vision de la transaction à tous les participants, elle fait baisser les risques opérationnels et les coûts des opérations. Enfin, le traitement des données s'en trouve beaucoup plus rapide.
Comment la blockchain permet-elle d’améliorer le KYC ?
La blockchain a avant tout deux avantages : la décentralisation et ce qu'on appelle en anglais la privacy, c'est-à-dire la confidentialité des documents. Aujourd’hui, les entreprises du secteur envoient par e-mail tous leurs documents à un tiers, une société de software par exemple. Or cela gêne énormément d'entreprises, surtout lorsqu'il s'agit de documents KYC. La blockchain permet de rester maître de ses documents. Ils sont partagés de manière sélective et volontaire, à travers le réseau.
L'autre énorme valeur ajoutée de la blockchain, c'est évidemment la sécurisation de l’échange des documents. La piste d’audit montre qui a échangé quoi, ou si le document reçu est conforme à l’original. Enfin, il est possible de partager tous les documents avec toutes les contreparties en un seul clic. Un trader de taille importante peut avoir jusqu'à cent partenaires bancaires. Imaginez qu’auprès de ces cent banques, il doit renouveler son KYC tous les ans, soit 50 documents à fournir ! Avec la blockchain, tous ses documents sont stockés dans sa base de données. Il peut les envoyer à toutes les banques en un seul clic, tout en en restant maître. Komgo ne gagne pas d’argent sur la donnée, ne la traite pas, ne la possède pas et ne veut pas la voir. Nous construisons autour de la confidentialité.
Certains documents du trade finance vont-ils disparaître avec la généralisation de la blockchain ?
Je pense qu'il ne sera jamais possible de se passer de factures, ni de contrats commerciaux, par exemple. Pour tout dire, je ne sais pas jusqu’à quel point la blockchain va changer les manières d’opérer ou de structurer des contrats commerciaux. Certains contrats commerciaux ou lettres de crédit exigent l’original papier. Dans l’industrie du pétrole aujourd’hui, quand les documents ne sont pas arrivés et qu’il est nécessaire de décharger un bateau, il est possible de faire émettre une « LOI » (« Letter of indemnity »), une lettre d’indemnité. Avec un système de plate-forme comme Komgo, les documents arrivent beaucoup plus vite, et la LOI sera peut-être le premier document à disparaître… Mais il est beaucoup trop tôt pour le dire, car ce sont des pratiques qui ont des centaines d’années ! Dans le monde des matières premières, il existe une culture du papier très forte et en même temps, c'est une industrie qui connaît de grands problèmes de profitabilité et où chacun a conscience qu'il ne sera pas possible de continuer à travailler ainsi. Cette conscience était bien moindre il y a encore quelques années, lorsque les cours du pétrole étaient beaucoup plus haut, les marchés moins transparents, la compétition moins forte. Aujourd’hui, cette industrie n’a d’autre choix que d’évoluer et se transformer. C'est le sens des discussions actuelles entre les directeurs financiers et les assureurs des entreprises.
Peut-on imaginer un monde du trade finance où tout passe par la blockchain ?
Je pense que la dématérialisation et la digitalisation sont indispensables à la Terre, pour de nombreuses raisons, ne serait-ce que pour une bonne gestion de nos ressources. La blockchain sera-t-elle la seule solution technique ? Je ne le pense pas. De nombreuses autres solutions vont voir le jour. Celles qui survivront sont celles qui créeront le plus de valeur pour les utilisateurs. La blockchain est-elle l'internet de demain ? Je n'en sais rien. Il me semble qu'il est très important de permettre aux utilisateurs d'avoir la main sur leurs données. Mais les seront-ils prêts à payer pour cela ?
Envisagez-vous de diversifier vos activités, notamment dans le paiement ?
La solution de paiement peut sembler une extension naturelle des activités de Komgo. Mais ce n'est pas notre cœur de métier. Le jour où nous aurons besoin d’une solution de paiement, nous ne la développerons pas, nous mettrons en place un partenariat. Il reste, dans notre métier du trade finance au-delà des commodities, d'autres produits à concevoir.
Quels sont vos projets de développement et d’utilisation de la blockchain ?
Si les smart contracts arrivent à un stade suffisant de maturité, nous serions ravis de les implémenter. Nous suivons de près leur évolution, car ils permettent une négociation et une exécution beaucoup plus rapide des opérations. Mais aujourd’hui, ils ne répondent pas aux besoins de nos utilisateurs : quand l'un d'eux utilise un smart contract, tous les utilisateurs voient toutes les données en même temps. Ce n’est pas acceptable. Les smart contracts seront très intéressants pour nos utilisateurs, quand ils répondront à leur besoin de confidentialité.